Survivre quatre décennies dans l’industrie musicale québécoise est déjà un exploit. Atteindre ce cap sans jamais faire de compromis relève tout simplement du miracle. Voici l’histoire de Groovy Aardvark.
«40 ans… On dirait que je le réalise pas», pense à voix haute Vincent Peake, leader du groupe—l’un des deux seuls membres fondateurs à être encore là, aux côtés de son frère Danny. «En fait, on dirait que, pour nous autres, le temps, il est plus élastique. Penses-y deux secondes: si on part le 40 ans de l’autre bord, c’est comme si on avait commencé en 1946. On dirait que ça a aucun sens!»
La genèse de Groovy Aardvark, groupe emblématique de la scène rock alternative des années 90 au Québec, s’amorce sur la Rive-Sud de Montréal. Originaire de Belœil, Vincent Peake fait ses premières armes à la guitare dans le sous-sol familial avec son frère Danny à la batterie. À l’adolescence, les frangins font leurs classes dans deux formations locales distinctes, Ablaze et Outrage. Parallèlement, un jeune prodige de la guitare de 17 ans, Marc-André Thibert, fait déjà fureur à Saint-Lambert avec son groupe speedcore, Bad Results. Les frères Peake admirent Thibert, véritable vedette locale qui se produit déjà (!) à Montréal.
Mais c’est un événement pour le moins brutal qui va sceller leur destin commun. En octobre 1986, lors d’un concert underground monté de manière artisanale sur la rue Saint-Timothée dans la métropole, une meute de skinheads débarque et saccage tout. Thibert se fait sauvagement tabasser. Traumatisés, les frères Peake se terrent dans un commercial adjacent pour éviter le pire, puis filent à l’hôpital accompagner leur complice et rester à son chevet. Une amitié indéfectible se forge entre eux, menant les troupes à se réunir au sein du même groupe, avec Stéphane Vigeant.
La formation naissante comptant déjà plusieurs guitaristes, Vincent Peake se dirige tout naturellement vers la basse. Il faut dire que, quelques années plus tôt, l’artiste avait dû laisser de côté la guitare en raison d’un vilain accident qui avait presque eu raison de son pouce. «J’étais en train de couper du bois avec mon beau-père puis il m’a pogné avec sa hache. J’avais du sang qui coulait sur les bras, je suis tombé à genoux», relate-t-il, encore saisi. «Ma mère m’a donné du gin. Ça m’a remis sur mes jambes tout de suite.»
Empruntant d’abord le nom peu reluisant de Schizophrenic Muff Divers, la formation opte finalement pour Groovy Aardvark, histoire de faire un clin d’œil au dessin animé The Ant and the Aardvark, diffusé dans plusieurs épisodes de La Pantère rose durant les années 70. Dans cette série, l’aardvark (un mammifère fourmilier d’Afrique) chasse les fourmis. Le concept du groupe s’y colle: «Nous, on a fait le parallèle que les fourmis, c’était la société organisée et que le fourmilier, c’était l’esprit libre. Il fait ce qu’il veut, en suivant son propre chemin.»
L’éthique de travail du groupe se forge dans la deuxième moitié des années 80. Après avoir fui leurs premiers locaux montréalais, où la drogue et les vols étaient légion, la jeune formation trouve un sanctuaire inespéré à Longueuil, en haut d’un magasin de beignes sur le chemin de Chambly. Le propriétaire, un Grec nommé George, leur loue ce vaste espace pour 450$ par mois, accessible de jour comme de nuit. De 1988 à 1994, les gars y tiennent des jams par semaine, ce qui attire évidemment la faune locale. Peake y instaure un code de conduite: «J’avais une loi: respecte le monde, respecte les filles, respecte l’environnement… Et pas d’héroïne. Tu fais ce que tu veux sauf ça.»
Au fil des quelque 250 soirées organisées, le groupe devient une machine redoutable. «On faisait trois sets d’une heure tous les vendredis, durant lesquels on jouait sans arrêt», détaille Peake. «Ça a été notre école. Quand on a commencé à faire des shows ailleurs, on était déjà très rodés.» C’est d’ailleurs dans ce local qu’un jeune fan assidu du nom de Martin Dupuis s’initie à la musique de Groovy Aardvark—groupe qu’il rejoindra quelques années plus tard, après avoir appris tout son répertoire de manière acharnée
Au tournant des années 90, l’arrivée fracassante du grunge allume Vincent Peake et sa bande. Le groupe, alors adepte des mélanges entre punk, hardcore, métal et rock progressif, se met presque instantanément à raccourcir ses chansons. Peake, tout récemment initié à l’œuvre de Robert Charlebois, s’essaie pour la première fois à la création en français et arrive avec l’hymne incisif (et bien ramassé) Y’a tu kelkun?, locomotive du premier album Eater’s Digest, qui arrive en 1994 (soit près de dix ans après les débuts de la formation).
L’industrie avait flairé le phénomène. Des géants comme BMG-Québec tentent de repêcher Groovy Aardvark, à condition qu’ils troquent son nom contre un patronyme plus vendeur (The Groove). Le groupe laisse, sans surprise, passer l’offre. Sony aussi tournera autour du pot quelques années plus tard, mais la formation refusera obstinément de polir ses guitares et de trahir ses racines underground. «On s’autoproduisait et on était bien indépendant dans notre démarche», souligne le leader.
Vers le succès populaire (sans vendre leur âme)
C’est en 1996 que tout décolle grâce à l’album Vacuum. La chanson Dérangeant, une attaque frontale contre un ancien collaborateur magouilleur, tourne en boucle à la radio commerciale. La chanson punk-trad de Boisson d’avril, une collaboration avec La bottine souriante, devient aussi un phénomène, menant le groupe à ouvrir le Gala de l’ADISQ 1996, présenté cette année-là au tout nouveau Centre Molson. Le groupe continue également de donner des spectacles partout au Québec, presque sans relâche. Plus largement, le mouvement rock alternatif québécois prend ses aises, avec la montée en popularité de plusieurs autres formations au son mordant comme Grimskunk, B.A.R.F., Anonymus et Overbass.
Pourtant, le conte de fées est une cruelle illusion.
Les ventes de Groovy sont importantes, mais selon eux, les musiciens doivent toujours réinjecter de l’argent dans le projet, entre autres pour rembourser la production des vidéoclips.
Le contraste est d’une absurdité brutale: l’homme qui fait scander les foules partout au Québec le soir doit également travailler le jour pour survivre. «J’étais paysagiste terrain… Même en 1996, je devais garder ma job!», confie-t-il.
Malgré la passion, ce cocktail d’épuisement, de magouilles et de pression finit par vider le réservoir du groupe, qui prend une longue pause indéterminée. La compilation Sévices rendus vient clôturer cette première phase du groupe en 2005.
Loin d’être une fin, ce hiatus permet à Vincent Peake d’ouvrir ses horizons. Il part en tournée avec Galaxie et Grimskunk, s’investit dans d’autres projets (comme Floating Widget et Aut’Chose). Il va même étudier la musique traditionnelle balinaise (le gamelan) pendant quatre ans à l’université.
Et, surtout, il s’assure de passer à autre un appel. «On est sortis de notre contrat de disques», résume-t-il, sans trop entrer dans les détails. Les albums de Groovy Aardvark refont surface en leurs propres termes durant les années 2010, épaulés par Slam Disques. «Slam Disques, c’est la meilleure compagnie de disques […] parce que c’est (géré par) des gens qui connaissent ça, des gens qui viennent de la même place que nous autres», dit le bassiste.
La formation est maintenant composée de François Legendre à la guitare, Pierre Koch et Danny Peake à la batterie et aux percussions, Martin Dupuis à la guitare et, évidemment, Vincent Peake à la basse et au chant. Pour son 40e anniversaire, Groovy Aardvark propose plusieurs spectacles de grande envergure. Après avoir secoué Les Francos de Montréal en juin, le groupe est allé faire son tour à La Noce et au bien nommé Festival St-Marc Pardu Dans L’Bois. Il sera finalement du Festival d’été de Québec 18 juillet. Un cinquième album (un premier en près de 25 ans d’inactivité en studio) est également en chantier.
Mais la question qui demeure: comment Vincent Peake a-t-il pu survivre quatre décennies sans jamais perdre la flamme, envie de tout lâcher à plusieurs reprises? La réponse est sans ambages. «J’ai jamais fait d’héroïne… et j’ai gardé mon sens de l’humour.»
Bref, 40 ans plus tard, le fourmilier est toujours debout, libre et bruyant. Et les fourmis n’ont qu’à bien se tenir.