Beatrice Deer écrit des chansons depuis plus de 25 ans. La chanteuse montréalaise a été récompensée aux Canadian Indigenous Music Awards, nommée artiste inuite de l’année aux Summer Solstice Indigenous Music Awards, et a remporté un Prix Écrans canadiens pour avoir cosigné la musique de Giant Bear, un court métrage d’animation inspiré d’un conte inuit. Pourtant, lorsqu’elle a envisagé de créer un album inspiré des légendes de ses communautés, ces histoires transmises par sa propre famille, elle a failli renoncer avant même de commencer.
« Je me demandais sans arrêt si j’étais digne de raconter ces histoires, » avoue l’artiste. « Je n’étais pas sûr parce que c’est toujours les aînés qui les racontent et je ne suis pas une aînée. Je me demandais : “Est-ce que je vais bien les raconter? Est-ce que je peux leur rendre justice?” Puis j’ai compris que j’en étais effectivement digne. Dans notre tradition orale, chaque histoire devenait sa propre version lorsqu’elle était racontée par une autre personne d’une autre région, un peu comme dans le jeu du téléphone. Avec le temps, elle évoluait et je me suis donné la permission de raconter ces histoires à ma façon. »
Paru le 3 avril 2025 sur Uummati Records, Inuit Legend est ce que Deer appelle de la musique « inuindie », un mélange de indie rock et de folk moderne où « amalgament également des histoires traditionnelles inuites et du chant de gorge. Deer, qui est d’ascendance inuite et mohawk, est née et a grandi dans le petit village isolé de Quaqtaq, l’une des communautés habitées les plus nordiques du Québec. C’est là qu’elle a entendu pour la première fois les histoires de ses ancêtres, « à l’école, à la maison, chez les autres villageois, à la radio locale, partout, en fait ».
« Le conte occupe une place immense dans la culture inuite », explique Deer. « Ma grand-mère, la mère de ma mère, racontait des histoires à ses enfants tous les soirs avant le dodo. Et c’était comme ça dans toutes les familles. Ça se fait encore. C’est pour perpétuer cette tradition que j’ai voulu créer cet album. »
Les histoires qu’on entend sur Inuit Legend oscillent entre tragédie et triomphe, parfois dans une seule chanson. « Auukkati » est une pièce électro-pop onirique inspirée d’une série de meurtres survenue en 1899 dans la région d’Akolyvic, au Nunavik, après un tragique accident de chasse. « The Bear » raconte l’expérience de mort imminente d’une vieille femme qui a tué un ours polaire avec sa canne pendant une famine.

Beatrice Deer. Photo by Alexi Hobbs.
Le premier extrait de l’album, « Falcon and the Woman », illustre particulièrement bien la façon dont Deer agit comme un trait d’union entre tradition et modernité en y apportant sa propre perspective.
« C’est une chanson de victoire », dit Deer. « Quand j’étais assez jeune, ma tante m’a parlé d’une femme et d’un faucon qui l’avait enlevée, mais je n’arrivais pas à me souvenir du reste de l’histoire. Ma tante est atteinte de démence, alors elle ne pouvait plus répondre à mes questions et je voulais vraiment terminer la chanson. J’en ai donc fait ma propre chanson de victoire en tant que survivante de violence conjugale et de violence sexuelle. La femme de la chanson dit “ça fait beaucoup trop longtemps que tu me contrôles, mais je ne t’écouterai plus. Tu essaieras de m’attacher, mais je vais quand même m’échapper. Cette lumière en moi, tu ne peux pas l’éteindre.” Alors voilà ma version de Falcon and the Woman. »
Inuit Legend a été produit par les membres de son groupe – Mark Wheaton à la batterie et Christopher McCarron à la guitare – qui ont également collaboré à l’écriture des chansons. Beatrice a écrit toutes les paroles, tandis que les trois ont travaillé ensemble sur la musique. « Je suis incroyablement choyée », dit-elle à propos des membres de son groupe. « J’ai tendance à manquer de confiance en moi quand je commence à écrire des chansons, mais je sais que je peux leur faire confiance. »
La pochette de l’album met en vedette une illustration créée par Janice Deer, la regrettée sœur de Beatrice. Ce n’est qu’une des nombreuses façons dont sa famille est omniprésente sur Inuit Legend. La chanson « Epidemic » rend hommage à sa grand-mère tandis que de nombreux autres textes prennent racine dans les contes de sa tante. Elle affirme même que d’autres membres de sa famille qu’on ne voit ni n’entend font tout de même partie de son légendaire projet.
« Ce sont tous mes ancêtres qui ont transmis ces histoires de génération en génération. C’est une lignée très forte dont la puissance est dans mon ADN. »