Qui l’eût cru ? Il fallait l’oser. Dans la foulée du mouvement de dénonciations qui a accéléré le départ du fondateur du label Dare to Care/Grosse Boîte, voilà qu’une de ses artistes achète la compagnie ! Un précédent. Du jamais vu chez les autres grands indépendants du disque au Québec.

Profitant de l’accalmie professionnelle occasionnée par la pandémie, Cœur de pirate, Béatrice Martin à la ville, plonge tête première. Femme d’affaires ?  Depuis ses débuts en 2008 qu’elle est femme d’affaires : « en tant qu’artiste, confie-t-elle à Paroles & Musique, on est tous un peu travailleur autonome et entrepreneur. Je me retrouve à l’envers du décor, je trouve le défi super intéressant et je suis vraiment contente ».

Bravo MusiqueRenommé Bravo musique, le label possède désormais les catalogues de (entre autres) Émile Bilodeau, Maude Audet, Jean Leloup, une partie de celui de Fred Fortin, Chocolat, Jimmy Hunt, Gab Bouchard, Jérôme 50, Malajube et…Cœur de pirate. Une transaction qui vaut son pesant d’or.

Béatrice Martin s’est aussi entourée de nouveaux associés, mais le personnel en place de DTC ne risque pas de changer demain matin. « Ça reste quand même une entreprise qui roule depuis 20 ans… C’est sûr qu’il y du monde qui était chez Dare to Care qui ne sont plus là (la directrice générale Laurie Boisvert vient de quitter), mais qui ont été extrêmement loyaux envers moi et m’ont démontré beaucoup d’empathie quand j’en avais de besoin. J’ai pris ce qui est bon et je l’ai gardé, tout en progressant vers une mentalité plus à mon image ».

C’est en tout cas l’une des pierres angulaires de sa culture d’entreprise. Avec bien sûr un code de conduite clair au niveau des comportements de ses employés. Depuis le départ des sœurs Boulay, la cause semblait entendue. « J’ai certaines valeurs qui sont différentes de ce qu’était Dare to Care auparavant ».

Autre défi qui manquait aujourd’hui à l’univers de Béatrice Martin : directrice artistique, idéatrice. « Je ne serai pas là au quotidien, mais j’espère aller au bureau le plus souvent possible. Je vais enfin apprendre à faire un Google docs comme du monde ! Mais je souhaite un accompagnement plus proche du DA, je chapeaute aussi la planification, j’ai une équipe super le fun qui m’aide. Et je touche à toutes les facettes de l’entreprise ! »

La chanteuse et danseuse Naomi est la première artiste à signer chez Bravo Musique. « Et on va continuer à rendre honneur aux artistes qui font déjà partie de l’ADN de l’entreprise, confirme-t-elle. Et de veiller à leurs intérêts. Et je suis confiante qu’on va réussir à découvrir des artistes qui vont nous amener dans cette nouvelle décennie ». Lire ici que Bravo musique va continuer à recruter le talent francophone d’ici.

« 2020 a été terrible pour les artistes en développement; il faut trouver des solutions »

À défaut de fourmiller de trouvailles, Bravo musique, le vaisseau amiral, a changé de pavillon. Déjà, Bravo c’est plus festif. Les bureaux vont déménager du 513 Saint-Joseph, à Montréal, parole de Béatrice. Une certitude, les revenus liés aux différentes playlists et aux streaming seront aussi au cœur des enjeux de la compagnie. « On fait face à des imprévus et des défis en ce moment, ça nous force à repenser certaines structures ; je trouve ça plus excitant de trouver des solutions ».

Coeur de Pirate

Photo: Caraz

N’allez pas croire toutefois que Cœur de pirate prend une pause de sa propre carrière. « Je suis toujours bien active comme musicienne : j’ai pas le choix ». Déjà, 2021 a son lot de dates aux États-Unis ce printemps, en Europe en octobre… « il ne s’agit pas tant de conquérir des nouveaux marchés, mais de revenir dans des villes qui t’espèrent ! Pour te donner une idée, j’ai joué à Mexico et le public connaissait toutes les paroles de mes chansons ! C’est sûr que comme artiste, on veut revivre ces moments-là ».

Son cinquième album, En cas de tempête ce jardin sera fermé, paru en 2018 a marqué une évolution musicale pour la pianiste. Son expérience de scène à l’international et sa compréhension de ces marchés rejaillissent positivement dans sa connaissance de l’industrie de la musique. Bravo musique, à n’en point douter, va grandement en bénéficier.

« J’ai hâte quand on va pouvoir recommencer à faire du live, surtout pour les musiciens. L’année 2020 a été terrible pour les artistes en développement. Il faut trouver des solutions maintenant et je suis activement là-dedans ».

Pas de doute, Cœur de pirate est là pour veiller à son investissement. Mais ne doutez pas d’une chose : elle a aussi le désir de prendre soin des artistes au plan humain qui sont hébergés chez Bravo Musique. Une excellente nouvelle.



Higher, le deuxième album de Malika Tirolien, ne sonne comme rien d’autre au Québec. Aux côtés du renommé compositeur new-yorkais Michael League, l’autrice-compositrice-interprète y jette les bases de sa «high soul», un alliage aérien de soul, de jazz, de R&B et de hip-hop.

Malika Tyrolien « Si par ‘’détonner’’, tu veux dire ‘’un son frais qu’on n’entend pas beaucoup ici’’, tu as raison. C’est exactement ça qu’on a voulu faire », répond Tirolien, quand on lui fait part du caractère assez unique de sa proposition. « Avec la high soul, on voulait créer un son original et propre à nous. »

À défaut d’avoir des assises québécoises, ce genre hybride a des racines profondément américaines, comme en témoigne sa résonance avec l’œuvre de Kamasi Washington, Thundercat, Erykah Badu et autres artistes croisant les musiques noires avec une impulsion à la fois planante et psychédélique.

En studio, la high soul est fabriquée d’une manière précise. « On a placé les micros et les instruments d’une manière particulière », explique Tirolien, qui évolue dans le groupe Bokanté avec son complice new-yorkais. « Michael a choisi d’utiliser seulement trois micros pour enregistrer la batterie, ce qui donne un son plus ovale, plus enrobant. Et on a tout enregistré avec une fréquence de 432 Hz, ce qui donne un effet plus naturel que le typique 440 Hz de la musique pop. Cette fréquence est censée nous amener dans un état de relaxation et nous faire connecter avec la nature. C’est assez ésotérique comme croyance – on y croit ou on y croit pas – mais à mon sens, ça s’inscrivait bien dans le concept de l’album. »

Deuxième partie d’une tétralogie consacrée aux quatre éléments, Higher représente l’air. De là son côté planant et ses thématiques spirituelles, qui suivent en toute logique le concept plus terre-à-terre de Sur la voie ensoleillée, un premier album qui évoquait les racines de Malika Tirolien.

Cette fois, c’est « un voyage psychédélique menant de la colère au pardon » auquel nous convie la chanteuse guadeloupéenne. À elles seules, les trois premières chansons laissent présager un parcours émotif assez tourbillonnant. « C’est une suite de trois mouvements. D’abord, y’a la colère, le feu, les envies de revanche sur No Mercy. C’est important de passer à travers ces sentiments pour mieux les relâcher, au lieu de les laisser enfouis. Ensuite, une fois qu’on a dealé avec tout ça, on peut envisager un changement. C’est ça, Change Your Life. Et, enfin, Better, c’est un mantra qui guide ma vie : le mindful thinking. Je choisis volontairement mes pensées pour qu’elles demeurent positives. Sans tomber dans le positivisme toxique, c’est l’idée de rester en contrôle de nos pensées quand ça va moins bien. »

Même si Higher se veut un album d’air, Malika Tirolien y aborde des sujets concrets. Relecture d’un poème de son grand-père Guy Tirolien, Prière attaque de front cette histoire falsifiée (et très blanche) qu’on perpétue depuis des siècles en Amérique. « C’est l’une des plus graves conséquences de la colonisation. Ça devrait être normal d’apprendre et de savoir d’où l’on vient en tant que Noir. On doit être fiers de notre histoire », soutient la Montréalaise d’adoption.

Sur Sisters, elle milite pour une plus grande solidarité entre femmes. « Ça remonte à loin la compétition qu’il y a entre les femmes. En lisant des écrits anthropologiques qui traitaient du sujet, j’ai compris que ça datait de l’époque où on devait essayer de plaire aux hommes et qu’on se faisait compétition pour être protégées par l’homme le plus fort. C’est inscrit dans notre ADN culturel, mais on en a plus besoin ! Dernièrement, je suis contente de constater qu’il y a un peu plus d’unité entre les femmes, notamment grâce à la mobilisation derrière le mouvement #metoo. C’est important de se tenir, car on a encore beaucoup de challenges à affronter. »

Malika Tyrolien Trois ans ont été nécessaires pour la création des 11 chansons de Higher. En studio à New York, Tirolien et Michael League ont peaufiné et arrangé leur direction musicale pendant près de deux ans. Un travail de longue haleine, qui a permis à Tirolien d’en apprendre beaucoup sur elle-même. « J’ai tendance à être perfectionniste, à être trop axée sur le résultat plutôt que sur le processus. J’ai parfois de la difficulté à profiter du moment présent. Heureusement, Michael me tire souvent dans l’autre direction. »

Près d’une décennie après l’avoir rencontrée dans un bar-spectacle montréalais, alors qu’elle faisait la première partie de son groupe Snarky Puppy, Tirolien se dit tout particulièrement heureuse d’avoir trouvé en Michael League un musicien qui la complète aussi bien et qui la fait autant évoluer.

L’an dernier, leur nomination aux prix Grammy avec Bokanté (pour le meilleur album world) a rappelé à Tirolien l’importance de viser l’international plutôt que de se restreindre au marché québécois. « Il y a encore beaucoup de changements à apporter au Québec pour que la musique R&B ou soul soit acceptée. Juste en me cherchant un label ici, j’ai vu que le combat était loin d’être gagné. Je me suis fait dire, texto, que ma musique ne marcherait pas », déplore-t-elle, rappelant au passage qu’il n’y a toujours aucun gala musical québécois qui récompense son genre musical. « Donc en attendant que ça change, je veux quand même me réaliser. Je n’ai pas le choix de viser plus loin. »



Son nom de scène est Konrad Abramowicz et son entreprise de production musicale se nomme Vintage Currency, mais il n’y a pour autant rien de rétro ou de « old school » à propos du processus créatif de Konrad Abramowicz.

Établi à Vancouver, le producteur et auteur-compositeur explique à Paroles & Musique que « pour moi, demeurer à la fine pointe de la technologie et des nouveaux mouvements musicaux est crucial. Ces derniers temps, je me plonge sérieusement dans la musique par intelligence artificielle. Je vais probablement finir par me mettre au chômage », dit-il en riant. « J’ai juste besoin d’un moyen, en tant qu’homme d’affaires, d’en posséder une partie, et tout ira bien — “OK ordinateur, tu inventes et je m’en attribue le mérite”. »

Tout au long de la dernière décennie, OldMoney s’est fait connaître par ses nombreux placements dans des jeux vidéo — incluant de nombreux titres EA Sports —, des films, des séries télé et des publicités d’envergure internationale. Il produit également d’autres artistes et publie sa propre musique sous diverses formes, ce qui lui assure une carrière aussi prolifique que couronnée de succès.

Un de ses bons coups, récemment, a été sa contribution au très attendu jeu vidéo Cyberpunk 2077 (indépendamment de la réception réservée au jeu par les « gamers »). « J’ai 27 placements dans ce jeu, je crois que ça fait de moi le producteur avec le plus de placements dans ce projet », explique OldMoney. « Obtenir ce contrat a été intéressant. Je venais de signer avec mon agence de Vancouver, Core Agency et durant une réunion à L. A., ils m’ont dit qu’il y avait ce “truc Cyberpunk” qui était en production. Pour vendre ma salade, j’ai pris la bande-annonce en ligne du jeu et j’en ai retiré tout le son. J’ai refait tout le bruitage et les effets sonores et j’ai recomposé la musique de deux façons différentes avant de leur présenter le résultat final. »

Pour augmenter ses chances, OldMoney a fait des recherches sérieuses sur la musique des trois compositeurs principaux du jeu, Marcin Przybyłowicz, Paul Leonard Morgan et P.T Adamczyk. « J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de sons nerveux et plus durs dans leur travail, donc je voulais m’assurer que mon style de mixage et mon choix de sons complètent cela. Il faut faire ça par respect pour leur travail, mais aussi parce qu’ils sont très compétitifs. Ce petit extra de cinq pour cent d’efforts augmente tes chances par une bien plus grande marge. »

OldMoney a dominé sur deux des stations de radio associées au jeu, 30 Principales (latino) et The Dirge (hip-hop).

« Le projet Cyberpunk a été très amusant, mais très exigeant », dit-il. « J’ai veillé à documenter le processus de sorte que lorsque le jeu est sorti, j’ai publié des vidéos sur la création de chaque chanson créée pour ce projet et je m’en suis servi pour lancer ma chaîne YouTube. Il y a un total de 27 vidéos de grande qualité qui durent en 6 et 9 minutes chacune sur ma chaîne. »

« Musicalement, je suis un peu comme un couteau suisse »

Une arme puissante dans l’arsenal de OldMoney est sa maîtrise d’un grand nombre de genres musicaux. Le hip-hop « old school » des années 80 fut sa première passion, mais il a rapidement élargi sa palette.

« Quand je me suis installé au Canada en 1993, je suis devenu un avide consommateur d’influences culturelles », se souvient-il. « J’avais soif d’apprendre plein de genres musicaux de partout à travers le monde. Au début de ma carrière, les gens doutaient de ma perspicacité. Ils pensent que si vous faites quatre genres différents, vous ne pouvez être excellent dans aucun d’eux, mais lorsqu’ils écoutaient ma musique, ils me donnaient une chance. »

« Un de mes atouts les plus importants en studio, c’est que je peux travailler avec des artistes punk, dancehall, Coréens ou latinos. Musicalement, je suis un peu comme un couteau suisse. »

Cette polyvalence lui a permis de décrocher des placements dans Seasons, la série documentaire sur Justin Bieber diffusée sur YouTube l’an dernier. « J’ai 10 chansons placées dans cette production. J’ai fait beaucoup d’hybrides pop et tropical, alors ce projet était parfait pour moi. »

OldMoney poursuit ses collaborations avec d’autres artistes, également, incluant ses compatriotes de la Colombie-Britannique Johnny4Graves et Cerbeus. En plus de travailler ensemble sur Cyberpunk 2077, OldMoney et Graves ont récemment enregistré « We Got the Spin », pièce qui a été choisie comme thème d’ouverture pour Beyblade, une célèbre série télévisée animée japonaise qui connaît un succès mondial.

Comme si ce n’était pas assez, OldMoney prend également du temps, depuis 2018, pour se consacrer à un projet en solo intitulé Single Friend. Il décrit ce projet comme « du hip-hop underground lo-fi, de la musique pour se détendre ou pour étudier », et le matériel qu’il a placé sur Spotify a généré des millions d’écoutes par mois.

« Single Friend est essentiellement un projet de passion pour moi, donc je fais un effort très concentré dessus — donc je ne néglige pas mes autres centres d’intérêt », dit-il. « Ma musique multimédia pour les jeux vidéo, les films, la télévision et les publicités constitue toujours la majeure partie de mon travail. Pourtant, Single Friend me trotte constamment dans la tête, car c’est un reflet assez bizarre de qui je suis. Je m’y consacre dans mes temps libres ; au lieu de faire une balade en moto, je vais passer une heure là-dessus. »

Au cours de ses deux décennies de carrière, OldMoney a travaillé sur des projets avec des artistes de renom comme Future, The Roots, Run The Jewels, Eminem, Snoop Dogg et Illmind (dans le célèbre groupe Smokey Robotic). Mais c’est son interaction avec RZA du Wu-Tang Clan qu’il identifie comme ayant changé sa vie.

« J’ai programmé de la musique inspirée par Wu-Tang pour la gamme de haut-parleurs Boombotix de RZA », dit-il. « Je lui ai confié que j’avais passé ma jeunesse à idolâtrer ses productions. Il m’a conseillé de sortir plus souvent, de voyager plus, de redéfinir les choses et d’aller de l’avant. Quelle source d’inspiration ! »