En 2026, le prix Christopher-J.-Reed est remis à Jean-François Denis, cofondateur du label empreintes DIGITALes, entièrement dévoué à la musique électroacoustique.
La récompense, qui vise à souligner le caractère exceptionnel du travail d’un éditeur ou d’une éditrice de musique, est décernée cette année à un homme aux multiples talents, à un artisan de cœur, mû par la mission d’archiver.
Plus qu’un entrepreneur et un artiste, Jean-François Denis exerce le métier d’éditeur pour la bonne raison, pour laisser, avec les disques de son label, une trace pérenne des œuvres électroacoustiques qui étaient trop souvent cantonnées aux voûtes des universités, disponibles seulement en circuit fermé.
«Quand j’étais professeur à Concordia, il y avait, dans le bureau que je partageais avec Kevin Austin, des étagères de bandes, des centaines d’œuvres électroacoustiques accumulées au fil des ans, après avoir été présentées en concert. Je me disais que c’était un peu bête que moi j’y aie accès, parce que j’ai la clé, mais que ce ne soit le cas de personne d’autre.»
Trouver sa niche
D’un œil extérieur, Jean-François Denis peut avoir l’air de ramer à contre-courant, à force d’efforts pour valoriser une forme d’art encore méconnue du grand public. Mais ce parcours qui est le sien n’est pas celui du combattant. Bien au contraire. En lui, la passion pour la musique électroacoustique coule tout naturellement de source, et depuis longtemps.
«Si on recule, moi, j’ai fait un bac en communications, à l’université Concordia. Vers la fin de mes études de premier cycle, j’ai suivi des cours d’électroacoustique. Je n’avais aucune idée de ce à quoi ça ressemblait, mais on m’avait recommandé d’aller voir ce qui se faisait en création sonore de manière beaucoup plus abstraite. Ça m’a beaucoup allumé!»
Dès lors, son destin, en quelque sorte, est scellé. Jean-François Denis ne se détournera plus jamais de ce médium artistique. Il suivra tous les cours en musique électroacoustique offerts par Concordia avant de partir pour Oakland, en Californie, pour faire sa maîtrise au Mills College, des études de deuxième cycle complétées en 1984.
Fédérer toute une communauté
Il y a dans la démarche et le parcours de Jean-François Denis quelque chose qui commande de la patience et un effort constant en termes de développement du public, voire de médiation culturelle.
Heureusement, il ne fait pas cavalier seul; c’est plutôt l’exact contraire. Si son label existe, c’est d’abord par désir de rassembler. Avant de cofonder empreintes DIGITALes avec son ami Claude Schryer en 1989, Jean-François Denis était bien conscient du vide à combler, de la demande provenant de son milieu, de sa niche. Pourtant, il a essuyé moult refus à l’époque.
«Aucune autre maison de disques existante à Montréal, au Québec ni au Canada, ne voulait avoir une collection électroacoustique. [La raison qu’on me donnait] c’est qu’il n’y avait pas de marché pour ça», se remémore le principal intéressé.
Quand on lui fait remarquer qu’il a donné tort à ces gens, qu’il leur a prouvé le contraire, Jean-François Denis regarde ses pieds, sourit et rougit timidement: «Je sais pas… Je sais pas ce que j’ai prouvé…»

De gauche à droite: Claude Schryer, Daniel Scheidt, Jean-François Denis et Robert Normandeau en mars 1991. (Photo: Courtoisie de Jean-François Denis)
Commander l’avant-garde
L’impressionnante feuille de route de Jean-François Denis en fait foi: il a été de toutes les révolutions technologiques des quatre dernières décennies en adoptant, qui plus est, ces nouveaux outils de transmission et de diffusion un peu avant tout le monde; de la cassette au disque compact, du DVD ou Bluetooth audio au format FLACC, des envois postaux aux courriels.
Concernant l’intelligence artificielle, il se fait presque rassurant. «Chaque fois qu’il y a des nouvelles technologies, ça vient bousculer les affaires. Au début, ça crée des déséquilibres et ça crée des abus, des zones d’inconfort. Puis, la société, les citoyens, les acteurs, les milieux, les entreprises finissent par intégrer la bestiole. Et là, ça retrouve un certain sens. […] Ça va prendre les gouvernements pour encadrer les comportements [liés à l’IA]. Ça va prendre 10 ou 15 ans, c’est toujours comme ça. L’analogie qui me vient en tête, c’est celle des courriels, avec les spams…»
Prendre notre mal en patience, donc. Le gars qui a vu neiger a parlé: le milieu de la musique devrait s’en sortir—avec quelques égratignures, quelques bleus—mais, peut-être (c’est notre interprétation) s’en trouver renforci. Jean-François Denis est un pragmatique et un rêveur, à forces égales, et cette combinaison de traits de personnalité est si rare qu’il est tentant, en l’écoutant, d’analyser ses dires, de les prendre pour parole d’Évangile.
Inspirer les autres
On ne pourrait lancer des fleurs à Jean-François Denis sans évoquer son implication communautaire. Le directeur artistique d’empreintes DIGITALes redonne au monde de la musique au sens large, à ces collègues de tous styles confondus. Au fil des ans, monsieur Denis a siégé à moult conseils d’administration, dont celui de la SOCAN, actuellement et depuis 2024. Auparavant, il s’est impliqué de la même façon pour le Conseil québécois de la musique et le Centre de musique canadienne. Il a même été le président de l’Association des professionnels de l’édition musicale (APEM) entre 2014 et 2020.

De gauche à droite: Jean-Christophe Thomas, Jean-François Denis et Philippe Mion en juin 1994. (Photo: Michel Lioret / Courtoisie de Jean-François Denis)
La vidéo-hommage présentée le 19 juin dernier, lors de la remise du prix Christopher-J.-Reed à Montréal, pendant Les Francos, met en lumière ce témoignage de Robert Normandeau, lui-même un artiste appartenant à la grande famille d’empreintes DIGITALes: «En 1987, Jean-François a été à l’origine de l’incorporation et des règlements généraux de la Communauté électroacoustique canadienne. […] C’est ce qui nous a permis d’être présents à travers les différents conseils des arts, notamment. Il était très difficile d’obtenir de l’aide, à l’époque.»
Autrement dit: si les artistes d’électroacoustique sont aujourd’hui éligibles à des bourses et à des subventions, c’est en grande partie grâce à lui. S’ils et elles sont porté·e·s en estime pour les institutions, c’est aussi un peu, ou beaucoup, à cause de Jean-François Denis.
Générer un impact planétaire
Jean-François Denis, c’est un géant dans son domaine. Il ne le dira pas, ne se prêtera pas les bretelles, mais tous les artistes de l’univers électroacoustique (à l’échelle du monde entier) rêvent de publier une œuvre sous l’égide de son label. C’est ce que nous faisait remarquer Michelle Ferland, directrice des opérations pour l’APEM, l’instance qui remet le prix Christopher-J.-Reed depuis 2013, et qui en sélectionne les gagnant·e·s.
Des 201 albums constituant le catalogue de sa maison, beaucoup sont signées de la patte de créateur·trice·s qui résident et créent à l’étranger. C’est en personne, en voyage, en allant à la rencontre des artistes et des œuvres, que Jean-François Denis sélectionne ceux et celles qui recevront son sceau d’approbation, qui rejoindront Denis Smalley (Royaume-Uni), Jon Appleton (États-Unis), Hildegard Westerkamp (Allemagne/Canada), Paul Dolden (Canada), Annette Vande Gorne (Belgique) et Åke Parmerud (Suède) dans son club des plus sélects, sa maison de disques forte de 37 ans d’histoire.
Quand on demande à Jean-François Denis si relancer une telle boîte serait aujourd’hui faisable, même dans la conjoncture économique difficile, il renchérit, du tac au tac: «Il n’y a pas de bon moment pour se casser le doigt.»
Il faut oser, en outre. Taire ses doutes. Et parfois, ça marche; Jean-François Denis en un exemple probant.