L’amour de Sacha pour la musique country et la vie en campagne coule de source après avoir grandi dans une bourgade où il n’y a qu’un feu de circulation.  

« Ç’a tendance à laisser des traces », dit-elle à propos de son enfance à Warkworth, en Ontario, un village pittoresque dans les collines verdoyantes de la région du Northumberland, à 90 minutes à l’est de Toronto. 

Nous avons discuté avec l’étoile montante du country canadien, lors d’un entretien sur Zoom un lundi après-midi. Elle est encore portée par l’adrénaline d’un spectacle vitrine donné la veille au El Mocambo, à Toronto, où le groupe de ses parents, The Arguments, a déjà joué. Sur le mur, près d’elle, se trouve le disque d’or du simple « What the Truck » soulignant plus d’un million d’écoutes du succès qu’elle a coécrit avec The Reklaws (nous y reviendrons). Des albums de certaines de ses influences – Van Lear Rose de Loretta Lynn et Bella Donna de Stevie Nicks – figurent sur un autre mur.  

Outre ces artistes légendaires, Patsy Cline a été une des premières influences de Sacha. « Ma mère écoutait ses albums sans arrêt », explique-t-elle. « Sa voix est la première à m’avoir marquée… son âme et comment tu te sens quand tu l’entends dans les haut-parleurs. » 

Comme les parents de Sacha étaient musiciens, il va sans dire qu’elle a pu toucher à tous les instruments imaginables dans son enfance. Il y avait constamment des musiciens qui passaient par chez elle pour répéter et des prestations impromptues autour du feu de camp étaient monnaie courante. Tout ça a fini par constituer sa formation musicale informelle. 

« On avait un vieux piano droit auquel il manquait des touches », se souvient Sacha. « Ç’a été mon premier instrument. J’ai appris toute seule et lisant les notes et en chantant des chansons. » 

Plus tard, les chansons, les histoires et surtout le parcours professionnel de Taylor Swift ont inspiré la musicienne. Si Swift a pu réussir à Nashville en approchant des prospects potentiels jusqu’à ce qu’elle en trouve un qui l’écoute, peut-être pourrait-elle adopter la même approche.  

« J’ai lu les journaux intimes que Taylor a partagés et j’ai appris comment, au début de sa carrière, elle est allée à Nashville et s’est démenée, en frappant à toutes les portes sur Music Row », raconte Sacha. « Je me suis dit que je ferais pareil! » 

Pendant sa première visite à Music City, elle a visité plusieurs des endroits qu’avait visités Swift il y a fort longtemps. « J’ai donné ma carte et mon démo à tout le monde : aux maisons de disques, aux maisons de relations publiques et aux associations d’auteurs-compositeurs », dit-elle. « Peu de portes se sont ouvertes après cette première tentative, mais j’ai commencé à coécrire. » 

« J’ai poursuivi mon rêve sans relâche » 

Chaque fois que Sacha y retournait, une nouvelle porte s’ouvrait. Elle a organisé des vitrines pour les auteurs-compositeurs et joué dans plein de salles de la ville comme le Opry Mills, Hotel Indigo et le Bluebird Cafe. Tout ce travail et cette persévérance ont fini par porter leurs fruits.  

Puis, en 2021, Sacha s’est jointe aux Reklaws pour leur « hit » devenu viral sur TikTok, « What the Truck ». La chanson a récolté plus de 450 000 écoutes en à peine une semaine, devenant ainsi la chanson country canadienne qui a atteint un million de diffusions en continu au pays le plus rapidement à ce jour. 

« C’était hilarant! » se souvient Sacha à propos de cet heureux hasard. « J’étais chez moi et je surfais sur TikTok quand j’ai vu que les Reklaws avaient publié un extrait de “What the Truck”. D’autres utilisateurs y sont allés de leur propre duo et j’étais moi-même en train d’écrire quelque chose qui me semblait cadrer avec la chanson. J’ai failli ne pas le faire, mais je me suis lancée. J’ai posé mon appareil pour aller faire la vaisselle et avant que j’aie le temps de crier “lapin!”, j’avais reçu un message privé de Jenna [Walker des Reklaws] qui m’invitait à participer à la chanson. » 

En 2022, Sacha a gardé la cadence. Elle a lancé un EP de quatre chansons (We Did) dans la foulée de The Best Thing (2020) où l’on sent bien son évolution et sa maturité en tant que chanteuse et auteure-compositrice country-pop. Parmi les autres faits marquants de 2022, citons sa rencontre avec Carrie Underwood dans les coulisses des CMT Music Awards, son premier CCMA Award et le concours Top of the Country de SiriusXM, sans parler de la tournée avec Maddie and Tae dans le cadre du CMT Next Women of Country Tour. Mais de toutes ses expériences, la plus excitante a sans aucun doute été la fois où elle se trouvait à Times Square, le regard tourné vers les gratte-ciel et voir la première diffusion de son clip pour la chanson « Pretty Please ». 

« Je me souviens être allée à New York le soir du Nouvel An 2012 », se souvient Sacha. « J’étais sans emploi et je me demandais comment j’allais faire pour me rendre de A à Z. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment pris une guitare et commencé à écrire sérieusement parce que c’était le chemin pour aller au bout de mes rêves. Ces premières chansons écrites dans ma chambre sont devenues mon premier EP. » 

Ce EP, intitulé Stix N Stones, lui a gagné une base de fans partout à travers le monde grâce à la chanson-titre, un hymne anti-harcèlement qui est devenu un succès viral. 

« J’ai poursuivi mon rêve sans relâche », ajoute Sacha. « Tout part de ce Nouvel An, il y a 10 ans, quand j’ai regardé toutes ces lumières et que je me suis dit “qu’est-ce que je peux bien faire pour me retrouver sur un de ces panneaux un jour?” Eh! bien, j’y suis arrivée en mai 2022 et ça prouve qu’il ne faut jamais abandonner. » 

À l’automne 2022, Sacha a réalisé un autre rêve en faisant équipe avec Jade Eagleson – la gagnante du CCMA 2022 de l’album canadien le plus vendu – sur « Call It Country », une chanson écrite par Allison Veltz, Seth Mosley et Brooke Eden.  

Pour l’instant, Sacha partage son temps entre l’Ontario et Nashville. Forte de ces deux EP, il va sans dire qu’il y a encore plein de choses à venir. Elle écrit sans arrêt et est prête à nous présenter plein de nouvelles chansons et de « collaborations amusantes » en 2023.   

« Je travaille sur un bouquet de chansons qui reflètent bien mon histoire et toutes les facettes de ce dont je suis capable en tant qu’artiste », conclut-elle.

 



Tradition oblige, on vous présente cinq artistes rap québécois.e.s de la relève qui ont le potentiel de se révéler à un plus grand public dans les prochains mois.

Guessmi

« Si ça devient du travail, j’suis pas down », lance Guessmi au bout du fil. À elle seule, cette phrase en dit long sur le cheminement artistique de la rappeuse originaire de Laval, l’un des terreaux les plus fertiles de la scène hip-hop québécoise depuis quelques années.

Car rien, effectivement, ne semble relever de l’effort pour Guessmi. Fin 2019, la rappeuse québéco-tunisienne suit un ami dans un studio et se permet, au passage, d’entrer « dans le booth » – la cabine d’enregistrement – pour « niaiser ». Elle prend goût à l’exercice. « Avant ça, j’avais freestyle dans des chillings. J’avais déjà aussi écrit des textes, mais je les avais jamais lus à haute voix », précise celle qui s’est d’abord fait connaître sur Instagram, en publiant des extraits d’une trentaine de secondes de ses premières sessions en studio.

Peu après, un certain Lebza Khey, joueur incontournable de la scène rap de Laval et fondateur du label indépendant Seiha Studios, entend parler de la jeune Guessmi et de son talent. Il lui écrit sur Instagram.  «Quand j’ai rencontré Lebza et tout son entourage (Cupidon et Boutot notamment), j’ai senti qu’on avait tous une passion commune, un but commun. On pouvait tous aller quelque part ensemble. Je pense pas qu’on peut aller quelque part tout seul », dit-elle, se présentant ainsi en opposition à l’un des plus tenaces mythes du rap américain, celui du self-made man/woman. « Le plus important [pour réussir], c’est de foncer… et d’être bien entourée. »

Parue en mars 2022, la première chanson de Guessmi, Rafales, montre bien l’éventail de ses influences, qui passe de légendes du rap français (Booba, La Fouine) à des figures de proue du rap américain des années 2000 et 2010 (50 Cent, Lil Wayne, Nicki Minaj). Sur son tout premier minialbum, 45 degrés (une collaboration avec son inséparable Lebza Khey), la rappeuse de 23 ans dévoile une tout autre facette de sa palette musicale, posant son flow harmonieux sur des rythmiques dancehall et afrotrap aux mélodies sombres. « Ma seule technique au studio, c’est de ne pas me casser la tête. Je veux jamais forcer mon état d’esprit. I just go with the flow. »

Pour 2023, la rappeuse proposera, sur ses réseaux sociaux, des extraits de sessions enregistrées en studio. « Chaque session correspondra à une chanson. Et ce sera aux gens de décider si on publie la chanson ou pas », explique-t-elle. « Mais ils auront même pas le choix ! C’est sûr qu’ils vont aimer. »

Sloan Lucas

Sloan Lucas est arrivée au rap sur le tard, vers la fin de sa vingtaine. « Le rap est arrivé à un moment où j’avais besoin de plus d’ancrages », explique l’Estrienne d’origine, qui habite Montréal depuis plus d’une décennie.

Ses ancrages, la rappeuse les trouvait auparavant dans les cercles de militantisme d’extrême gauche et dans la création théâtrale. Évoluant entre le Québec et la France, l’artiste a multiplié pendant une décennie les projets d’arts vivants collectifs, essentiellement engagés. Mais à un moment donné, cette création en groupe est devenue un peu lourde à porter. « Ça peut être épuisant, les modes collectifs. C’est stimulant, mais c’est dur de coordonner les horaires, les pratiques, les convictions politiques. J’ai eu besoin d’être plus solitaire dans ma démarche. »

Pour donner une nouvelle impulsion à sa démarche artistique, Sloan Lucas s’est mis à écrire des textes, quelque part en 2018. Grandement inspirée par la vague de renouveau rap de l’Hexagone du tournant des années 2010, entre autres incarnée par l’arrivée des collectifs L’entourage et La 75e Session, la rappeuse a profité de la pandémie pour parfaire son flow et sa prose. Parus en 2020 et 2021, ses deux premiers minialbums (Oh shit Ok et Oh shit sorry) dévoilent avec brio le potentiel de la rappeuse au débit souple et aux textes mordants. « Je suis peut-être moins sur le front des luttes qu’avant, mais j’ai encore un fond de rage en moi. »

Même si son rap adopte parfois les standards trap au goût du jour, Sloan Lucas garde une mentalité champ gauche, restant somme toute à l’écart de la scène rap locale. « C’est moins une volonté d’être underground qu’un refus d’être mainstream ou célèbre à tout prix […] Mais si je peux gagner de la visibilité [tout en respectant mes limites et mes priorités], je vais le faire. »

Pour 2023, Sloan Lucas désire ouvrir ses horizons aux autres – un processus en partie entamé aux côtés des producteurs montréalais Ramzi Blue (alias Bill Noir) et Nicky Savage, qui ont participé à la composition de Oh shit sorry. « Je veux m’enligner vers plus de collaborations, plus de featurings. J’ai terminé ma phase d’isolement dont j’avais besoin pour me ressourcer. Au début, je me disais que j’étais capable de tout faire, mais maintenant, je prends mieux la mesure de ce que je peux faire seule. »

Izuku

À seulement 22 ans, Izuku affiche une belle confiance. « Y’a pas de limites à ce que je peux créer », proclame le rappeur montréalais. « J’écoute de tout. Ce qui m’intéresse, c’est sortir de ma zone de confort. »

C’est d’abord l’amour des mots qui a marqué l’enfance et l’adolescence d’Izuku. Sur les bancs d’une école française réputée de Montréal, l’artiste aux origines martiniquaise et malienne a d’abord été intéressé par la littérature avant d’en arriver à la musique. Après avoir finement décortiqué les mots de ses artistes préférés, il s’est mis à rapper, en 2018, avec un de ses amis. « On a fait un premier son ensemble. Je l’ai fait écouter aux personnes de mon entourage. La réception était bonne, mais après, j’arrivais pas à aller au studio. C’est resté comme ça pendant quatre mois ! Je voulais pas être comme tout le monde […] Je devais prendre un pas de recul. »

Ses deux premiers projets, Hagra vol.1 et Izuku 2.0, témoignent de ce pas de recul. Izuku y dévoile son talent brut, sa manière organique et très fluide de mélanger chant et rap. Sans délaisser complètement les lieux communs du rap, le gagnant de l’édition 2020 de la compétition rap Rentre dans le live n’a pas peur d’exhiber son côté plus vulnérable dans ses textes. « La musique me définit. Je ne suis pas quelqu’un qui s’ouvre vraiment aux gens dans la vie de tous les jours. Je raconte pas ma vie aux gens, je déteste ça. Mais à travers la musique, les gens peuvent me découvrir sous un nouvel angle. »

Sur Pour elle, son plus récent microalbum paru en novembre dernier, Izuku réfléchit à l’amour et aux relations interpersonnelles avec clairvoyance. L’exercice lui a permis d’en comprendre davantage sur la nature humaine et, plus précisément, sur les manières parfois trompeuses qu’on a de se dévoiler aux autres. « Que ce soit sur le plan amoureux, amical ou familial, j’ai compris qu’on aimait les gens parce qu’on avait une vision particulière d’eux. On [se fait une idée d’une personne] en fonction de ce qu’on aime chez elle… mais c’est pas nécessairement comme ça que cette personne-là est [au fond d’elle-même]. »

En 2023, le rappeur poursuivra son exploration poétique et musicale avec une série de singles qui culminera avec la sortie d’un quatrième projet, prévu d’ici l’été.

Chung

Avec son flow intraitable et ses rimes percutantes, Chung attire l’attention. « Je suis ma propre saveur. Je ramène la substance, l’essence », lance la rappeuse originaire de Lasalle.

Appuyé par certains de nos plus talentueux beatmakers locaux (Cotola, Mike Shabb, Nicholas Craven), qui lui concoctent de puissants beats à base d’échantillonnage très brut, souvent sans aucune rythmique ajoutée (dans la tradition du drumless hip-hop), Chung évoque ses ambitions de rappeuse et sa singularité artistique dans ses textes. « C’est la mort du Bimbo Rap quand Chung débarque », lance-t-elle, condamnant une forme de rap plus superficielle, qui se base sur l’apparence de la rappeuse plutôt que sur ce qu’elle a à dire. « Je veux représenter les reines noires ordinaires (regular black queens) avec amour et agressivité. Je ramène le militantisme et le message à toute cette merde. »

Sans faire dans un rap engagé à proprement dire, Chung incarne son authenticité avec fougue sur ses deux premiers projets, Chung Shui et See You, When I C U, respectivement parus en 2021 et 2022. Ces deux parutions représentent l’aboutissement de plus d’une décennie d’explorations, durant laquelle la rappeuse est restée plutôt discrète. Inspiré du personnage de Chun-Li de la série de jeux vidéo Street Fighter, son nom d’artiste évoque son attitude de fonceuse et son parcours de combattante. « Au début, le rap était une sorte de passe-temps – je faisais du freestyle avec la famille et les amis. J’ai tout de suite adoré jouer avec les mots. Mon frère aîné m’a appris à rapper quand j’étais jeune, et j’ai fait mon propre chemin par la suite. Maintenant, me voici. »

Ses premières vidéos publiées sur Instagram en 2019 lui ont valu un compliment du rappeur new-yorkais Havoc, moitié du duo iconique Mobb Deep. Par la suite, des artistes emblématiques de la récente explosion du rap de la côte Est américaine (comme Conway The Machine et Roc Marciano) sont entrés en contact avec elle après avoir découvert sa musique. Disons qu’on a déjà vu pire comme lancement de carrière…

2023 marquera la sortie de trois nouveaux projets pour Chung. « La musique sera plus entraînante. Et le rap sera encore meilleur », dit-elle, sans donner davantage de détails. « Mais je crois que l’art ne devrait pas être expliqué. Vous en saurez plus [sur mon nouveau matériel] lorsqu’il sortira. »

Joseph Sarenhes

Joseph Sarenhes a développé son identité musicale très jeune. Son père, un Guinéen, et sa mère, une Huronne-Wendat, lui ont inculqué « une base rythmique très solide ». Abreuvé aux pow-wow et aux musiques ouest-africaines, l’artiste originaire de la réserve de Wendake, à Québec, est né « avec un djembé entre les mains ».

Il a ensuite suivi les traces de son père (un danseur de profession), en suivant un programme axé sur la danse classique et contemporaine à l’école secondaire, en plus de se joindre à des troupes de danse hip-hop. Mais à un moment donné, la danse ne suffisait plus : « Sans vouloir dénigrer la discipline [de la danse], ce n’était plus assez pour moi. J’avais besoin [de m’exprimer davantage], de sortir plus de choses. Y’avait beaucoup de frustration à l’intérieur de moi […] en ce qui concerne les peuples autochtones et afrodescendants [en ce qui concerne] l’histoire de ceux-ci au Québec et en Amérique en entier… Ça a été naturel pour moi de changer de discipline. »

C’est donc avec une mission en tête, celle de représenter ses identités plurielles et de dénoncer les injustices autour de lui, que Sarenhes aborde sa musique – un rap aux influences R&B, tapissé d’éléments musicaux issus des cultures dans lesquelles il a grandi. Après des débuts timides à la fin de l’adolescence, marqués par des enregistrements maison (et très confidentiels) sur le logiciel Garage Band, le rappeur, chanteur, producteur et multi-instrumentiste s’est révélé avec The Burden, une chanson parue à l’hiver 2021 sur les plateformes.

Quelques mois plus tard à peine, il dévoilait son premier minialbum Pride & Chains, réalisé dans le cadre du projet Échelon (une initiative cofondée par le rappeur Webster afin de développer les carrières d’artistes issu.e.s des communautés racisées et autochtones de Québec). C’est là-dessus qu’on retrouvait l’hymne Stand Up, dans lequel Sarenhes aborde avec lucidité la situation socioéconomique des Autochtones en Amérique du Nord. « J’ai eu beaucoup de feedback [par rapport à cette chanson] et beaucoup d’offres de spectacles […] Je considère pas encore que je suis sur la mappe [du rap], mais c’est cette chanson-là qui m’a fait connaître à gauche, à droite. »

Sollicité pour composer des musiques de films et de pièces de théâtre, au Québec comme aux États-Unis, l’artiste de 24 ans n’a pas eu beaucoup de temps à mettre sur sa propre carrière de rappeur l’année dernière, ne partageant uniquement que deux singles (Staring at Me et Bruises). « Mais en 2023, j’arrive en force. J’arrive avec plus de certitude dans mon art », dit le rappeur, grand admirateur de Tory Lanez et de J Cole. « J’ai déjà une dizaine de spectacles de bookés à Québec et Montréal pour l’été [prochain]. Je me considère chanceux […] J’ai pas encore eu de hits, donc avoir l’opportunité de vivre de mon art déjà, c’est magique pour moi. »



« La vie arrive à toute vitesse » est un dicton qui a pris tout son sens pour l’auteur-compositeur-interprète torontois Dylan Sinclair. En six ans, il est passé de slammeur au secondaire à une des vedettes R&B les plus en vue au Canada, cumulant des millions de « streams », des critiques dithyrambiques et une nomination aux JUNOs pour son Proverb paru en 2020. Toute cette attention était la bienvenue, mais elle a également placé la barre très haut alors que l’artiste s’apprêtait à travailler sur son prochain projet.

« Je ressentais une certaine pression », avoue Sinclair à propos de son succès fulgurant. « Je pense que les gens succombent à la pression quand ils lui accordent trop d’attention. Je me suis concentré sur ma croissance personnelle et artistique et j’ai essayé d’être aussi constant que possible sans pour autant me tuer à l’ouvrage. Je ne vais pas me noyer dans la pression. »

Cette attitude déterminée a alimenté l’approche de Sinclair dans l’écriture de No Longer in the Suburbs, un projet empreint d’amour et de réflexion qui voit le jeune homme de 21 ans composer avec sa nouvelle célébrité alors qu’il devient un adulte et vit des relations amoureuses compliquées. Comparé à ses pairs, le son de Sinclair sur Suburbs est clairement nostalgique et n’est pas sans rappeler des vétérans comme Jon B et Musiq Soulchild. Sinclair attribue cette ressemblance à la musique qu’il écoutait pendant le processus d’écriture.

« J’écoutais plein de R&B par les dieux du genre comme Usher et Chris Brown », explique le crooner aux origines philippines et guyanaises. « J’écoutais des albums comme Confessions et des groupes féminins comme 702 et SWV. Que de la musique romantique noire. » Ces influences sont évidentes, en particulier sur des morceaux tels que « Open » ou « Suppress » sur lesquels Sinclair réfléchit lucidement à sa relation amoureuse avec toute l’introspection d’un jeune Donell Jones.

Mais au-delà du fil conducteur old-school très évident de Suburbs, d’autres éléments distinguent Sinclair de ses pairs, notamment une tendresse sincère et omniprésente qu’il attribue à ses débuts à l’église. Quel que soit le sujet de ses textes, il y a quelque chose d’unique et de doux dans l’approche de Sinclair qui remonte aux séances de louange et d’adoration de son enfance dont il se souvient affectueusement.

« Je veux bâtir un monde qui apporte la paix aux gens – l’idée c’est de créer de la belle musique. »

« Je veux bâtir un monde qui apporte la paix aux gens. L’idée, c’est de créer de la belle musique et l’église est pleine de belle musique et de chant », dit Sinclair. « Je n’ai jamais vraiment été attiré par la musique [plus agressive] parce que je viens d’un milieu où il y avait du chant, des harmonies et de vrais instruments. L’influence gospel finit toujours par imprégner ma musique, mais c’est totalement inconscient. Je fais ce que j’aime de manière purement instinctive. Je fais mes harmonies à trois voix sans même y penser parce que c’est ce qu’on faisait pendant nos séances d’adoration à la maison. Les mélodies que je choisis sont toujours en fonction de chanter en chœur. C’est tellement plus joli comme ça. »

Une équipe solide de collaborateurs était une autre exigence pour le processus de Sinclair sur Suburbs, et ses coéquipiers sont plus que de simples collègues de l’industrie – ce sont ses véritables amis. « Jordon Manswell, c’est mon bras droit », dit Sinclair, faisant référence au producteur nommé aux Grammy Awards et qui a produit Proverb, Daniel Caesar et Mariah Carey, entre autres. Le musicien et producteur Alex Ernewein (Caesar, Charlotte Day Wilson) est également mis à l’honneur, tout comme Zachary Simmonds, un producteur et ami proche qui est le frère cadet de Caesar.

L’amitié – et le partenariat musical – entre Sinclair et Simmonds remonte à avant la naissance de l’un ou l’autre – à quatre jours d’intervalle, qui plus est. Leurs pères, Kevin Sinclair et Norwill Simmonds, ont lancé un album gospel au début des années 2000, et les deux familles ont continué à tisser des liens au cours des décennies qui ont suivi. Et maintenant, leur progéniture reprend la balle au bond.

« Zach et moi on a le même âge. Il est le producteur, je suis l’auteur-compositeur. C’est notre histoire, on a grandi ensemble », explique Sinclair. Cette histoire n’en est pas une uniquement de production musicale, mais aussi de nombreuses rencontres et de voyages hors de la ville pour changer d’air. Pendant la création de Suburbs, l’équipe est allée un peu partout, de Fort Érié à Montréal, dans le but de voir le monde. Le but était de vivre pour ramener des expériences en studio et les raconter en chanson. Ces voyages représentaient également pour Sinclair une pause de sa célébrité grandissante.

« C’est vraiment un travail de groupe et c’est bien plus amusant comme ça. J’ai essayé de travailler en m’enfermant dans ma chambre, et c’est pas plaisant. J’ai besoin de cet équilibre entre la vie et le travail », avoue l’artiste. « Je pense que plein de gens hibernent en studio et cherchent l’inspiration dans tout ce qui passe. Mais le problème c’est que la musique perd sa substance, comme ça. Je me concentre sur les nombreuses expériences de la vie pour que la musique soit porteuse de sens et qu’elle soit authentique. »

Cette authenticité a joué un rôle crucial dans le choix des artistes invités sur l’album. Sur la version de luxe de Suburbs, de jeunes talents comme Destin Conrad, Jvck James et Joyce Wrice font des apparitions et ce sont tous des artistes dont Sinclair était véritablement fan avant même de pouvoir imaginer collaborer avec eux. Pour lui, boucler la boucle de cette façon – par exemple collaborer avec Wrice alors qu’au secondaire il chantait son « hit » « Never » – est une importante source d’inspiration.

« Mon inspiration s’étiole rapidement », explique-t-il. « Quand elle revient, c’est souvent à cause d’une boucle qui s’est bouclée, comme quand je regarde les JUNOs et que quelqu’un mentionne mon nom. C’est ce qui s’est produit avec Joyce et notre collaboration. C’était un moment majeur pour moi! Ça me donne juste envie de retourner en studio pour travailler encore plus fort. »