Quand Charmaine a commencé à écrire des chansons à l’adolescence, son but était d’utiliser son talent inné pour aider sa famille à traverser un moment difficile. À cette époque, son père avait perdu son emploi et la famille vivait dans un motel. Elle s’est inscrite pour participer à un concours amateur au Lee’s Palace à Toronto où un représentant A&R de Warner Music Canada devait être présent.

« J’étais mineure, donc ma mère a dû venir avec moi, et j’ai dû attendre à l’extérieur de la salle jusqu’à ce que ce soit mon tour », dit Charmaine. « Quand je suis entrée, j’ai donné ma performance, et, depuis ce jour, tout est devenu magique. »

Née au Zimbabwe, Charmaine a immigré en Amérique du Nord dès son enfance. Elle a vécu à Chicago, Stevensville (Michigan) et Nashville, avant d’atterrir à Toronto. Bien que la population diversifiée de la ville ait initié Charmaine aux nouveaux sons de partout dans le monde, c’est le rap brut et énergique du Sud qu’elle écoutait durant ses années formatives à Nashville qui a eu la plus grande influence sur sa musique. Son dernier simple « WOO! » est un hymne féministe plein d’attitude avec un rythme implacable.

« On voulait une ambiance festive, une chanson que les femmes pourraient écouter quand elles sortent avec leurs amies pour s’amuser », dit Charmaine. « Ça parle d’être vraiment satisfaite de la femme que tu es et de ne permettre à personne qui ne le vaut pas de faire partie de cette vibe. » Plus tard cette année, Charmaine sortira son premier EP chez Warner Music Canada.

L’émancipation féminine est bien plus qu’une thématique dans ses textes ; c’est sa mission artistique. « J’ai l’impression que beaucoup d’artistes locales n’obtiennent pas la reconnaissance qu’elles méritent », dit-elle. « On est nombreuses à être super talentueuses et à faire de la musique incroyable, mais c’est comme si nous devions toujours rivaliser avec les hommes, et nous fondre dans l’ombre. J’essaie juste de mettre en lumière la scène du rap féminin dans notre ville, de montrer que nous aussi, on est capables. »



Assiste-t-on à une résurgence du country au Québec ? Si l’on observe de plus près le bassin grandissant d’artistes provenant de toutes les régions de la province, la diversité des styles qui y sont joués et le nombre grandissant de festivals, de labels et d’émissions de radio qui prennent le taureau par les cornes, c’est l’évidence.

Nous avons demandé à Nadia Houle, PDG de Culture Country, Karo Laurendeau, chanteuse country et animatrice de l’émission Destination New Country et à Melissa Maya Falkenberg, journaliste et chroniqueuse, de nous aider à sélectionner cinq nouveaux artistes, qui mériteraient d’être davantage connus du grand public et qu’il faudra surveiller au cours des douze prochains mois.

Brittany Kennell

La Montréalaise de 32 ans est revenue au bercail après un exil de dix ans aux États-Unis. Une décennie à étudier au prestigieux Berklee School of Music de Boston et à poursuivre son rêve dans la capitale du country, Nashville. Elle a joué au Blue Bird Café, The Basement, les passages obligés et formateurs des apprentis.

Participante à The Voice, elle a été sélectionnée par la star Blake Shelton, mari de Gwen Stefani, le temps de chanter trois interprétations. Grosse visibilité.

« Je voulais surtout apprendre, j’étais encore serveuse dans un restaurant et je n’étais pas prête à embrasser une carrière à ce moment. On a été confiné pour les besoins de la production dans un hôtel pendant six semaines, c’était particulier. »

« Je suis plus nerveuse à chanter l’hymne national aux matchs des Canadiens en ce moment que d’avoir interprété trois chansons pour des millions de téléspectateurs aux États-Unis. Tout le monde connaît les paroles !». C’est que, voyez-vous, le cousin de son arrière-grand-père était Calixa-Lavallée, compositeur dudit hymne !

La musique de Brittany Kennell, c’est beaucoup de fraîcheur et de limpidité. Des ballades simples, au tourment léger, une intensité vibrante dans la voix, elle apporte au son country une consistance plus charnelle, comme des étreintes brûlantes et brèves, habitées par Casey Musgrave, Sheryl Crow, Bonnie Raitt… « Je veux trouver ma voix entre le country moderne et traditionnel sans émuler personne », admet-elle.

Voulant relancer sa carrière au Québec, elle fait la rencontre de Joëlle Proulx de l’Agence Ranch, qui est devenue sa gérante. Tous les observateurs s’accordent pour le dire : Brittany Kennell est aux portes de la célébrité. Mais depuis quelques mois, elle enfile les vidéoclips, fait son jogging dans le Vieux-Port et peaufine sa stratégie de mise en marché avec Proulx : Artifice et Warner sont les nouveaux partenaires du tandem. Elle est déjà programmée aux Festival de St-Tite et Lasso.

« J’ai une vie plus équilibrée à Montréal ».

Phil G. Smith

L’élégance d’un lancer de lasso impeccable. Il pourrait bien devenir un des phénomènes de la décennie fraîchement entamée. Philippe Gaudreault, 30 ans, s’est trouvé un alias parfait, Phil G. Smith. Plus country que ça…

Originaire de l’Outaouais, fonder un groupe punk après avoir vu Blink 182 au Rockfest de Montebello, ce n’était pas dans ses chakras. Il n’y a jamais mis les pieds « Je préfère le Festival des montgolfières de Gatineau, c’est là que j’ai eu la piqûre du country, entre autres du groupe d’André Varin, Chakidor ».

« Chanter du country en français c’est un rêve pour moi. Quand j’ai vu qu’on pouvait écrire de grandes chansons comme le font Les Cowboys fringants, Kaïn ou Vincent Vallières, j’ai plongé. Et j’ai eu l’influence des Tim McGraw ou Zac Brown Band que j’allais voir au BluesFest d’Ottawa. Je découvre l’amalgame entre les deux univers ».

Brillant, posé en entrevue, déjà deux EP en poche, fondateur des Disques Far-West, membre du duo Wild West, propagateur de country-rock, entrepreneur assumé, Phil G. Smith, qui tient ses racines musicales en Outaouais, possède une sorte de bonheur permanent de la trouvaille.

Son country à teneur rock l’a mené à faire récemment des premières parties du groupe Kaïn. Il sera de la première édition de Lasso, le gros festival country qui verra le jour à Montréal.

Après avoir fait ses débuts sur disque en 2019 et récolté quatre nominations au Gala Country, Phil G. Smith fera tourner bien des têtes au cours de la prochaine année. Il a toutes les cartes dans son jeu.

Véranda

Le duo bluegrass francophone composé de la comédienne Catherine Audrey Lachapelle (son personnage dans District 31 est décédé) et du virtuose des cordes Léandre Joly-Pelletier poursuit son chemin sans se soucier des modes et autres dictats que leur inflige le marché de la musique.

« On est vraiment passionné de ce qu’est la vieille musique country, le bluegrass et le folk », dit Catherine. Le couple, qui s’est rencontré lors des soirées bluegrass au Barfly, à Montréal, a un désir bien noble: « On veut l’adapter avec notre culture et nos mots ».

Le bluegrass, c’est un peu la joie dans la tristesse et la mort dans la vie. « Surtout avec les murders ballads », explique la guitariste aux harmonies vocales claires et transperçantes. Woodland Waltz, EP paru en 2019 et Yodel Bleu, EP francophone sorti l’an passé sont de fabuleux travaux d’orfèvrerie. « À la base, on a toujours voulu se coller au genre américain, explique Léandre, on voulait garder un côté traditionnel. »

Personne ne peut leur coller l’étiquette de revivaliste sur le dos. Il y a un espace pour les instrumentistes, mais le texte et les histoires sont aussi importants. « En duo, on va prendre un moment pour écrire, un autre pour pratiquer des passages bien spécifiques, des fois on va seulement jouer des chansons qu’on aime juste pour le plaisir, il y a toujours de la musique qui tourne entre nous », dit Léandre.

« On termine l’écriture d’un album complet et l’on espère pouvoir le lancer au début 2022, confie Catherine. Quelques singles risquent de couler cet automne, mais on a toujours pas de label ».

Véranda est un véritable coup de cœur. Leurs clips vidéos sont exquis, leur adhésion totale au genre est transmissible. Voilà une ramification country qu’on voit moins souvent chez nous. La chance que nous avons…

Tomy Paré

« Métissé pas de cartes avec du sang autochtone dans la famille ». C’est ainsi que Tomy Paré, 44 ans, se présente. Nouveau venu dans l’univers de la musique country avec son excellent EP, À perpétuité, l’auteur-compositeur-interprète originaire de Neufchâtel, en banlieue de Québec, est arrivé à Montréal à l’âge de 28 ans et a pris du galon en tant que musicien de bar.

Ses habiletés pour la composition et l’écriture, il les a affinées en participant au concours Ma première place des arts en 2008 ou en ayant Luc de Larochelière comme professeur à l’École Nationale de la chanson de Granby en 2005.

« J’ai une facilité avec la composition, j’écris toutes mes musiques, à part la chanson de Luc (qui lui a offert Mes ambitions). Or, j’aime aussi avoir des textes d’auteurs ». Après deux EP en périphérie du country, Paré a mis ses œufs dans le même panier et fait venir pour À Perpétuité des musiciens réputés comme Jean-Guy Grenier, un pro de la pedal steel. Un parti pris qui commence à payer.

« Patrick Norman m’aide avec ma guitare, il me donne des trucs. J’ai été à son émission Pour l’amour du country en 2018 et depuis un an, je pratique beaucoup mon picking au pouce, je veux m’améliorer. On m’a étiqueté country d’abord à cause de ma voix. Je chante beaucoup de chansons d’amour, mais c’est aussi captivant de raconter des histoires, comme sur Tomahawk ».

Pour l’instant, Tomy Paré n’a pas de groupe. « J’engage des pigistes et j’ai une nouvelle équipe, on verra comment les choses vont se dérouler au cours de l’année. Je compose pour le prochain disque qui sortira en 2022. Une chanson à la fois ».

Ghys Mongeon

Sans rien demander à personne, Ghyslain Mongeon s’est retrouvé figure emblématique du country dans l’Outaouais. Émergent à 36 ans ? Il se retrouve dans une situation légèrement absurde et pourtant le prolifique auteur de chansons au registre country à la fois simple, mais très maîtrisé est un électron libre. Il sort rarement de son patelin même s’il a joué cinq années consécutives au Festival Western de St-Tite.

Porteur de l’expérience intime, douloureuse, il vous émeut avec trois fois rien. Son plus récent disque, Chasser l’ennui, en témoigne.

« Une dernière fois, est une chanson au sujet d’un différend avec ma sœur qui est décédée sans qu’on se soit réconcilié. Chaque chanson est liée à un fait vécu. Sur Pu Capable, facile de trouver l’inspiration: j’étais pris dans le trafic et les paroles sont sorties toutes seules ! Je mettais mon téléphone sur ‘’main libre’’ et je disais tout ce qui me passait par la tête ».

Mongeon est un roc. Tous les samedis, ses soirées virtuelles ‘’Ca va bien aller’’ sont présentées sur Facebook en direct de son salon depuis le mois de mars 2020. Increvable, il lui arrive de jouer au-delà de quatre heures. « Ce n’est pas du travail, c’est que du plaisir. On veut aller chercher le monde. Je viens comme en transe sur une scène. (rires) ».

« Je suis Québécois pure laine. Quand je chante c’est avec mon accent, je ne force rien. Je chante comme je parle ! Mon style est country, mais traditionnel aussi. J’ai trouvé mon filon et je ne dérogerai pas. Ça ne me tente pas d’avoir un son plus new country ».



« Mon rôle, en tant qu’artiste, n’est pas de me conformer à ce que le public veut que je fasse. C’est à moi de leur montrer mon monde », affirme Haniely Pableo, alias Han Han. C’est vendredi après-midi et cette infirmière de bloc opératoire profite d’une journée de congé bien méritée. Sa voix est fatiguée, mais pas ses mots. « Je suis très consciente de leur monde à eux », poursuit-elle. « Particulièrement en tant qu’immigrante en Amérique du Nord, en tant que personne de couleur qui a grandi en Orient, je suis en pleine immersion. Je connais leur monde, mais ils ne connaissent pas le mien. »

HanHan a lancé un EP éponyme en 2014. Il s’agissait d’une proposition féroce, honnête et empreinte de fierté culturelle où elle rappait exclusivement dans deux langues des Philippines, le tagalog et le cebuano, et utilisait des instruments traditionnels. Son style vocal était totalement à l’opposé du stéréotype de la femme philippine douce et passive, tandis que ses paroles forçaient tout le monde à rendre des comptes : les misogynes, l’héritage colonial destructeur, et les divisions au sein même de la diaspora philippine. Dès le départ, le parcours musical de la MC était enraciné dans un urgent besoin d’expression et de communauté.

En 2008, deux ans après avoir été réunie avec sa mère au Canada, Pableo s’est inscrite dans un atelier de poésie. Une série d’événements fortuits ont suivi et l’ont menée vers une communauté artistique de poètes, de musiciens, d’interprètes et d’activistes. Cette nouvelle famille artistique l’a aidée à créer une carrière musicale qu’elle n’avait jamais envisagée. Aujourd’hui, même avec la reconnaissance toujours grandissante qu’elle reçoit et alors que sont premier album, intitulé URDUJA, sera lancé en 2020, Pableo demeure impassible lorsqu’on lui suggère d’être plus « mainstream » et accessible en rappant en anglais.

« J’ai lu un article quelque part qui disait qu’être accepté par l’auditoire occidental ne devrait pas être considéré comme le plus grand des privilèges, car l’auditoire occidental se prive d’immensément de cultures créatives qui existent au-delà des frontières de l’occident », raconte-t-elle. « Je suis très différente des autres artistes féminines avec qui ont me programme la plupart du temps dans les festivals, mais je ne me sens jamais impuissante. Quand j’ai le micro entre les mains, je suis toute puissante. »

Cette communauté qu’elle a découverte il y a déjà dix ans est encore la source de cette puissance. « Je suis très reconnaissante d’avoir cette communauté principalement composée de femmes ; on fait des trucs différents, mais nos valeurs sont les mêmes. »
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Dans sa demeure de Toronto, Casey Mecija, une artiste multidisciplinaire qui vient de devenir maman, effectue un retour sur le rôle crucial que la communauté et la collaboration ont joué dans sa production artistique, tout particulièrement en tant que chanteuse et auteure-compositrice principale du groupe pop orchestral Ohbijou. « Je me sens énergisée par les collaborations », affirme-t-elle. « La majorité de mon travail avec Ohbijou porte sur ce que la musique peut produire quand on collabore. »

Mecija a néanmoins lancé un album solo en 2016, le méditatif Psychic Materials. « Ç’a été pour moi une occasion d’introspection et d’accorder la priorité à ma voix en tant qu’auteure-compositrice comme je ne l’avais jamais fait auparavant. J’ai canalisé mon autonomie. »

La musique en tant qu’espace d’exploration et de révélation personnelle a motivé Mecija tout au long de sa vie. Ce fut d’abord une stratégie déployée par ses parents afin d’aider leur fille née au Canada de s’intégrer au tissu social de leur communauté, et c’est rapidement devenu un sanctuaire pour elle. « La musique en tant que forme d’art n’insistait pas pour que je sache comment dire les choses que j’avais à dire », explique-t-elle. « C’est poétique. C’est une question d’émotion. J’avais parfois de la difficulté à exprimer mes émotions à l’aide des mots. »

Elle devait néanmoins relever certains défis inhérents au fait d’être une Canadienne de deuxième génération dans une société qui ignore ou opprime trop souvent les personnes issues de minorités visibles afin qu’elles se conforment à certaines idées préconçues.

SIDEBAR: Philipinx, c’est quoi?
Le terme Philipinx est issu d’un mouvement visant à créer un espace qui reconnaît et accueille les membres non binaires de la diaspora « Philippin/Philippine » au sein des localités blanches et binaires où leurs parents ont décidé de s’implanter (p. ex., Canada, États-Unis, etc.). Le terme non genré « Philipinx » est également vu comme une façon de décoloniser l’identité, puisque les termes genrés sont le fruit de la colonisation espagnole. C’est donc une façon d’être plus inclusifs et respectueux envers cette communauté.

« On établit trop souvent une adéquation entre la couleur de votre peau et le son de votre musique », déplore-t-elle. « C’est facile de dire qu’un Philippin, ou un Philipinx, fait de la musique Philipinx. Je ne renie pas cette affiliation, car je suis Philipinx et mes créations proviennent de mon expérience concrète, mais je trouve parfois cette association paresseuse. En plus, je ne suis pas née aux Philippines, alors le fait d’être Canadienne de deuxième génération peut avoir un effet désorientant sur ma relation avec une géographie que je ne connais pas vraiment. » Mecija incorpore ce qu’elle qualifie de « désordre » en abandonnant ce besoin d’ordre et de conclusions faciles au sujet de soi et de la société.

« Mes chansons n’arrivent à aucune conclusion au sujet de qui je suis, d’où je viens ou de qui je désire », dit-elle. « Mes paroles sont un processus en continu, elles sont à la recherche d’une réponse que je ne trouverai jamais, ce qui est semblable à ma recherche de ce que signifie mon identité culturelle, ici au Canada. Je n’aborde pas les questions de genre, de sexualité ou de culture, du moins pas de manière trop explicite. Pour moi, ce sont des expériences et des conversations nuancées. »
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L’artiste multidisciplinaire et non binaire de Vancouver Kimmortal dont l’audacieuse mission est de créer de la musique qui explore l’identité, déboulonne le colonialisme et transforme la société à l’aide de son lyrisme. D’abord intéressé par la danse, Kimmortal vénère la culture hip-hop dans la mesure où celle-ci est le reflet de la résistance et du combat pour l’amour de soi.

« J’ai grandi dans la banlieue de Surrey où tous les jeunes blancs autour de moi écoutaient du rock chrétien. Alors pour moi, le hip-hop et le rap étaient l’antithèse de tout ça. J’ai trouvé mon style et mon identité dans le hip-hop. J’ai également appris l’existence de ma communauté Philipinx grâce à des rappeurs comme Blue Scholars, Bambu, Rocky Rivera et Kiwi Illafonte. »

L’insistance et la quasi-vénération de l’authenticité dans le rap lui parlaient également. Sa musique candide et vulnérable a un aspect intimiste qui n’est pas sans rappeler Lauryn Hill. La parution de X Marks the Swirl, en 2019, nous a fait découvrir une voix qu’il est impossible d’ignorer.

« On fait facilement la différence entre un bon et un mauvais rappeur en regardant son honnêteté, son intégrité et sa façon de se présenter et de présenter ses histoires », dit l’artiste. « Je me concentre sur ce que je vis à l’instant présent — ce qui se passe dans ma communauté, de l’amour radical de soi et des autres, de mes doutes et angoisses, et aussi sur la magie et les possibilités. » Mais avant tout, sa musique est un espace pour les opprimés. « Je m’adresse aux communautés queer, philipinx et des personnes de couleur, c’est-à-dire aux communautés qui s’adressent à moi. »

À savoir si le qualificatif « philipinx », lorsqu’il est question de la production musicale de l’artiste, est contraignant, sa réponse est un « non » catégorique. « Il est important, car je suis qui je suis : queer, philipinx, et “Canadien” qui habite sur des terres autochtones non cédées (Coast Salish). La majorité des artistes philipinx parlent de la diversité de leurs expériences et de la complexification de cette trame narrative. Nous ne nous laisserons pas homogénéiser en tant qu’Asiatiques — nous avons une histoire distincte. »

Ce sont ces voix distinctes dont les trois artistes veulent devenir les porte-étendard tout en demeurant prudents par rapport au trope des « nouvelles voix ». « C’est important de remettre en question la rhétorique de l’“émergence” », croit Mecija en parlant d’une industrie de la musique qui met encore l’accent sur les artistes blancs hétéronormatifs. « Il y a des gens comme Maylee Todd et Phèdre qui créent de la musique dans cette ville et au Canada depuis longtemps. Ce sont des artistes qui se conçoivent en tant que philipinx. »

Kimmortal abonde dans le même sens et trouve rassurant que les membres de cette communauté cherchent l’appréciation de leurs pairs plutôt que de la société « mainstream ».

« La reconnaissance est passagère », dit l’artiste. « Les philipinx de la diaspora se retrouvent grâce à Internet, mais aussi à cause de leur sagesse ancestrale. La décolonisation est un phénomène dans plusieurs communautés de personnes de couleur. Beaucoup d’entre nous vivent sur des terres qui n’appartenaient pas à nos ancêtres. Et on remet en question notre propre culture ; qui est ce roi Philippe, exactement ? Qu’est-ce que ça veut dire être Philippin en dehors de notre histoire coloniale ? »