Premier album du duo montréalais Grand Eugène, formé de Melyssa Lemieux et Jeremy Lachance, Deux places au cimetière réunit onze chansons écrites et composées sur une longue période dans des contextes variés.

Les pièces ont pris forme entre Montréal, Paris et d’autres lieux de passage, à partir de maquettes parfois anciennes et retravaillées au fil du temps. Le disque, réalisé de manière autonome, s’inscrit dans la continuité de leurs deux premiers EP, tout en élargissant leur approche musicale et leur méthode de création.

« C’est tellement décousu, cet album-là, mais au final, tout se tient », résume Jeremy Lachance. Ce premier album arrive comme une suite logique, presque attendue.

Grand Eugene, omg, video

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Après deux microalbums, il fallait passer à autre chose, étirer le format, prendre plus de place. « Les microalbums, c’était comme dire : voici Grand Eugène. Là, on développe à partir de ces bases-là, explique Melyssa. Plus de chansons, plus de temps, plus de matière. On explore plus, aussi. »

Ce recalibrage s’entend rapidement. Là où leurs premières sorties installaient une esthétique dream-pop feutrée, l’album assume des structures plus denses et une instrumentation plus chargée. « On double beaucoup plus de choses, note Jeremy. C’est moins lisse, un peu plus sale, si on veut. » Sans basculer dans un rock frontal, le duo introduit une forme de rugosité, une distorsion légère qui vient fissurer doucement les formes trop polies.

Cette tension s’érige comme l’un des fils conducteurs du disque et traverse aussi les textes, qui s’ancrent dans une matière familière : les histoires d’amour. « C’est un album qui parle d’amour, de toutes ces histoires-là, dit Jeremy, en riant. Des débuts précipités, des malentendus, des ruptures qui s’étirent. Beaucoup de problèmes de communication. Love at first sight et tous les sentiments connexes. »

Ces récits partagent un même décor : Montréal. Mais l’album n’a pas été conçu dans un seul lieu ni dans un seul élan. « On a travaillé à tellement d’endroits », raconte Melyssa. Un studio sur la Plaza Saint-Hubert, une fourgonnette aménagée, un appartement à Paris, un studio loué à la semaine. Certaines chansons dormaient depuis longtemps sur des disques durs…

Cette dispersion géographique se double d’une liberté technique. Sur omg, par exemple, une partie vocale est remplacée par une voix synthétique rudimentaire. « On n’avait pas de micro, juste mon Mac, raconte Jeremy. Il y a une section qui ne marchait pas, alors on est allés chercher un vieux text-to-speech, genre Google Translate 2010. » Le résultat, volontairement imparfait, s’intègre à l’esthétique du morceau.

“« Plutôt que de choisir entre un label québécois et un label français, on a décidé de travailler avec les deux »

D’autres chansons sont nées de façon plus collective, dont celle que le duo continue d’appeler Lyon « à l’interne ». Officiellement intitulée Hier, la pièce prend forme en France, au lendemain d’une soirée partagée avec leurs musiciens : « On l’a jammée autour de la table. Tout le monde a mis un peu du sien », se souvient Melyssa. La pièce a été intégrée au spectacle avant d’être fixée sur disque. « Sur nos set list, elle s’appelle encore Lyon et elle va probablement continuer à s’appeler Lyon », ajoute-t-elle en riant.

À l’inverse, Loin, réalisée avec Miel de Montagne, suit un parcours plus sinueux. « Il manquait un refrain, explique Jeremy. Après plusieurs tentatives, j’ai fait écouter la chanson à Miel de Montagne, qui a improvisé immédiatement une ligne mélodique. On a couru au studio après ça pour l’enregistrer. » La pièce connaîtra une vingtaine de versions avant d’atteindre sa forme finale. « C’est vraiment devenu une composition à trois », dit-il.

Ces collaborations s’inscrivent dans une volonté plus large d’ouvrir le projet, notamment vers la France. Dès le départ, le duo identifie ce territoire comme un prolongement naturel. « C’était sur notre wishlist », dit Melyssa. « Plutôt que de choisir entre un label québécois et un label français, on a décidé de travailler avec les deux, ajoute Jeremy. On leur a demandé de se parler », s’amuse-t-il.

Le résultat : une double équipe, deux réseaux, deux terrains à développer simultanément. « Ça double nos contacts », résume-t-il. Et ouvre de nouvelles perspectives. « On aimerait retourner en Europe, mais à plus grande échelle », avance Melyssa. L’Allemagne, c’est un peu mon obsession. »

Grand Eugene, Loin, video

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Cette expansion se fait toutefois sans perdre de vue leur ancrage initial. Le projet, né en 2023, a connu une croissance rapide, presque inattendue. « C’est une grosse pente montante depuis le début », dit-elle. Les premières chansons ont rapidement trouvé un public, les propositions de labels sont arrivées tôt. « Ça nous surprend encore », assure Jeremy.

Cette clarification apporte une nouvelle stabilité. « On sait c’est quoi, Grand Eugène maintenant », affirme Melyssa. Le duo devient le point d’ancrage, sans exclure le travail d’équipe. Sur scène, les musiciens restent essentiels. « Ça reste un band », précise-t-elle. Mais la direction artistique, elle, s’articule à deux voix. Là où l’album cultive une certaine retenue, le spectacle bascule vers une énergie plus brute : « En live, on s’amuse, on fuck around, lance Jeremy. Les structures se relâchent. Je me fous de jouer les bonnes notes. » Sur scène, la batterie se fait beaucoup plus rock et les musiciens improvisent et dévient de la ligne tracée. Tout le monde est content de ça.

Au cœur de ce mouvement demeure une même intention : faire de la musique qui apaise. « Grand Eugène, c’est un pansement sur le cœur », avance Jeremy. Melyssa acquiesce. Même lorsque les chansons flirtent avec des zones plus sombres, elles restent traversées par une forme de tendresse.

« En dessous des sujets plus trashs, comme ce que dit le titre de l’album, par exemple, il n’y a pas de drame irréparable », explique Jeremy. Seulement des émotions qui trouvent une sortie. Le duo trouve un lieu, des places réservées au cimetière, pour déposer ce qu’il reste : les souvenirs, les gestes manqués et surtout, les élans amoureux encore vifs.