L’approche de Hiroki Tanaka se distingue par son originalité : il transforme des cantiques chrétiens tirés du recueil de ses grands-parents canado-japonais en une vaste exploration de la foi, de la culture et de l’histoire, traversée par une grande variété de styles musicaux et vocaux.
Isan (« héritage ») est le deuxième album solo de Tanaka, ancien guitariste de Yamantaka Sonic Titan. On y retrouve une part de l’exubérance de son groupe d’origine, ainsi que son goût pour les changements de registre. Les onze pièces de l’album vont de mélodies pop délicates à des solos de guitare enflammés, de voix aériennes ou murmurées à des touches de pop synthé, de rock alternatif, de claviers inspirés du rock progressif des années 1970, et même de chant lyrique, offert par l’invitée Teiya Kasahara sur le morceau final, « Golden House ». Isan impressionne autant par son ambition que par sa facture, peut-être parce qu’il échappe aux formats musicaux d’aujourd’hui et qu’il ne reçoit pas encore toute l’attention qu’il mérite.
« Je comprends que ce n’est pas un disque facile à classer, mais c’était mon objectif : créer quelque chose de vaste et de diversifié », explique-t-il. « Tous ces genres sont des univers que j’aime et que j’écoute régulièrement, et c’est ma vision personnelle. J’ai volontairement cherché à superposer plusieurs couches, autant dans l’écriture que dans la production. »

Hiroki Tanaka. Photo par Maya Bankovic
La genèse d’Isan remonte au premier album solo de Tanaka, Kaigo Kioku Kyoko (2020), qu’il décrit comme un « album de soins », puisqu’il visait à préserver les souvenirs et les enregistrements de sa grand-mère et de son oncle, tous deux en fin de vie. « Ils étaient tous les deux en train de mourir, et la maison dans laquelle j’ai grandi allait être vendue; je voulais préserver ce que je pouvais. » L’inspiration lui est venue lorsqu’il a retrouvé un ancien recueil de cantiques, vestige de l’adoption controversée du christianisme par sa famille canado-japonaise.
« Je l’ai feuilleté et j’ai découvert que ces cantiques avaient été écrits par des Japonais, ce qui m’a fasciné », raconte-t-il. « Je me suis installé au piano et je les ai joués, et je me suis dit : “Wow, ce sont des mélodies japonaises, mais utilisées pour le culte chrétien.” Pour Kaigo Kioku Kyoko, j’ai écrit une chanson à partir d’un de ces cantiques, et c’est comme ça que m’est venue l’idée de réutiliser les harmonies, les tonalités et les mélodies des hymnes dans ma propre écriture. »
Intéressé par l’influence des esthétiques musicales asiatiques sur la musique occidentale, par l’accueil contrasté du christianisme au Japon et par le travail missionnaire de sa famille, Tanaka a commencé à explorer l’histoire de ces hymnes et de leurs compositeurs. « Une partie de cette démarche visait à remettre ces cantiques en lumière, par simple curiosité théorique », précise-t-il. « Je ne suis pas religieux, mais j’adore la forme du cantique : elle est simple, harmonieuse et très chantable, ce qui m’attire. J’ai commencé à écrire, à réinterpréter les paroles et les thèmes, à examiner le symbolisme religieux selon mon propre regard critique, et à explorer mon éducation chrétienne ainsi que son influence sur moi. »
Le processus de création s’est révélé très exploratoire. « Je prenais une mélodie et je la faisais évoluer pendant un moment, puis je m’accrochais à un aspect particulier, j’y réfléchissais, et finalement quelque chose en émergeait. »
Les paroles abordent des thèmes comme le foyer, la guerre, le patriotisme et le fondamentalisme, et font référence à des récits bibliques, comme le sacrifice d’Abraham pour Isaac, exploré dans la magnifique « Unbinding », ou encore au concept contestable du peuple élu, abordé dans la furieuse « Chosen ». « Je déteste toute l’idée de “peuple élu” », explique Tanaka. « C’est donc une critique, dans le langage rock alternatif que j’affectionne depuis toujours. »
Un atelier d’écriture avec Phil Elverum (The Microphones) a constitué une étape déterminante, menant à l’intégration du cantique « Ikoi », qui ouvre l’album, avec le nouveau morceau « Yamato ». Leur présence côte à côte montre la façon dont les deux pièces se répondent, selon Tanaka : « On voit comment la mélodie a été réutilisée et comment la cadence rythmique de “Ikoi” réapparaît dans “Yamato”. »
Tanaka a fait appel à son ancien compagnon de Yamantaka Sonic Titan, Brendan Swanson, un collaborateur extrêmement polyvalent en studio, pour produire Isan, ainsi qu’à Kohen Hammond pour l’enregistrement et le mixage. Il a ensuite réuni un groupe de musiciens canado-japonais aux parcours variés, dont Dylan Matsuda, Hiroyuki Tanaka, Brian Kobayakwa, Annie Sumi et Paul Wiancko, du Kronos Quartet. « J’avais rencontré Paul à Banff, à la fin de l’écriture, et je lui ai demandé plus tard d’ajouter des cordes sur “Golden House”, ce qu’il a fait avec générosité. Il apporte des instants de joie presque ludiques et des passages d’une grande intensité émotionnelle. C’est, selon moi, la touche finale parfaite. »
Mis à part l’utilisation de tambours taiko sur quelques morceaux, Tanaka se concentre sur l’instrumentation occidentale. « Je n’ai pas grandi avec la musique traditionnelle japonaise, et je ne la considère pas vraiment comme faisant partie de mon héritage musical », dit-il.
« Le format classique du groupe de rock est la musique que j’aime et que je pratique depuis la majeure partie de ma vie. Son vocabulaire et ses codes sont ceux que je connais, et avec lesquels je suis à l’aise. J’étais heureux de créer la musique que je voulais tout en explorant mon héritage japonais à ma façon. »