On parle avec Jashim en ayant l’impression de lire un roman d’aventures comme celui de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir. Le récit d’immigration de Jashim force l’admiration; à seulement 8 ans, il a dû fuir sa Colombie natale. Au tournant du millénaire, en pleine guerre, dans la jungle, des rebelles en avaient contre son père. «Il s’est fait poursuivre et tirer dessus parce qu’il faisait du travail social, comme ingénieur civil, dans le Chocó et dans l’Amazonie. Et il a survécu… grâce à la vie», résume Jashim.
«À cause des conflits armés et du trafic de drogue, beaucoup de personnes perdaient leur maison et se faisaient déplacer. Donc mes parents, ce qu’ils ont fait, c’est qu’ils ont fondé leur compagnie pour reprendre les territoires et reconstruire des maisons pour les communautés autochtones et les campesinos, les gens qui travaillent la terre. Autrement, en partant vivre à Bogotá, ces personnes-là risquaient de finir à la rue. En tout, mes parents ont rebâti une dizaine de communautés de 200 maisons.»
Vous l’aurez compris: ce désir de s’impliquer, d’aider les autres, voire de changer le monde, Jashim le porte dans son ADN. C’est quelque chose d’héréditaire, une mission qui s’imbrique au cœur même de sa musique, dans ses paroles. Il fallait, à ce sujet, le voir à La Noce en train de tracer ces mots au pinceau, en lettres rouges, sur une grande toile blanche, sur la scène: «a system that has been written by men can certainly be unwritten» (traduction libre: un système écrit par les hommes peut certainement être démantelé) entre deux chansons qui s’enchaînaient, sans discontinuer, comme dans un club, comme dans un rave. Au même moment, dans la foule; des yeux qui s’écarquillent, des bouches qui deviennent béantes. Devant ce geste, ces mots, et sans perdre le rythme, le public du Saguenay s’est mis à fixer Jashim avec admiration. Sur le site du festival, dans les ruines de la Pulperie de Chicoutimi, ils et elles avaient visiblement l’impression d’assister à la naissance de quelque chose. Quelque chose comme un artiste important.

Jashim en spectacle avec son groupe à La Noce, en juillet 2026 (Photo par Charline Clavier)
Les hymnes électros de Jashim se présentent comme autant de pancartes dans une manifestation, comme des actes de résistance. Le message qu’il porte est grave, soit, mais il y a aussi, en dehors de lui, lorsqu’on lui parle, une joie de vivre qui déborde de toutes parts, une envie constante et irrépressible de sourire. Dans ce contraste entre son propos et sa manière d’exister, il y a (on le devine) de la résilience, un besoin de voir le verre à moitié plein. La lumière qu’il porte n’ignore pas l’ombre; elle lui tient tout simplement tête. Elle rayonne, elle brille, dans ses plus beaux habits, dans les couleurs fluo et techno de ses chansons, ce corpus d’œuvres musicales qui fait aussi la part belle aux rythmes afro-colombiens, au néo-perreo. Audiblement, Jashim n’oublie pas d’où il vient.
Au-delà des mots
La musique, pour Jashim, est une deuxième carrière, une vocation non pas tardive, mais qui l’a certainement un peu pris par surprise. La pandémie, en ce sens, a eu l’effet d’un catalyseur. C’est en restant coincé au Mexique, chez sa blonde de l’époque, qu’il a vécu une épiphanie. C’est au contact des musicien·ne·s de la scène mexicaine underground qu’il s’est enfin donné le droit de composer son propre matériel, d’accoucher de sa pop futuriste, expérimentale et volontairement déconstruite. Totalement unique, en fait.
Jashim raconte: «Au Mexique, j’ai rencontré des gens qui m’ont initié au reggaeton espagnol, à toute la gang de Yung Beef, de La Mafia del Amor, de Bad Gyal…. Quand j’ai découvert ce pan là de la culture hispanophone qui m’échappait, je me suis dit “oh shit, peut-être que je peux faire ça, moi aussi…”»
Avant d’en venir à cette constatation, puis de se produire en spectacle avec ses propres compositions, Jashim baignait déjà dans la création; il travaillait pour Ubisoft, comme spécialiste de la capture de mouvement, auprès d’acteur·trice·s qu’il dirigeait, qui allaient devenir des avatars que d’autres, les gamers, contrôleraient avec des manettes. Plus concrètement, Jashim fait partie de ceux et celles qui ont construit les jeux vidéo de Star Wars, Avatar, Assassin’s Creed, Tony Hawk—pour ne nommer que ces franchises bien populaires.
De cette expérience, Jashim garde un intérêt marqué pour les nouvelles technologies. «J’aimerais mixer l’art multimédia et la musique. En fait, mon rêve, ce serait de faire des hologrammes pour mes shows. J’aimerais aussi pouvoir faire des installations interactives.»
En travers de ses DJ sets au Datcha ou au Système, dans ces bars de Montréal où il a ces habitudes, Jashim étudie présentement à l’Université Concordia, dans le programme communément appelé IMCA, le baccalauréat d’Intermedia (Video, Performance and Electronic Arts).
Au mois de novembre prochain, il trouvera aussi le temps et l’énergie de sortir son premier album complet, Lilvisions. Non, vraiment, Jashim ne chôme pas. Mais, en considérant tout ce qu’il a déjà accompli et surmonté, nul doute qu’il traversera cette période de rush sans y laisser un bout de lui. Face au futur, il est d’un optimiste radical. Le meilleur est à venir.

«ATRAKAR», par Jashim. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.