En 2021, Dani Saldo et le rappeur Troy Junker ont participé à l’Incubateur de créativité entrepreneuriale TD présenté par la Fondation SOCAN. Ce fut une opportunité passionnante, et tous deux étaient impatients d’apprendre d’autres créateurs talentueux et de collaborer avec eux – surtout pendant une pandémie qui a vu de nombreux artistes comme eux isolés et sans soutien. En un rien de temps, Saldo, une chanteuse pop philippine canadienne de Guelph, en Ontario, a compris les affinités musicales entre elle et Junker, un rappeur métis de la Saskatchewan.

« J’ai fait mes recherches sur la musique de Troy et j’ai vraiment aimé son style dans ‘We Up’ avec Thea May. Ses textes inspirants me touchaient et j’ai eu envie qu’on travaille ensemble », explique Saldo avant d’ajouter qu’elle a rapidement décidé de prendre contact avec lui pour une séance de musique.

« Qaudn Dani m’a dit qu’elle s’en venait, j’ai tout de suite lancé une session de studio », raconte Junker. « C’était la première fois qu’on se rencontrait en personne. Nous avons passé un peu de temps pour apprendre à nous connaitre avant d’écouter des « beats » ou d’écrire quoi que ce soit, puis on a écouté le travail de l’autre. On a écouté quelques « beats » et quand celui de « Find A Way » a commencé, elle a tout de suite été attirée par ce qu’elle entendait et on a tout de suite commencé à écrire le texte. J’ai écrit à mon ami Harmon1x, c’est lui qui a créé ce « beat », et il était vraiment content qu’on ait décidé d’enregistrer une chanson avec. »

Pour Saldo, faire de la musique est une passion de jeunesse qui l’a aidée, littéralement, à trouver sa voix. « J’ai commencé à écrire des poèmes et ça m’a aidé à surmonter mon anxiété », dit-elle. « Après, juste parce que je suis une vraie nerd, j’ai commencé à transcrire des chansons que j’entendais dans des émissions philippines, des animés japonais, des chansons J-pop et K-pop, bref plein de trucs que je pouvais ensuite chanter en anglais. »

De fil en aiguille, Saldo a commencé à écrire ses propres chansons.  « Lorsque je vivais aux Philippines, j’ai participé aux Star Magic Workshops d’ABS-CBN [une chaîne de télévision philippine]. J’ai commencé de manière professionnelle juste en 2019 et à ce moment-là, j’ai demandé à quelques amis de partager un Airbnb avec moi à New York pour une séance d’écriture. On s’est super bien entendu et depuis ce temps-là, on écrit des chansons pour le cinéma et la télé sous le nom de groupe ABSTRCT, une équipe de création internationale. »

Pour Junker, qui a commencé à être DJ au secondaire, faire de la musique était une affaire d’équipe. « Je prenais mes instrumentaux préférés et j’y ajoutais des a capellas [voix non accompagnées] de chansons que j’aimais dans Cool Edit Pro », raconte-t-il en riant. « Un beau jour, mes amis et moi on voulait faire une chanson pour un party où on devait aller et on a décidé de commencer à rapper et à créer des chansons originales. »

Après avoir étudié la gestion des affaires musicales au Durham College, Junker a déménagé à Toronto pour transformer ses rêves en réalité. « J’ai commencé à réseauter et à sortir le plus de musique possible », explique-t-il. « Je me suis aussi impliqué dans les coulisses pour d’autres artistes, mais je n’ai jamais arrêté de faire avancer mon art à moi. »

Leur but avec cette chanson était de créer quelque chose de positif et d’inspirant. « J’aime la musique qui me donne de l’espoir et me fait sentir bien, alors quand Dani a commencé à écrire le refrain, j’ai tout de suite su qu’on s’en allait dans la bonne direction », raconte Junker.

« C’était vraiment amusant d’écrire avec Troy et c’est vraiment amusant de commencer à écrire du rap », raconte quant à elle Saldo. « On a trouvé ce petit truc qu’on faisait ensemble pour se mettre dans l’ambiance et après on se lançait mutuellement plein d’idées. »

Les deux créateurs ont été totalement satisfaits du fruit de leur collaboration. « Je l’adore », dit Junker avec fierté. « « Find A Way » vient juste de s’inscrire sur le palmarès Indigenous Music Countdown [en 26e position] et on reçoit plein d’excellent « feedback » de nos fans. » Et pour ceux qui ont déjà la piqûre de cette chanson, attendez-vous à entendre une autre co-création, « Boss Up », réalisée en compagnie du producteur de Saldo, Riki, qui devrait paraître bientôt.



WesliAu début du mois de juillet, Wesli a lancé dans le cadre du Festival international de Jazz de Montréal son sixième album intitulé Tradisyon, une ode à ses racines haïtiennes et aux parties oubliées de sa culture d’origine. Montréalais depuis plusieurs années, Wesley Louissaint a construit 19 chansons qui résonnent comme des hommages et des fragments nostalgiques de l’île qui a perdu les moyens de faire rayonner son art à sa juste valeur.

« Haïti a subi beaucoup de mutations culturelles influencées par la culture américaine, explique d’emblée Wesli. La situation géographique du pays, doublée par l’économie qui ne fonctionne pas, ça a avalé nos racines et notre francophonie aussi. »

La naissance de l’album Tradisyon est au cœur de ces racines-là. Il puise au plus profond d’une nation victime de ses malchances, une culture qui ne devrait pas « mourir de ça ». « Haïti n’arrive pas à nourrir son peuple et avec les années, les malchances et les catastrophes naturelles nous ont affaiblis culturellement. On n’a pas pris au sérieux ce que nos ancêtres nous ont laissé. »

C’est un travail de moine qui a donc habité l’artiste montréalais alors qu’il a voulu creuser pour rattraper dans leur chute, toutes les bribes de culture musicale haïtienne en voie de disparition. « Je veux donner cette vision, cette motivation de réinsérer les Haïtiens dans leurs racines, leur rappeler ce qu’ils connaissaient avant », complète Wesli.

Mardi 19 juillet 2022, il présentera ses nouvelles chansons au Festival Nuits d’Afrique à Montréal. « Dans ce spectacle, on va rencontrer les chansons de mon nouvel album, enracinées encore plus profondément dans la musique haïtienne. Je vais aussi faire des chansons de tous mes autres albums pour ne jamais dépayser les gens qui me soutiennent depuis longtemps », explique Wesli. Jusqu’au 24 juillet, le festival expose la fierté de toutes les musiques de souche africaine. « Sans un évènement comme celui-là, Montréal ne connaîtrait pas toute cette immensité culturelle musicale qu’offre le reste du monde », soutient Wesli.

La démarche derrière Tradisyon sera donc présentée en entier et « en vrai », pour que la mémoire haïtienne résonne par-delà les frontières. « Cet album, c’est une démarche assez gigantesque parce que mon point de départ, ce sont des rythmes perdus. Les Haïtiens ont perdu leurs racines créoles. Je fais des hommages à Azor Rasin Mapou (sur la pièce Samba), à Wawa Rasin Ganga (sur la pièce Wawa Sé Rèl O) et à Éric Charles aussi (sur la pièce Konté M Rakonté), un ténor de la musique troubadour. J’ai pu voir que ça me prendrait plus qu’un album pour approfondir mon sujet », conclut-il en riant.

Wesli accepte sans broncher le devoir de transmission qui est devenu pour lui un quasi-mantra. Il perçoit la richesse de la musique et son possible partage par le métissage des sons folkloriques et modernes. Pour lui, cela va néanmoins de soi : « Les influences musicales, elles sont naturellement mélangeables. Aucun musicien ne peut rendre les musiques compatibles, insiste-t-il. Il y a une âme que toutes les musiques portent et ça communique. Je tiens à reconnaître et écouter cette âme pour la partager dans ma musique. »

Pour Wesli, la musique porte donc en elle cette âme universelle qui n’a pas de langue, de nationalité ou d’instrument prédéterminé. C’est tout simplement plus grand.

« Je n’avais pas le choix de quitter Haïti pour parler d’elle. Je suis dans la situation idéale, au Canada, pour faire connaître les racines de ma patrie. Si j’étais là-bas, je n’aurais pas assez de sous pour faire cette démarche. Ça prend une aisance économique pour faire valoir nos valeurs artistiques. Vivre en Haïti, c’est la survie. Les gens ne voient pas ce qui a été perdu et ce qui doit être récupéré. »

Il voit sa vie ici comme une chance unique de partager sa nostalgie. « C’est certain qu’on se sent coupable d’avoir des opportunités. Et on sait qu’on ne ferait pas mieux que les nôtres, si on était restés là-bas. L’idée, c’est de profiter des possibilités pour les faire briller sur l’endroit d’où l’on vient. »

Les recherches de Wesli l’ont mené vers tant de découvertes qu’un simple album ne saurait couvrir. Un septième album, Tradisyon 2, est d’ailleurs prévu pour septembre 2022. « Je devrai faire 5 ou 6 albums pour faire valoir les valeurs haïtiennes telles que je les vois. Je veux dire aux jeunes de jouer ces rythmes que nos ancêtres nous ont laissés. En Haïti, on a évidemment emporté d’Afrique les valeurs de servitude dans les colonies, mais notre générosité, l’aspect social, l’espoir de notre nation et tant d’autres choses doivent continuer à vivre à travers la culture. »



La compositrice, remixeure et DJ Geneviève Ryan-Martel avoue s’être laissée prendre à son propre jeu. Révélée par la pop électronique atmosphérique de son projet initial RYAN Playground, elle a eu envie « d’explorer un autre genre de musique, jusqu’à la limite de l’ironie », offrant un déroutant premier EP de compositions trance et eurodance à l’automne 2020 sous le pseudonyme TDJ. « Mais plus l’idée avançait, moins la musique était faite avec ironie. C’était devenu très réel pour moi, très affirmé », en témoigne TDJ123, son hédoniste premier album.

« Par ironie, je parle de la sonorité de ces chansons, explique-t-elle. J’avais envie de m’attaquer à des références [de la musique de club] de la fin des années 1990, début 2000 », période bénie pour les amateurs de trance et de house progressif, « une musique d’euphorie. J’avais l’impression d’être limite ironique en faisant ça, dans le sens qu’on pouvait clairement entendre ces références musicales sans que je leur accorde beaucoup de sérieux. Mais j’aurais dû le savoir… je suis bien trop intègre pour simplement faire des blagues à propos de la musique que je crée, au contraire. »

À ses premières expériences musicales il y a six ans, RYAN Playground tâtonnait du hip-hop expérimental pour y construire le nid dans lequel elle déposera sa voix délicate. Ce fut donc avec stupéfaction que nous accueillions son premier EP sous le nom TDJ (pour « Terrain de jeu », un autre genre de « playground ») il y a deux ans, suivi d’un deuxième, d’un troisième, de l’album TDJ BBY en décembre dernier, hallucinante collection de reprises eurodance/trance de succès populaires (celle de Cyndi Lauper devenue I Drove All N8, de Britney Spears transformée en Hit Me BBY), et maintenant de TDJ123 regroupant des compositions originales.

Ces chansons trance/prog pétillantes, colorées et extatiques, c’est la voix d’une Geneviève Ryan-Martel ayant trouvé son élan de liberté dans « une volonté de repartir sur de nouvelles bases » sans nécessairement tourner le dos définitivement à l’identité musicale de RYAN Playground. « Or, c’est comme si TDJ a fait surface au même moment où je vivais personnellement des changements ». La jeune musicienne débutante et gênée a pris de l’assurance.

« Ça a voir avec le fait que je deviens une adulte – ou, en tous cas, je suis plus en moyen de savoir ce que je veux, ce qui me permet de me projeter vers quelque chose de très précis, explique Geneviève. [Le son TDJ] est effectivement très hédoniste, mais je pense que même avec [la musique de] RYAN Playground, il y avait aussi ce côté positif, quoique dissimulé derrière ma gêne. Avant, je n’assumais pas; là, c’est 100% affirmé, cette volonté de faire une musique joyeuse », émancipée qui tombe pile après deux ans de pandémie, ce qui n’est pas tout à fait une coïncidence, confirme-t-elle.

Compositrice, réalisatrice, interprète, guitariste-multiinstrumentiste, Geneviève Ryan-Martel dit s’être plongée dans l’émoi provoqué par la découverte, toute jeune, de ces musiques électroniques populaires pour donner un souffle et une couleur à TDJ. Elle cite l’influence du « vieux Tiësto » – elle a même baptisé son chien du nom du célèbre compositeur et DJ néerlandais! – et les anciens héros trance Push et ATB.

La musique et le rythme lui viennent généralement en premier, suivent les paroles. « Souvent, les paroles seront minimales – jamais beaucoup de mots dans mes chansons, et ils me viennent rapidement. Je ne m’assois pas pendant des heures avant de pondre un texte, j’écris sans trop y réfléchir. Les idées me viennent naturellement et je suis inspirée la plupart du temps par des choses très personnelles ayant un lien avec ce que je vis, c’est difficile à expliquer… C’est drôle, quand j’ai réécouté l’album une fois terminé, j’y reconnaissais le fil de ce que j’ai vécu ces dernières années, ces derniers mois, quasiment dans l’ordre. Ce n’était pas voulu! »

Celle qu’on verra à Ile Soniq et au MEG Montréal avant d’aller honorer des contrats en Europe et aux États-Unis fait partie d’une nouvelle génération de jeunes compositeurs – parmi lesquelles on peut compter la Montréalaise Maara – ramenant sur les planchers de danse l’esprit des raves des années 1990. « Je pense qu’on assiste à la naissance d’une nouvelle scène propre à notre époque, mais qui ne renie pas son histoire, estime Geneviève Ryan-Martel. L’important est d’accorder une place au présent dans cette musique d’avant. Et je pense que la musique qu’on fait, Maara et moi, donne la trame sonore de la vie de gens qui ont envie de triper et d’avoir du fun. »