Le geste surprend moins quand on considère l’ampleur du parcours. Depuis plus de 35 ans, Alexis Martin accompagne les autres. Comme batteur, percussionniste, réalisateur ou compositeur, il a collaboré avec Daniel Bélanger, Isabelle Boulay, Richard Séguin, Robert Charlebois et Jorane, en plus de jouer au sein d’orchestres maison pour près de 2000 émissions de télévision. Mais derrière cette feuille de route bien remplie, une autre musique existait déjà.

«Je me suis comme juste mis à faire de l’expérimentation sans but, sans dire: je vais me faire un album. Au bout de cinq, sept, huit, dix jours à butiner, il s’est dégagé une espèce de trame. Je me suis dit: j’aurais comme le goût de faire de quoi qui fait du bien, qui est apaisant», explique Alexis Martin.

De cet élan intuitif est né Les pôles Volume 1, premier album instrumental que le musicien et compositeur montréalais signe comme créateur principal. Attendu le 15 mai, le disque transpose dans un territoire libre et personnel l’approche narrative qu’Alexis Martin a affinée pendant près de 20 ans en musique à l’image. Entre jazz contemporain, écriture cinématographique et paysages intérieurs, l’album explore les mouvements de l’émotion, les bascules de l’existence, les transformations lentes.

Depuis plus de 35 ans, Alexis Martin accompagne les autres. Aujourd’hui, avec cet album, il se fait passer en premier. (Photo: Justine Latour)

«Ça fait longtemps que je compose de la musique qui n’est pas de la musique de commande, mais souvent, ça restait sur un disque dur», raconte-t-il. Mais, coup de théâtre: ce premier mouvement musical personnel n’a pas été impulsé par la batterie, son instrument principal. «Je l’explique assez mal, dit-il en riant. Ça me tentait juste d’avoir d’autres types de sonorités dans mes oreilles. J’aime l’écriture mélodique, j’aime les trucs ambiants.»

Quand des collègues lui font remarquer qu’un album signé Alexis Martin sans batterie semble paradoxal, le commentaire agit comme un défi. Il retourne à la matière première, recentre le rythme, puis commence à construire autour de lui une équipe de musiciennes et musiciens capables d’habiter cet univers. La pianiste Emie R. Roussel, le contrebassiste Mathieu Désy, les saxophonistes Marie-Josée Frigon et André Leroux, le trompettiste Jean-François Gagnon et la violoncelliste Sheila Hannigan prennent part au projet. Mais Les pôles ne raconte pas qu’un changement de cap. Alexis Martin, qui est plutôt habitué à soutenir les récits des autres, accepte cette fois de montrer quelque chose de lui-même.

«Il y a une marge entre composer des tounes puis les montrer au monde entier», admet le compositeur. «Ça, ce passage-là a été quand même challengeant. Ça fait longtemps que je fais ce métier-là, que j’accompagne. Je les vois, les compositeurs, les auteurs avec qui je joue. Je sais c’est quoi leur rapport à tout ça. Mais de se mettre en avant, puis de défendre des idées, c’est une autre affaire.» Cette exposition nouvelle l’a mené vers une matière plus intime qu’il ne l’aurait peut-être anticipé. «Il s’est dégagé quand même une thématique de vulnérabilité, de constat non pas sur la mort, mais sur la finitude des choses, des cycles qui se terminent. Puis aussi un regard sur les choses qui sont nécessaires pour se faire du bien», renchérit-il.

Cette façon de penser la musique vient directement de son bagage dans l’univers de la musique à l’image. Alexis Martin compose pour le cinéma, la télévision et le documentaire depuis près de 20 ans. Son entrée dans cet univers remonte aux soirées Kino, puis à un premier documentaire, en 2006. Depuis, il a signé la musique de productions comme Arsenault et fils, La petite et le vieux, Le monde de Gabrielle Roy ou encore, plus récemment, Vitrerie Joyal. Cette pratique a profondément transformé son écoute et sa sensibilité, mais Les pôles s’inscrit aussi dans un autre cadre: celui d’une démarche universitaire. Alexis Martin a choisi de retourner aux études à l’Université de Sherbrooke pour structurer sa recherche. «J’avais besoin de retourner au fameux pourquoi, lance Alexis Martin. Pourquoi tu te lèves le matin puis tu fais ça? Parce que quand tu fais ça tous les jours, on dirait que tu te poses plus tant la question.»

C’est dans ce contexte qu’il approche Emie R. Roussel, qu’il admire depuis longtemps. «Elle m’a retourné à la table à dessin. Elle m’a accompagné. Puis après ça, on a travaillé les arrangements ensemble, se souvient-il. Son jeu de piano a donné une extraordinaire couleur à mes pièces.»

 

Un joueur d’équipe 

Même dans un projet personnel, Alexis Martin pense en collectif. Ça fait partie de son ADN. Impossible de parler de son parcours sans évoquer son travail avec Viviane Audet et Robin-Joël Cool, avec qui il compose régulièrement pour l’image. «On est devenu un dragon à trois têtes», rigole-t-il. Il décrit leur méthode avec fascination: chacun lit un scénario de son côté, compose seul, puis les idées se répondent comme par instinct. «C’est extraordinaire, s’exclame le compositeur. Parfois, même au niveau des tonalités ou des contours mélodiques, sans même s’être parlé, on arrive à des affaires qui dialoguent.»

À 51 ans, Alexis Martin ne parle pourtant pas de Les pôles Volume 1 comme d’un accomplissement définitif. Un deuxième volume est déjà en route. Ce premier disque ressemble moins à un point d’arrivée qu’à une permission qu’il s’accorde enfin. «J’essaie vraiment d’être en phase avec qui j’ai envie d’être comme humain pour que ma musique soit la plus limpide possible. Pas simple. Limpide.»

 

Les pôles Volume 1
Alexis Martin
Maison de disques et éditeur: Les Productions ALEXIS MARTIN INC.
Cliquez ici pour écouter l’album sur Bandcamp.