Aswell

Sur son nouvel album, Berger, Aswell ramène la fin au début. Dans ses spectacles, quand les dernières notes éclatent et que les lumières se rallument, un vieux refrain québécois retentit : « Vous m’avez monté un beau grand bateau ». Pendant des années, il a quitté la scène sur du Gerry Boulet. Sur Berger, son deuxième album, ce n’est plus un au revoir : c’est avec Bateau que tout commence.

« On finissait toujours nos shows avec ça. C’était le moment des saluts, le moment où le bateau partait pour vrai. Je me suis toujours dit qu’un jour, il fallait qu’on en fasse quelque chose à nous avec cette toune », explique Aswell. En chalet avec son réalisateur Charles Madore, alias Worry, et les musiciens Alexandre Boivin et Shawn De Leemans, l’idée prend forme. On installe les micros, on sample le dis

que, on cherche la bonne énergie. « Je voulais que ça vienne d’une place spéciale », lance-t-il. Les paroles de la chanson ont été écrites en fin de parcours, les droits d’utilisation ont été confirmés tardivement. Le morceau, Bateau, ouvre l’album. Il brisera aussi la glace sur scène, au MTelus, en formation complète, le 10 avril 2026.

Ce souci du collectif résume bien le passage entre le premier album et le deuxième. Banlieue était un point d’origine. « Dans le rap, tu dois dire d’où tu viens. Tu ne peux pas renier ça. Moi, je viens de Saint-Bruno. Il fallait que je l’assume », raconte le rappeur. Le récit était celui des débuts, de l’élan, d’un nom à faire. Berger se situe ailleurs. « La tempête est passée, souffle-t-il. Je suis rendu au stade où tu as l’impression que tu as make it. La place où je voulais aller, je suis là. Le premier, c’était d’où je viens. Le deuxième, c’est où je suis. »

Où il est, justement ? Pas tout à fait dans les cases. « Je suis indépendant. Incorporé avec moi-même. Je ne suis pas dans la gang de Montréal. Je me suis toujours dit qu’au Québec, je n’avais pas besoin d’une maison de disques, se remémore Aswell. Les labels offrent des connexions, avancent de l’argent, coordonnent les équipes. Mais si tu connais les bonnes personnes, si tu engages les bonnes relations de presse, les bons collaborateurs, tu peux faire la même chose. Moi, je connais tous mes deals. » Cette indépendance a un prix — et une liberté. Nommé dans la catégorie Succès populaire à l’ADISQ, après n’avoir même pas été en nomination comme Révélation l’année précédente, il y voit une suite logique des choses. « Ça vient avec l’indépendance », ajoute-t-il, sûr de lui.

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Musicalement, Berger élargit le spectre : « On vient de l’école des beats. On fait des beats et on rappe par-dessus. Là, je voulais rentrer l’aspect live dans l’album », explique l’artiste qui fait place à un nouveau souffle folk assez majeur. Un moment en chalet donne naissance à une multitude de maquettes, parfois construites autour de simples boucles, parfois jouées en groupe. On invite ensuite d’autres musiciens, on ajoute du piano, on épaissit les textures. « Il y a beaucoup de guitares, beaucoup de pianos, énumère-t-il. C’est plus musical que le premier. Plus goûteux. »

Le rap demeure central, mais il partage l’espace. Sur Last Name, Ce gars-là ou Hochelaga, l’influence folk est assumée. « J’écoute énormément de trucs folks. Même du country. J’ai grandi avec Bob Dylan, Paul Simon, Cat Stevens. Tout ce qui est Paul Piché, Beau Dommage, je connais ça par cœur. Un auteur-compositeur, un gars, une guitare. La mélodie des paroles. Les histoires. Ça m’a toujours accroché plus que le reste », se souvient-il.

Cette porosité des genres est centrale et c’est une prise de position, car l’attention des gens est limitée, croit Aswell. D’où les collaborations, pensées comme des ponts. Sur Zendaya, il invite Lost. « Il est énorme en ce moment. J’adore ses mélodies. Il faut que les gens de différents mondes fassent des feats ensemble. Sinon, l’industrie n’avance pas », lance-t-il. Sur Backstage, Loud répond présent. « Je l’écoutais toute ma jeunesse avec Loud Lary Ajust. C’était un peu mon idole. Je lui ai envoyé le beat en novembre, il m’a dit oui tout de suite. C’est une boucle qui se boucle pour moi. »

Mais le cœur de Berger ne se trouve ni dans les chiffres – même si les écoutes se comptent par millions – ni dans les featurings. Il est dans l’image du chalet, des chiens, des amis rassemblés. À la fin de l’enregistrement, Aswell fait entrer toute sa gang en studio. On capte l’ambiance de la pièce, les voix mêlées. Et on entend ces voix, ce groupe, cette présence saupoudrée tout au long de l’album. « Quand tu arrives en haut et que tu te rends compte que tu as réussi, une part se fait dans l’individualisme. Moi, je parle toujours au « on », même si c’est mon projet. C’est cool d’avoir make it, mais ça ne veut rien dire si tu es tout seul en haut. » C’est dans cette optique que Berger a été conçu et c’est de cette philosophie qu’il tire ses histoires.

Le titre Berger s’est imposé lors d’un deuxième séjour en retrait : « Ce qui me tient à cœur, c’est de réunir mon monde, dit Aswell. Je l’ai toujours fait. Le berger guide, rassemble, protège. On est ensemble et je nous emmène quelque part. »