À Tadoussac, les chansons débordent des salles de spectacle. Elles s’invitent au bord de l’eau, sous la carcasse d’une baleine au Centre d’interprétation des mammifères marins, dans les cafés, sur les sentiers et même dans les conversations qui se poursuivent tard dans la nuit. La musique devient la ville et la ville devient la musique. Pour Alphonse Bisaillon, dont l’album t.o.m. ou la trajectoire des perséides est paru en février dernier, ce festival représente peut-être le meilleur endroit pour mesurer ce que deviennent des chansons une fois qu’elles ne lui appartiennent plus.

«C’est mon festival préféré», affirme-t-il sans hésiter. Il aime sa taille humaine, son rythme, le fait qu’on n’y vienne pas pour créer du contenu sur Instagram ou sur TikTok. «C’est un festival où tu vas parce que tu as vraiment le goût d’écouter les artistes qui sont là.» Loin des grands rassemblements dominés par quelques têtes d’affiche, Tadoussac cultive une forme de proximité. «Il y a une sérénité active ici», résume-t-il. Une expression qui pourrait tout aussi bien décrire sa manière de créer.

Originaire de Saint-Hyacinthe et formé à la fois en musique et en littérature, Alphonse Bisaillon s’est imposé au cours des dernières années comme une voix singulière de la relève québécoise. Après un premier album homonyme paru en 2022, il a consacré quatre ans à l’écriture de t.o.m. ou la trajectoire des perséides, un disque qui interroge les modèles masculins et les contradictions de notre époque traversée par la violence.

L’album est né dans un tout autre décor que celui du fjord. Pendant de longs mois, l’auteur-compositeur-interprète est resté enfermé dans son sous-sol, absorbé par un projet devenu presque total. L’écriture s’est nourrie de la montée des discours polarisants et d’autres questions qui le hantent. «Mon album, c’est une réconciliation, explique-t-il aujourd’hui. C’est d’apprendre à aimer les hommes aussi dans ma vie. Puis à m’aimer comme homme. » Car si t.o.m. ou la trajectoire des perséides interroge la masculinité, il refuse d’opposer les hommes et les femmes. « La cruauté, c’est humain, c’est pas masculin, insiste-t-il. Je pense qu’il faut faire la paix avec la violence humaine.»

 

Le courage de s’exposer à la critique

Ce disque profondément personnel s’est construit de façon étonnamment collective. À mesure que les chansons prenaient forme, elles passaient entre les mains de proches, de collaborateur·trice·s, de musicien·ne·s et de poètes. Alphonse organisait même des écoutes dans son chez-lui, où ses ami·e·s et les membres de sa famille réagissaient à chaque nouvelle version. «Je leur chantais une phrase à la fois. Une punchline à la fois. Puis je demandais: “Ça, ça marche pas. On garde ça ou non?” Le monde votait, raconte-t-il en riant. Il n’y a aucun moment où j’étais seul dans les décisions.» Après avoir associé l’écriture à la solitude, il a compris qu’un regard extérieur pouvait affiner son intuition sans la dénaturer.

Sur scène, il imagine un spectacle qui lui donne une nouvelle respiration. Avec la metteuse en scène Nathalie Séguin et sa coach d’interprétation, Marie-Claire Séguin (du légendaire duo Les Séguin, avec son frère Richard), Alphonse Bisaillon repense entièrement la narration. L’ordre des chansons change. Les musicien·ne·s échangent constamment d’instruments. Les choristes deviennent percussionnistes ou pianistes avant de revenir au chant. À certains moments, tout le groupe se rassemble autour d’un même micro.

Même les décors racontent cette volonté de transcender les frontières. Inspirés de l’esthétique du théâtre pauvre, ils reposent sur quelques objets simples : une chaise, une patère, des bocaux lumineux où brillent des lucioles artificielles, une cabane qui se construit sur scène. «J’adore la créativité qui vient avec le peu de moyens, explique-t-il. On voulait des décors un peu à la Sol et Gobelet.» Pour lui, cette liberté est aussi née de la confiance accordée par son équipe. «J’avais une vision. Je disais: “J’aimerais ça que ce soit ça”. Puis le monde était comme: “Ben, OK.”» Cette expérience lui a, dit-il, appris «qu’il faut suivre notre instinct».

 

Le phénomène de l’été sur le circuit des festivals

Avec la sortie de l’album, une autre surprise l’attendait. Il allait découvrir comment le public s’emparait de ses chansons. «Ce qui m’a le plus surpris, c’est à quel point ce que je voulais faire… c’est ça qui se passe.» Contrairement à son premier album, où les réactions du public lui révélaient parfois le sens de ses propres textes, t.o.m. ou la trajectoire des perséides lui confirme qu’il est parvenu à transmettre exactement ce qu’il espérait.

Ainsi, un homme lui a confié qu’il aurait aimé entendre ces réflexions sur la masculinité lorsqu’il était encore adolescent. Une famille vietnamienne a dit s’être reconnue dans monsieur Quan. D’autres lui ont écrit pour communiquer ce que certaines des chansons font naître en eux. «Ce que j’aimerais le plus, c’est que les gens, ça les inspire, dit-il. Quand quelqu’un fait une chorégraphie sur une de mes chansons ou m’envoie un poème, j’ai l’impression que c’est pertinent parce que ça crée un mouvement.»

Et le mouvement, il était de la partie lors de la prestation d’Alphonse Bisaillon à Tadoussac: une marée humaine entassée au pied de la scène, scandant les textes complexes, par cœur, sous la pluie.

Après un concert à Lavaltrie, des jeunes de différentes régions du Québec lui racontent qu’ils et elles se sont rencontré·e·s à son spectacle quelques années auparavant, et qu’une amitié durable y est née. «J’ai l’impression que quelque chose se passe. Que ça unit le monde et que ça donne envie aux gens de faire», raconte-t-il.

Pendant longtemps, sa vie s’est confondue avec l’écriture de t.o.m. ou la trajectoire des perséides. Lorsqu’il a terminé le disque, il dit avoir presque vécu un deuil. «Il me manquait», confie-t-il. Ce projet qui occupait toutes ses journées ne lui appartenait déjà plus. Aujourd’hui, alors que les spectacles se succèdent partout au Québec et en France, il découvre une autre manière d’habiter ses chansons. «Maintenant, de me présenter aux gens, c’est un peu mes vacances», dit-il en souriant.

À Tadoussac, où les artistes croisent leur public aussi naturellement qu’ils et elles se croisent entre eux et elles, cette phrase prend tout son sens. Les chansons ont quitté le sous-sol où elles sont nées. Alphonse Bisaillon ne les présente plus seulement: il les regarde poursuivre leur route.

 

Alphonse Bisaillon en tournée des festivals
17 juillet à Québec (FEQ)
25 juillet à Baie-Saint-Paul (Le Festif!)
6 août à Lac-Mégantic (Festival Colline)
14 août à Sainte-Brigitte-de-Laval (Festival à deux têtes)
22 août à Calix-Lavallée (Festival Motel Calix)