On entre chez lui, ou plutôt chez sa mère, comme chez un ami, comme chez un cousin. Alexander (A.C) Castillo Vasquez incarne l’humilité. L’orgueil ne semble avoir aucune emprise sur lui.  

Pourtant, celui que tout le monde appelle A.C pourrait vraiment s’enfler la tête. Après tout, on lui doit la chanson de l’été 2026, le hit planétaire adopté en hymne par la FIFA pour la 23Coupe du monde. C’est Alexander et sa sœur (Vanessa Castillo Vasquez) qui ont jeté les bases de Dai Dai, la chanson de Shakira que tout le monde et sa mère, à l’échelle de la planète Terre, a entendu en marge des matchs et bien au-delà; à la radio et sur les plateformes d’écoute en continu, à l’épicerie et dans la rue, dans le fredonnement d’un passant ou les haut-parleurs des voitures. Depuis le 14 mai dernier, impossible d’y échapper: Dai Dai, ostensiblement, est partout. La chanson se mêle au quotidien et l’embellit en lui donnant des airs de fête. 

«Je suis tellement fière de mes deux enfants », résume Yolanda Vasquez, leur maman, presque la larme à l’œil. Yolanda est une femme tendre et solaire qui vous demandera si elle peut vous offrir un café, ou si vous ne prendriez pas un jus à la place. En entrant dans cette maison du quartier Saint-Michel, à Montréal, on s’expose à une dose impressionnante de chaleur humaine et de bonté. C’est difficile, en visitant les Castillo Vasquez, de ne pas les adorer.  

 

Composer soir et matin 

Lors de notre passage au domicile familial, A.C se promène de la cuisine au patio en tenant sa guitare contre son cœur. Il l’a tout le temps avec lui, il ne la lâche jamais. «C’est comme mon fidget spinner», qu’il dit.  

Dai Dai, justement, est née comme ça; à force de gratter les cordes pour passer le temps, entre deux phrases, entre deux lieux. Quand ils ont trouvé la mélodie de guitare de Dai Dai, A.C et sa sœur se préparaient à quitter pour un camp KENEKT de la SOCAN. «Je venais de m’acheter une nouvelle guitare électrique, et je voulais l’essayer.» 

Il poursuit: «Vanesa m’avait fait écouter une couple de beats afro, différents types de progressions, des choses que je connaissais pas, pour m’inspirer. À partir de là, j’ai commencé un petit riff, celui qui s’est retrouvé en arrière de la mélodie principale de Dai Dai. Je l’ai joué de manière vraiment bizarre, c’était juste avec deux cordes. C’était pas comme des accords…» Comme une mélodie rythmique? «Oui,  c’est ça!» 

Le reste, comme on dit, appartient à l’histoire—celle de la musique et celle du sport. Après tout, Dai Dai est la première chanson officielle de la FIFA à devenir un numéro 1 à l’échelle mondiale.  D’ailleurs, depuis la remise d’un numéro 1 SOCAN à A.C et Vanesa, Dai Dai s’est aussi hissée en première position du Billboard Latin Airplay.

 

Obéir à sa vocation 

Ce n’est pas par hasard si la maquette de Dai Dai s’est retrouvée entre les mains de Shakira. Depuis une décennie, A.C collabore étroitement avec la star, au point d’être devenu, chemin faisant, son producteur principal.  

Lui-même n’en revient pas encore d’avoir cette vie: «À la fin de la journée, je me pince encore, des fois. Quand je sors de moi-même, quand je regarde la situation et que je me revois à 14 ans, je me dis… c’est quand même malade mental 

@aalexxac / Instagram

Au-delà du statut de mégavedette de sa collègue, ce partenariat créatif revêt aussi une importante symbolique pour A.C, à cause de ses origines. «Ma mère est Colombienne. Pour elle et toute la famille, pour tout mon côté colombien, ils sont super contents [que je travaille avec Shakira]. Obviously, Shakira, c’est une légende. Elle est à la Colombie ce que Céline Dion est pour le Québec.»  

Or, on ne devient le binôme de Shakira par hasard. On ne se faufile pas jusqu’aux plus hautes sphères de l’industrie internationale, comme ça, du jour au lendemain. Y parvenir commande du temps, des efforts considérables. 

Le début du parcours musical d’AC remonte à sa plus tendre enfance. «Ma mère chante encore, mais avant, elle était dans un groupe qui s’appelait Seducción Band et mon père, c’était le manager. C’était un band ici, à Montréal, qui n’a pas fait de CD, mais qui faisait beaucoup de concerts. Ils faisaient plein de covers latinos. Ils ont gagné des concours, ils ont joué à Toronto, un peu partout… Petit, j’assistais à leurs répétitions. J’ai un souvenir très précis, à trois ans, même si j’étais vraiment jeune, de mettre assis en dessous des timbales…» 

En revisitant ce souvenir lointain, il prononce le mot (timbales) en espagnol: «Tout le band était en train de jouer de la salsa et moi, je m’amusais avec les timbales. Je ne sais pas pourquoi… mais je me rappelle encore de ça. C’est resté. C’est comme si c’était hier. J’ai trippé et ça m’a marqué.» 

Dès lors, le jeune Alexander commence à suivre des cours. Sa mère, Yolanda, se rappelle: «son professeur de timbales est décédé aujourd’hui, mais il était sûr, déjà à cette époque, que mon fils ferait de grandes choses.» 

 

S’accrocher à son rêve 

À 16 ans, A.C fait un pari risqué: il décide de tourner la page sur ses études pour se consacrer pleinement à la musique. «Ma mère disait OK, vas-y, lâche l’école, mais je suis mieux de te voir assis à l’ordi à chaque jour en train de faire des beats.” Et c’est ça que j’ai fait. Deux ans plus tard, j’ai signé avec Prescription Songs.» 

Le jeune Québécois déménage alors aux États-Unis, à Los Angeles. «C’était un peu fou, pour vrai, quand j’y repense… À l’époque, je parlais même pas vraiment bien anglais.»  

Là où tant d’autres se butent à des portes closes et se font couper les ailes, il arrive, à force de travail et de talent, à se faire un nom. Un collègue américain, un autre producteur, Kool Kojack, lui fait, à cette époque de sa vie, une proposition impossible à refuser: «Kojack jammait avec Britney Spears la veille et ils avaient enregistré une guitare et une idée de refrain. Il m’a laissé ça dans un mémo vocal que j’ai gardé, que j’ai encore sur un disque dur. Il me disait “écoute ça, pis reviens-moi avec des idées”.» 

La portion rythmique de Hold on Tight est née de cette main tendue, de cette invitation spontanée. La chanson Hold on Tight, sortie en 2013, est l’une des rares que Britney Spears interprète dans son registre vocal naturel. C’est une pièce dense, chargée, qui évoque, en filigrane, le passage à vide qu’elle traverse, le côté sombre de sa vie dont personne ne mesure pleinement les contours à ce moment-là, avec la mise sous tutelle par sa famille, les sévices psychologiques et financiers qui en découlent. 

Peu de temps après sa contribution à l’album Britney Jean, A.C se met à enchaîner d’autres collaborations de prestige, avec Justin Bieber, avec Nicki Minaj et avec Ricky Martin, pour ne nommer qu’eux et elle. Des cadres, les disques de platine accrochés dans le studio d’A.C en font foi. On retrouve ses empreintes digitales sur une décennie de palmarès Billboard.  

Mais à quoi rêve-t-on quand on a, manifestement, atteint les ligues majeures? «C’est sûr que j’aimerais travailler avec The Weeknd, Bruno Mars ou Drake. Avec un peu de chance, ça va arriver. Mais ne je vois plus les choses de la même manière qu’au moment où j’ai commencé. C’est cool, les gros noms, mais moi, je veux juste faire de la bonne musique. C’est tout ce qui m’importe vraiment.» 

Après Dai Dai, après le grand vertige de la viralité, Alexander (A.C) Castillo Vasquez tend maintenant vers un nouvel objectif, un autre défi. Un idéal musical, oui, mais aussi familial. Il veut, avec sa sœur Vanesa, avec leur projet, leur duo Karibe, rejoindre le plus de gens possible.  

Dans cette aventure parallèle, la grande Shakira se présente comme une alliée. «Elle nous donne des conseils, ses inputs sur chaque chanson de Karibe. Shakira, c’est comme une tante pour mes enfants, et pour moi, c’est comme une sœur.»  

Et c’est avec ces deux sœurs, celle de sang et celle de cœur, que A.C veut contempler la vue depuis les plus hautes cimes. C’est avec Vanesa, comme avec Shakira qu’il essaiera, en y mettant ton son cœur, de se hisser jusqu’au sommet.