Magi Merlin se sent de plus en plus chez elle à Paris. À ses yeux, parcourir le monde et se faire connaître bien au-delà de Montréal est un privilège. Elle a entre autres partagé la route avec Omar Apollo, Yaya Bey et Tyler, The Creator. Cela va sans dire: lorsqu’on passe sa vie en tournée, au moment où notre carrière décolle, refaire son nid ailleurs devient précieux et même nécessaire.

J’ai discuté avec Magi alors qu’elle se trouvait en Europe, par un lumineux mercredi matin, juste avant qu’elle amorce une tournée du continent pour promouvoir son premier album, Power House. Sa signature sonore puise sa force dans des textes introspectifs et une production qui fait fi de toutes les limites, créant des amalgames qui lui permettent d’inventer des sonorités inédites. Elle a développé cette approche avec l’un de ses premiers collaborateurs, devenu depuis son complice de longue date.

Le parcours artistique de Magi Merlin a commencé à 19 ans, lorsqu’elle a quitté Saint-Lazare, à une vingtaine de minutes de route à l’ouest de l’île de Montréal, pour s’installer dans la métropole. À ses débuts, comme bien des artistes, elle n’a pas immédiatement trouvé la communauté dont elle avait besoin pour la soutenir. «C’est drôle de repenser à l’époque où la scène alternative était en plein essor à Montréal: les musiciens et musiciennes avaient beaucoup plus d’occasion pour se rencontrer dans des partys et les espaces artistiques. Moi, je n’ai pas connu ça. Aujourd’hui, tout se passe sur Instagram.»

C’est justement sur Instagram que Magi a fait la connaissance du producteur Funkywhat, avec qui elle collabore depuis près de dix ans. «Notre relation musicale a vraiment été essentielle à l’évolution de mon projet, de mon style et de l’artiste que je suis devenue», dit-elle. «On a eu la chance de grandir ensemble, et ça, c’est vraiment important. Quand j’ai rencontré Funky, ça faisait à peine six mois qu’il faisait des beats, alors que moi, j’écrivais déjà depuis longtemps. On a vraiment construit quelque chose ensemble.»

Power House permet à Magi Merlin d’affirmer pleinement son univers expérimental où les genres n’ont plus de sens. Elle décrit sa musique comme du «Broken R&B», un son où le R&B, la pop, le punk, l’électro, la soul, le jazz et les textures plus expérimentales se fondent l’une dans l’autre.

Magi Merlin et Funkywhat ont inventé le terme «Broken R&B» pour se donner plus de liberté dans leur exploration musicale. «On s’est rendu compte que le R&B était la base de ce son-là parce que, pour nous, c’est un peu là que nos univers se rejoignent, tu vois?», explique-t-elle.

« “Broken” veut simplement dire que ça englobe tout: nos influences, celles de nos amis, celles de nos parents. Il n’y a aucune règle sur ce qui devrait ou ne devrait pas avoir sa place là-dedans. Trouver un nom pour ça, c’était vraiment excitant. Puis ça nous donne aussi quelque chose à répondre quand les gens nous demandent ce qu’on fait.»

Sur Power House, cette liberté créative lui permet de passer sans effort de la soul veloutée de EAT!ME!OUT! au downtempo lumineux de So Smartà la pop fédératrice de Spice Kick.

«Pour moi, le “Broken R&B”, c’est comme une tartine: tu peux littéralement mettre n’importe quoi dessus. C’est vraiment le fun d’avoir cette étiquette-là comme point de départ, parce que ça ouvre la porte à tout ce qui pourrait arriver», explique Magi. «Cette direction-là en dit long sur le genre de musique qu’on fait, mais aussi sur ce que beaucoup d’autres personnes font en ce moment. Il y a des artistes vraiment intéressants qui créent des choses qui ne rentrent dans aucune case. Tu ne peux pas les enfermer dans un seul son, parce que ça peut littéralement être n’importe quoi.»

Rien n’a été laissé au hasard dans la réalisation de Power House, et Magi se dit «vraiment fière que l’album forme un tout aussi cohérent». Chaque détail a été travaillé avec soin. «J’ai l’impression que tout l’univers construit autour de l’album–les éléments visuels, le stylisme–a été réfléchi jusque dans les moindres détails, et c’est exactement ce que je voulais faire. J’y ai pensé pendant un an et demi, presque deux ans.»

Sur le plan thématique, Power House vise à mieux comprendre l’expérience humaine. Ses 12 chansons finissent par être, collectivement, une lettre d’amour à pour célébrer la beauté de nos imperfections. «Une chose que je comprends de plus en plus, c’est la dualité des gens, comment une chose et son contraire peuvent toutes deux être vraies. On peut prendre des décisions qui ne correspondent pas toujours à 100% à l’image qu’on a de nous-mêmes, mais c’est parce qu’on est humains qu’on est très complexes et pleins de contradictions.»

Quand elle a commencé à écrire pour ce projet, Magi s’est mise à réfléchir à tout ce qui fait d’une personne ce qu’elle est. «On parle de colère, d’ego, d’introspection et de peine d’amour. Puis, des fois, on est juste carrément une bitch. On est tellement de choses à la fois, et on peut aussi être le contraire. C’est libérateur de comprendre que les contradictions font partie de nous: tu ne tombes plus des nues quand elles se manifestent, et ça peut te rendre plus empathique.»

De toute évidence, l’être humain ne cesse d’évoluer et de se construire. Pour Magi, ce projet est plus qu’un album: c’est une histoire qui s’écrit en temps réel, et peu importe où cette dernière la mènera, elle ne craint pas de s’égarer en cours de route.