L’artiste Ames Bessada, qui a composé la musique des cinq saisons de Holly Hobbie, de trois épisodes de Irish Blood et de deux épisodes de Black Mirror (dont le très provocant Joan Is Awful), est dans son studio maison à Los Angeles et tend le bras vers une mandoline, juste en dehors du cadre de notre appel Zoom.

« J’ai sept ou huit guitares ou instruments à cordes – des résonateurs, des mandolines, des banjos – puis toute une panoplie de percussions. Mon coin synthé prend de l’expansion, mais il faudrait que je me calme un peu. Je fais beaucoup de Euroracks, des modules avec des fils partout. C’est super amusant… mais franchement, c’est pas très joli », lance Bessada en riant.

« Je garde ça simple. Je veux pouvoir accéder à tous mes instruments. En ce moment, j’essaie d’éviter d’écrire pour des trucs orchestraux trop lourds, parce que je ne suis pas chef d’orchestre. Mon but, c’est de garder ça aussi “live” que possible. Toute la section synthé est recouverte pour l’instant, parce que je ne l’utilise pas… mais j’adore m’y plonger quand même. »

Quand Bessada ne peut pas jouer un instrument, iel fait appel à des musicien·ne·s de confiance — comme la batteuse Morgan Doctor, qui a joué du bodhrán (tambour à main celtique), et la violoniste Rowen Merrill, comme ce fut le cas pour Irish Blood. « Mais j’essaie de garder le tout à portée de main », précise l’artiste.

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Cliquez sur l’image pour démarrer la musique d’Ames Bessada tirée de Black Mirror

Depuis la composition de la musique de 10 épisodes de Astrid and Lilly Save the World (2022), de huit épisodes de la téléréalité Shine True (2021) et de 32 épisodes de Holly Hobbie (2018-2022), Bessada a signé la trame sonore du premier long métrage de son amie de longue date Ally Pankiw, I Used to Be Funny, du documentaire Summer Qamp de Jen Markowitz, ainsi que de l’épisode « Fluid: Life Beyond the Binary » de l’émission The Nature of Things réalisé par Michelle Mama, entre autres projets. Le prochain documentaire de Mama Antidiva: The Carole Pope Confessions devrait sortir l’an prochain.

« On voulait que la trame sonore se distingue de la musique de Carole — pourquoi j’essaierais de rivaliser avec ça? », dit Bessada. « Il fallait laisser toute la place aux dialogues, et simplement être là pour soutenir les moments clés. On cherchait vraiment à capter le monde intérieur de Carole, et j’espère qu’on y est arrivé. »

Originaire de Toronto et vivant maintenant à Los Angeles, Bessada ne se destinait pas à la composition à l’image. À l’adolescence et jusqu’à la fin de la vingtaine, l’artiste rêvait plutôt d’écrire des chansons et de les interpréter, et iel a fait quelques tournées avec différents groupes. Le premier vrai coup d’éclat est survenu avec sa participation à l’émission de téléréalité de VH1 Make or Break: The Linda Perry Project en 2014, ce qui a scellé un lien de mentorat avec la célèbre autrice-compositrice, connue pour son travail avec Christina Aguilera, Gwen Stefani et P!NK. Perry a signé Bessada sur son étiquette et produit son premier mini-album, A Dream, A Coast, sorti en 2015. « Ça n’a jamais vraiment abouti, alors j’ai changé de cap », raconte l’artiste.

Mais pendant que Bessada travaillait comme barman pour boucler les fins de mois, l’artiste s’est aussi lancé dans le jeu, notamment dans le court-métrage Stake réalisé avec Pankiw — qui lui a aussi demandé d’en composer la musique. « Ensuite, quelqu’un d’autre qui connaissait bien le Canadian Film Centre m’a dit : “Tu devrais essayer d’y entrer. C’est une expérience qui change une vie. Ça va vraiment te rediriger.” » raconte Bessada.

Bessada explique que le programme de neuf mois à temps partiel du CFC, la résidence musicale Slaight, exigeait de travailler sur plusieurs courts-métrages. Pendant la portion mentorat, l’artiste a rencontré Lesley Barber, l’une des compositrices les plus en vue de l’industrie à Toronto (Manchester by the Sea, You Can Count on Me, Hysterical Blindness, Little Bear).

« Après cette année-là, je lui ai demandé si je pouvais faire un stage auprès d’elle, si on pouvait poursuivre le mentorat », raconte Bessada. « J’ai travaillé sur quelques films, et j’ai dû arrêter de travailler au bar parce que je n’avais tout simplement plus le temps de faire les deux. Retirer ce filet de sécurité, ça a été la meilleure chose à faire, parce que là, c’était clair : “Bon, faut que je me débrouille maintenant.” J’ai une personnalité un peu tout ou rien. C’est le chemin que je choisis… [et] pour réussir et exceller en composition, il faut y consacrer 12 à 14 heures par jour. »

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Cliquez sur l’image pour démarrer la bande-annonce de Irish Blood mettant en vedette la musique d’Ames Bessada

Pendant son stage, Bessada a collaboré avec Barber sur la série Four Weddings and a Funeral ainsi que sur des longs métrages, dont Late Night et American Woman. Un conseil de Barber qui lui est resté en tête : « Traite chaque projet comme si c’était une opération à cerveau ouvert… tout en te rappelant que ça ne l’est pas. »

Son objectif, c’est de servir l’image. Bessada consulte le ou la réalisatrice – ou, dans le cas d’une série avec plusieurs réalisateurs, la personne à la tête du projet – pour bien cerner l’intention et l’atmosphère souhaitée. « Parfois, j’ai l’impression que c’est mieux quand je peux lire le scénario avant même le tournage, parce que ça laisse plus de liberté », explique l’artiste. « Mais bien souvent, quand la série arrive en postproduction, on se rend compte qu’il faut beaucoup plus de musique que prévu. Et là, la première idée doit être la bonne — parce qu’il faut rattraper le temps perdu. »

Bessada travaille aujourd’hui avec plusieurs clients récurrents, et les nouvelles collaborations viennent souvent du bouche-à-oreille. Récemment, l’artiste a terminé sa contribution à un film pour Tubi réalisé par son amie Fawzia Mirza, Kissing Is the Easy Part, et Irish Blood aura droit à une deuxième saison. D’autres projets potentiels sont aussi en discussion, et Bessada espère pouvoir y participer.

La musique magnifique que crée Bessada pourrait tout à fait exister comme une collection de pièces autonomes — mais à l’écran, seules des bribes sont utilisées. L’artiste explique ne jamais composer de suites complètes. Est-ce qu’un album de ses compositions instrumentales pourrait voir le jour, éventuellement?

« Netflix a été super, parce qu’après qu’on ait terminé l’épisode de Black Mirror, ils sont revenus et on dit : “On veut le sortir comme bande sonore sur Spotify, on va faire le mastering” — et ajouter plein de petites étapes qu’on ne fait pas souvent quand on compose en solo. Donc ça, c’était agréable », raconte Bessada, avant d’ajouter : « Je ne sais pas s’il y aura un moment où je me dirai : “Je vais prendre un paquet de ces morceaux et en faire un album.” Pour moi, la musique de Irish Blood, c’est un tout. Puis je laisse ça derrière et je passe au projet suivant. Chaque œuvre existe dans son propre univers. »