Karl Gagnon carbure au chaos.

Depuis la création de son projet musical VioleTT Pi, il y a presque 20 ans, il marche sur le fil du rasoir, canalisant des énergies distinctes et parfois opposées dans une musique hybride et indéfinissable. Une approche qui embrasse le bruit sans jamais écarter la mélodie, combinant en parts égales punk et chanson française, violence et poésie.

«Le chaos peut être stimulant mais si tu y restes, il n’y a rien qui sort», lance Karl. «Moi, j’essaie d’en tirer des tounes, de trouver du sens. Je ne considère pas ce que je fais comme quelque chose de beau ou de laid. Je mets tout: du doux, du fort, même du quétaine et j’essaie de tout garder. C’est un peu l’anarchie mon truc.»

De l’anarchie structurée, toutefois. Même si Karl est allergique aux carcans intellectuels, même si sa musique est éclatée au possible, il y a quelque chose de formel dans son travail, une véritable cohésion. Si on voulait chercher un fil conducteur à la démarche qui sous-tend son plus récent album, Mythologie de la dérape, on pourrait souligner les images récurrentes de dérives et de glissements. Karl pose des questions sans chercher de réponses faciles, plongeant tête baissée dans le maelstrom avant de remonter à la surface, le regard tourné vers le soleil.

Pochette de l’album «Mythologie de la dérape»

«L’art conceptuel, ce n’est pas mon truc; je fonctionne vraiment à l’instinct. Ma définition de la dérape, c’est l’incertitude, le fait qu’on ne sait pas où on va atterrir», précise l’artiste. «En général, il y a un titre qui m’apparaît; d’ailleurs, en faisant mon dernier album (Baloney suicide, 2023), je savais déjà que le prochain allait s’appeler Mythologie de la dérape. C’était clair dans ma tête, même si ce n’était qu’un flash. Puis, finalement, en écrivant, je me rends compte que c’est complètement approprié, que ça décrit bien le mood de l’album.»

Au fil de la discussion, on décèle une obsession pour le mouvement («c’est un peu comme un film d’action où la caméra serait posée sur l’acteur principal») et Karl en vient à distinguer la Glissade (du titre d’une pièce inspirée par sa fille Kiwi) de la dérape et de la dérive. «Je pense que quand t’es à la dérive, c’est que tu contrôles plus du tout ce qui t’arrive alors que mon processus, finalement, tient plus de la dérape, du mouvement latéral. Pour moi, c’est le contraire d’une perte de contrôle: la création musicale consiste à construire quelque chose, puis à s’en éloigner; mais sans jamais perdre de vue ce flash initial au point de ne plus savoir ce qu’on fait.»

Pour déraper, il faut souvent quitter la norme, s’éloigner des sentiers battus, quitte à revisiter de façon originale des classiques, comme Karl s’amuse à le faire avec Bébé Requin, succès de France Gall datant de 1967. Une reprise qui peut sembler étrange, voire contre nature, mais qui colle parfaitement à la démarche de VioleTT Pi. «J’ai toujours aimé cette chanson et je trouve qu’elle a quelque chose qui s’approche de ce que je fais. Dans le thème et dans les images employées, il y a ce côté sombre, voire violent, mais en même temps, c’est joyeux et porté par une jolie mélodie. Évidemment, j’ai changé les accords parce que je ne pouvais pas vraiment la refaire à l’identique. Pour moi, c’est le genre de chose qui s’ajoute à mon processus sans le dénaturer. Mais c’est avant tout une affaire de plaisir: je trouvais qu’il y avait quelque chose de fun là-dedans.»

Au risque de se répéter, cette dualité a toujours été au cœur de l’identité de VioleTT Pi, qui alterne entre pop et punk sans jamais tomber dans le pop-punk. Quant à sa poésie, elle est brute, souvent lourde de sens, mais traversée de rayons de lumière. Ainsi, il peut passer de la félicité amoureuse de Jeûner (un bijou pop en duo avec sa compagne, Klô Pelgag) à la noirceur de Guernica, espèce de mise en abyme de la violence qui évoque le chef-d’œuvre de Picasso dénonçant les horreurs de la guerre civile espagnole.

«Il y a plusieurs sortes de violences», explique Karl. «Pour moi, c’est une couleur de plus à utiliser. Le soleil aussi est violent: le soleil, c’est le feu, c’est radioactif. Pour citer Marilyn Manson, je n’ai pas inventé la violence; mais je trouve que s’il y a une place où elle a sa raison d’être, c’est clairement dans l’art. Si on la laissait juste là, tout irait bien, mais les humains ont décidé de la prendre dans leurs mains et de la relâcher sur leur voisin. Le principe de la guerre, c’est la loi du plus fort, alors avec Guernica, je me suis dit que, si je montais vraiment le son, je sortirais gagnant! Dans ce cas précis, on peut dire que la forme et le fond se rejoignent: Roland Barthes dirait probablement que j’ai fait un pléonasme intentionnel. Je voulais souligner la violence en montrant tout ce qu’elle a de ridicule.»

 

Trouver l’inspiration en faisant les commissions

Ses chansons dévoilent aussi un fascinant bestiaire, où l’on croise des créatures mythologiques (Égrégore reptilien) et une Chauve-Souris qui semble faire écho au pire cauchemar de tout chanteur (Je ne trouve plus ma voix, répète-t-il ad nauseam). «Ce qui est drôle avec ce genre de chansons, c’est qu’elles peuvent être inspirées par des moments en apparence anodins», explique Karl. «Une phrase comme “je n’entends plus ma voix”, ça peut m’apparaître alors que je suis à l’épicerie, où le son ambiant est dérangeant au point que je ne suis pas capable de comprendre ce que je pense. Après, j’explore d’autres sens: la chauve-souris est aveugle et se guide juste avec les sons. Et une chauve-souris qui n’entend plus sa voix, c’est troublant parce qu’elle va foncer dans le mur!»

Le sonar de Karl, lui, semble en parfait état de fonctionnement. Avec ses quatre albums en près de deux décennies de carrière, VioleTT Pi fait aujourd’hui figure de vétéran, qui constate avec satisfaction le chemin parcouru. «Je ne sais pas si l’accumulation de tout ce que j’ai fait peut être considérée comme une carrière ou une œuvre; mais en tout cas, je trouve que j’ai réussi à coller ensemble des morceaux disparates et, à ma grande surprise, ça tient encore. Avec le temps, je suis devenu un peu plus précis, pas nécessairement dans ce que je veux, mais dans ce que je fais. Je sais rarement ce que je veux, en fait; mais à force de créer, je sais un peu plus où aller. C’est un peu comme si j’avais inventé mes propres Lego pour construire mon univers. Je commence à comprendre un peu les Lego que j’ai construits et j’ai l’impression que cet album est comme un pot-pourri de tout ce que j’ai fait. Cela dit, j’ai l’impression qu’après ça, il va y avoir un tournant, que je vais approcher les choses d’une autre façon.»

 

Mythologie de la dérape

VioleTT Pi

Maison de disques et éditeur: LABE