Adam El Mouna et Erika Hagen ne s’étaient jamais rencontré·e·s il y a quelques jours à peine, mais le 18 juin prochain, il et elle donneront, ensemble, leur tout premier concert aux Francos de Montréal, dans le cadre d’une vitrine organisée par la SOCAN. Rencontre avec deux jeunes esprits libres de notre chanson québécoise.

Le premier propose une pop sensible aux influences soul; la deuxième, un rock plus brut abreuvé à l’americana. Adam El Mouna et Erika Hagen n’ont tout simplement pas envie de jouer les piquets sur scène; il et elle veulent tout donner à chaque performance

Dès les premiers instants de leur rencontre dans les bureaux de la SOCAN, en vue de briser la glace pour le concert, les deux artistes discutent à bâtons rompus. Les questions fusent à un rythme effréné: «Attends quoi? Quoi? Quoi???», s’exclame Adam El Mouna, en découvrant avec stupéfaction le parcours musical de sa future complice de scène. «Attends je ne veux pas te couper, continue», se lancent tour à tour les deux musicien·ne·s dans de constants élans d’excitation, qu’il et elle parviennent à peine à contenir. C’est que, derrière leurs esthétiques bien distinctes se cachent des trajectoires de vie sinueuses qui se ressemblent, toutes deux forgées dans la nécessité viscérale de s’inventer pour se réaliser pleinement.

C’est en sortant des bruits de sa bouche, dans la pure tradition du beatbox, qu’il finira par arriver à ses fins, donnant ainsi une véritable portée festive aux longs trajets d’autobus jaune avec ses camarades.

L’épiphanie scénique le frappe au vol en sixième année primaire. C’est en campant Bruno Mars lors d’un spectacle de fin d’année que son alter ego naît sous les cris de la foule. «On m’a mis des lunettes puis là […] tout le monde était convaincu», se rappelle Adam. «J’étais en performance pour la première fois et j’ai aimé ça.» Plus tard, encouragé par sa mère, l’adolescent prend des cours de chant et vit une révélation. «Un jour, j’ai fait pleurer mon père en chantant… J’ai réalisé que ce que j’aimais, c’est faire ressentir quelque chose aux gens», explique celui qui, juste après un parcours académique en théâtre, s’est révélé au grand public québécois grâce à La Voix, en 2023.

Pour Erika, l’apprentissage musical a d’abord été une exigence avant de devenir un cri de liberté. Le violon classique, pratiqué intensément de six à 16 ans, finit par devenir «un carcan trop rigide» pour ses élans artistiques. À la fin de l’adolescence, elle cherche donc sa vérité ailleurs; dans le théâtre, puis dans le vertige physique l’École de cirque de Québec. Il aura fallu le coup d’arrêt brutal d’une blessure pour que la musique revienne la chercher. «J’étais en train de me remettre d’une commotion cérébrale et j’étais coincée dans mon appart. Je faisais absolument rien… à un point où je changeais ma couleur de vernis à ongles chaque jour! C’est là que j’ai commencé à jouer de la guitare», raconte l’artiste de Québec, qui se fera ensuite les dents comme musicienne de rue. «J’étais tellement intense à partir de là… En dedans de 24 heures, j’avais composé trois tounes.»

On ne regarde pas Erika Hagen jouer; on la voit physiquement habiter l’espace. «sur scène», tranche-t-elle, revendiquant fièrement une sorte de «conscience corporelle». L’éthique du cirque lui a aussi légué une humilité profonde en coulisses; elle refuse toute hiérarchie entre les musicien·ne·s.

Adam, de son côté, a encore son parcours en théâtre en tête quand il monte sur scène. Mais pas que… Biberonné aux monologues de l’humoriste Rachid Badouriil manie l’art de l’interaction avec la foule, s’amusant, par exemple, à «traduire le vocabulaire de jeunes» à un public âgé lorsqu’il chante durant des événements corporatifs. «Oh my god que ça marche!», s’exclame-t-il. «Il y a instantanément une hausse de ventes des billets pour mon spectacle quand je fais ça.»

Son arme secrète demeure toutefois son empathie, directement puisée à même ses années de moniteur de camp de vacances, où il a su observer de près ses collègues féminines: «Ce sont ces femmes-là qui m’ont inspiré. Il y avait une sensibilité et une efficacité dans leur manière de parler, de gesticuler, d’interagir.»

Bientôt, Adam et Erika devront chacun et chacune condenser cette densité en une vitrine express aux Francos de Montréal. Cet exercice périlleux exige un esprit de synthèse féroce. Erika Hagen y voit l’occasion de s’injecter une dose de pure adrénaline: «Faut déployer la proposition de manière directe […] on envoie un petit peu plus le côté rock du show. On embarque le pied dans le blender puis on run pendant 20 minutes.»

«Quand on arrive dans ce genre de vitrines, le travail est déjà fait», poursuit Adam El Mouna, qui a remporté, en février dernier, deux prix lors de l’événement-clé des diffuseur·euse·s du Québec, RIDEAU. «Faut juste sortir le meilleur de ce qu’on a. Et après, si le téléphone a à sonner, il sonnera…»

Selon Erika, lauréate de la plus récente bourse Karim-Ouellet, octroyée à un·e musicien·ne de la relève de la ville de Québec, le véritable danger, dans une vitrine à laquelle assisteront plusieurs de l’industrie, est de chercher à plaire à tout prix… quitte à se dénaturer. «Il ne faut jamais changer l’intention du spectacle, ni modifier son orientation intérieure. Ce serait la plus grande erreur à faire.»

 

Vitrine SOCAN aux Francos
18 juin à 17h (Pub Brasseur de Montréal)