En 2024, le compositeur Kalaisan Kalaichelvan (prononcé kah-LAY-zun, kah-lay-CHEL-vin) s’est retrouvé à travailler pour un poids lourd du monde de la télévision : Netflix. Il a été chargé de composer la trame sonore de sa série BET, une adaptation avec des acteurs et actrices du manga et de l’animé japonais Kakegurui – Compulsive Gambler. C’était une occasion qu’il n’aurait jamais cru possible, au point même de demander à son agente de ne pas soumettre sa candidature. Celle-ci, heureusement, en a décidé autrement, et c’est lui qui a décroché ce mandat convoité. Une fois à bord, Kalaichelvan a vite compris une chose : il fallait plonger et se mettre à nager le plus rapidement possible.

« J’ai été vraiment surpris de voir à quel point tout va vite chez Netflix », explique le compositeur à la personnalité chaleureuse et joviale qui travaille autant à Toronto qu’à New York. « Il se passe énormément de choses en très peu de temps et on n’a pas le luxe de trop réfléchir ; tu ne veux pas être la personne qui ralentit le processus. »

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« Les jeunes compositeurs sont souvent tentés, parce qu’ils se voient comme des artistes, d’être leur propre pire ennemi, mais ce qu’ils doivent comprendre, c’est qu’il y a un travail à faire, et c’est de composer la musique qui sert le mieux la production avec précision et rapidité, et ça veut dire douter moins de soi-même. Il n’y a pas de place pour le doute. On t’a choisi pour ce projet pour une raison : parce que tu es bon dans ce que tu fais, alors fais confiance à ton instinct et couche ça sur tes partitions. Les thèmes, les “cues”, doivent se mettre en place rapidement et il faut s’engager dans ses idées, parce que s’engager, c’est la partie la plus difficile du processus. »

Kalaichelvan se souvient, alors qu’il était préado et fan de Radiohead, de littérature et de cinéma, avoir écouté de la musique classique occidentale et la musique carnatique du sud de l’Inde. « J’ai grandi dans différents milieux et différents contextes avec différentes langues », dit-il. « En vieillissant, je me suis intéressé à la façon dont les idées circulent et se bousculent, comment elles se perdent dans la traduction. Quand des nuances se perdent au fil de la traduction, elles deviennent autre chose, et je pense qu’on le constate très souvent en musique. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est la façon dont ces choses passent d’une case à l’autre. »

« Ça s’applique à la musique, mais aussi sur le plan culturel. Je suis né à Toronto, mais mes parents ont fui le Sri Lanka à cause de la guerre civile et du génocide qui s’y déroulait. Ils ont apporté beaucoup de choses avec eux et ils ont essayé de me les transmettre. Certaines se perdent, d’autres s’ajoutent. Je pense qu’une grande partie de ce que je fais dans mon travail est influencée par ça. Peut-être pas directement, mais par touches subtiles qui continuent d’évoluer. Nous aussi, on évolue en les assimilant dans notre travail et dans la manière dont, inévitablement, on les transmet à notre tour. »

Le jeune compositeur ­qui en est encore, relativement, au début de sa carrière pour le cinéma et la télé – est un biochimiste de formation qui a quitté son emploi pendant la pandémie pour se consacrer à la composition à temps plein. Sa musique interprétée par le Glenn Gould New Music Ensemble, MACE, le Dior Quartet, le NMC Ensemble et Extended Music Collective. Le bulletin quotidien canadien de musique classique Ludwig Van l’a désigné comme l’un des «six compositeurs canadiens émergents à surveiller ». Il a également reçu l’un des prix pour compositeurs émergents 2023 de la Fondation SOCAN, ainsi que le prix Kathleen McMorrow 2024.

« On travaillait sur trois épisodes à la fois, chaque semaine, en passant à travers d’innombrables couches de notes »

Quelques années plus tard, Kalaichelvan s’est retrouvé – plutôt que de composer la musique de longs métrages intimistes comme Flames, This Place, Shook et Seahorse – à envoyer des courriels à des collaborateurs à L.A., avec 20 personnes en copie conforme. « Les équipes de production des films indépendants sont plus restreintes », explique Kalaichelvan. « C’est moi et le réalisateur qui avons la conversation. C’est nous qui sommes impliqués dans la création, et il y a beaucoup plus de place pour essayer toutes sortes d’approches. On peut expérimenter, lancer de la peinture sur la toile jusqu’à ce qu’on trouve la bonne palette sonore. »

« Mais quand tu travailles avec un géant comme Netflix, tout est déjà ficelé d’avance et ça va très vite. Sur BET, on fait le repérage musical d’un épisode avec toute l’équipe de production, on décide où on veut de la musique, quel type de musique, quels types de thèmes. On travaillait sur trois épisodes à la fois, chaque semaine, en passant à travers d’innombrables couches de notes. Il y a les idées du réalisateur, celles de l’équipe musique de Netflix, celles des cadres de Netflix. On se retrouvait avec des fichiers Excel remplis avec dix colonnes d’opinions différentes. »

Kalaisan Kalaichelvan, Concentric Vices

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« La musique est omniprésente. C’est pas comme dans un drame, où il y a seulement de la musique par-ci par-là. Tout est entièrement mis en musique du début à la fin. D’entrée de jeu, il a fallu trouver une façon de travailler qui fonctionnait, parce que c’était quand même beaucoup. Mais une fois qu’on a trouvé la signature sonore de la série, ce qui est généralement la partie la plus difficile, tout s’est débloqué. »

Kalaichelvan a récemment ajouté à son parcours le documentaire ROMCON: Who the F**k is Jason Porter? , une production d’Amazon réalisée par Henry Roosevelt, à qui l’on doit notamment Taking Care of Maya. « Il m’a contacté directement, j’imagine qu’il avait entendu parler de mon travail, explique le compositeur à l’image. Il m’a envoyé un courriel, on a commencé à échanger au téléphone, et ça s’est fait comme ça. »

Alors qu’il se prépare maintenant pour la deuxième saison de BET, Kalaichelvan est prêt à en profiter pleinement. « Ce qui est formidable avec la télé, c’est que c’est pas un film de deux heures », dit-il. « On a maintenant dix heures pour développer des thèmes, les faire évoluer et relier les personnages entre eux. Tu apprends rapidement que c’est un métier où il faut arriver prêt à composer chaque jour ; ce n’est pas le bon endroit être prétentieux et pontifiant. »