DJ Shub ne fait pas que créer de la musique Powwow Step, il a carrément créé le genre musical.

Nous avons demandé au « Parrain du Powwow Step », comme on l’appelle parfois, s’il réalise qu’il a contribué à l’invention d’un style qui est un amalgame monumental de chants de pow-wow, de percussion, de musique électronique et de dubstep. « Ça me frappe surtout quand quelqu’un me pose cette question en entrevue ou qu’on me présente ainsi avant un spectacle », explique Shub, né Dan General.

« C’est là que je réalise que ce que je fais comporte son lot de responsabilité, musicalement et culturellement », ajoute-t-il. « J’adore la musique autochtone! Elle est véhiculée par notre culture et nous donne l’occasion de briller et de dire : “Hé, regardez comme notre culture est belle!” Ce qui est vraiment excitant, c’est qu’elle devient de plus en plus populaire et qu’il y a plein de sous-genres qui en émergent. »

Non seulement le son que Shub a créé lorsqu’il était avec A Tribe Called Red (désormais connu sous le nom de Halluci Nation) a rempli les pistes de danse du monde entier, leur deuxième album Nation II Nation a remporté un prix JUNO pour le groupe de l’année – faisant de Tribe le premier artiste autochtone à gagner dans une catégorie non autochtone.

Cette année, Shub, un Mohawk des Six Nations de la rivière Grand en Ontario, a été mis en nomination pour le titre d’artiste autochtone contemporain de l’année pour son album de 19 chansons, War Club. « Un gourdin de guerre est une arme que nos peuples utilisent en temps de guerre », explique l’artiste. « Dans mon cas, c’est ma musique que j’utilise comme un gourdin de guerre, et ma voix, tout ça dans le but de vous faire danser. Les MC dans le film, ce sont des auteurs, et leur plume est leur gourdin de guerre. »

Le film en question, qui est en réalité une émission de télévision, est également intitulé War Club et il s’agit d’une magnifique « aventure cinématographique » de 40 minutes qui a été tournée sur la Longwoods Road Conservation Area près de London, Ontario. On peut la visionner en diffusion continue sur CBC Gem et elle met en vedette Snotty Nose Rez Kids, Fawn Wood, Phoenix Pagliaacci et Boogat en plus de six danseurs autochtones vêtus de leurs tenues traditionnelles.

Shub dit que l’album et le film – « une célébration de la chanson et de la danse avec un message de pouvoir et de protestation » – sont pour nous « une porte d’entrée sur notre culture, et une façon pour moi d’en apprendre encore plus sur ma culture. Je n’ai pas grandi sur une réserve et je savais que cette culture existait, mais je n’avais jamais songé à l’incorporer à la musique. Maintenant que c’est fait, j’ai l’impression que j’étais destiné à la faire. »

Shub est d’excellente humeur durant notre entrevue. Il bavarde et plaisante et son enthousiasme à l’idée de partir en tournée avec War Club est contagieux. Vous ne devineriez jamais qu’il broyait beaucoup de noir il y a quelques années s’il n’était pas si ouvert à propos de ses anciens abus de drogues et d’alcool. Il est parfaitement conscient d’être un survivant et il attribue sa guérison aux gens qui l’entourent. « C’est ma famille qui s’est réunie au moment où j’ai atteint le fond du baril et qui s’est mobilisée pour que je reçoive de l’aide le plus rapidement possible », confie Shub. « Je remercie le Créateur chaque jour pour leur présence. Je ne serais honnêtement plus ici si ce n’était pas d’eux. »

Il va sans dire que le fait de voir les fans perdre la tête lors de ses spectacles fait que tout cela vaut la peine pour Shub. Mais, demandons-nous, y a-t-il eu des moments où il s’est rendu compte de l’impact culturel qu’il a? « Ma tante m’a écrit pour me remercier d’avoir créé cet album! Elle m’a dit : “ma nièce et moi on s’éloignait et je lui ai donné ton album pour son anniversaire. On a recommencé à se parler depuis”. »

« J’avais les larmes aux yeux », dit Shub. « C’est cette magie que les gens ne voient pas. Ça touche droit au cœur. »

(Mise en ligne à l’origine en Avril 2022)



L’auteur-compositeur-interprète Astrokidjay, né à Brampton et établi à Toronto, a enregistré son premier « hit », « Ibiza », dans un garde-robe. À l’époque il avait de grandes ambitions : cumuler 50 000 visionnements du clip de la chanson, un projet maison réalisé à la dernière minute dans une location Airbnb. Aujourd’hui, les visionnements ont dépassé le cap du million et plein d’autres choses ont changé également.

Le simple de 2019 enregistré avec Stenno a lancé Astro sur une trajectoire impressionnante qui a attiré l’attention de producteurs comme Murda Beatz, Evrgrn ainsi que son propre agent, Karma Jonez. « C’est lui qui m’a dit de prendre le temps de développer mon talent. Il m’a dit que j’avais le potentiel pour réussir encore plus », dit Astro. « J’ai appris et j’ai beaucoup pratiqué. Je lisais le dictionnaire et plein de livres pour améliorer ma grammaire et mes textes. J’ai pris une pause et j’ai arrêté de lancer de la musique pour pouvoir approfondir mon talent. Je voulais écrire de meilleurs flows, de meilleures mélodies et de meilleurs textes. »

Tout ce travail s’est traduit par une grosse année 2021 pour l’artiste. Il a sorti un album indépendant intitulé Wizard Boy, a été artiste invité sur le simple « Coulda Been U » d’Haviah Mighty, lauréate du prix Polaris, et il a décroché un contrat avec Interscope en novembre. « Je suis un artiste plus développé, maintenant », dit-il. « Je me suis assagi, j’ai pris de la maturité. Je suis sous contrat avec une grande maison de disques et j’ai travaillé sur des musiques bien plus folles que sur Wizard Boy. J’ai l’impression que tout ce que je fais est de mieux en mieux. »

Cadet d’une fratrie de six enfants nés de parents tanzaniens, les aspirations musicales d’Astro ont commencé relativement tard dans sa vie. Enfant, il préférait de loin le soccer à l’écriture de chansons et ce n’est qu’à la fin de l’adolescence qu’il a commencé à s’intéresser au rap. Grâce aux goûts musicaux variés de sa nombreuse famille, le jeune homme de 20 ans se souvient avoir été exposé à un mélange de genres par des artistes qui influenceront plus tard son propre travail. Il a hérité son amour du R&B des autres membres de sa fratrie et c’est à ce genre musical qu’il attribue sa façon caractéristique de livrer des mélodies.

« J’ai pris une pause et j’ai arrêté de lancer de la musique pour pouvoir approfondir mon talent »

« J’écoute beaucoup de vieux R&B des années 2000 comme Keyshia Cole et Alicia Keys », dit-il. « Encore aujourd’hui, j’écoute beaucoup de R&B avant mes séances d’enregistrement parce que ça m’aide avec les mélodies. Les jeunes de mon âge n’écoutent pas de vieux R&B, pourtant on y entend des types de mélodies qu’on n’entend plus de nos jours. Je trouve que ça m’aide beaucoup. »

Andreena Mill

Andreena Mill, mentor d’Astrokidjay

En pleine préparation du lancement de Guns and Roses prévu en avril 2022, Astro – qui aura 21 ans en mai – adopte une approche différente de ses productions précédentes. Il a troqué les freestyles à saveur trap et les petits studios maison pour des doses massives de R&B, de grands studios et une équipe de production. Voyant une opportunité de développement professionnel, son agent a jumelé Astro avec l’auteure-compositrice-interprète Andreena [Mill], qui, en plus de son travail solo, a collaboré avec des artistes comme Melanie Fiona, DMX et Drake. Elle a coécrit la majorité du projet qui paraîtra bientôt.

« C’est une des meilleures au monde! J’apprends beaucoup grâce à elle », dit le jeune homme. « Elle m’aide avec ma voix, elle m’aide à chanter certaines notes. Elle m’aide aussi avec mon processus d’écriture. C’est vraiment génial de passer du temps et de travailler avec elle. Elle est très certainement un des mentors qui m’aide avec mon son actuel. »

Ce sont ces différentes collaborations – Andreena, le membre de l’écurie OVO Roy Woods et l’artiste jamaïcain Popcaan, connu pour son « feature » sur « One Dance » de Drake –, qui ont permis à Guns and Roses  d’être le projet le plus polyvalent d’Astro à ce jour. Bien qu’il demeure discret quant à la liste complète des artistes invités, il promet que son nouvel album va toucher un public plus large et faire sa marque.

« Je suis sur une longueur d’onde totalement nouvelle. Il y a de quoi plaire à tout le monde là-dessus : les enfants, les grands-mamans, les tantes, les mamans ; tout le monde », lance Astro. « Plein de gens pourront s’y identifier. Ça va marquer la vielle en entier quand ça va sortir. J’en suis absolument convaincu. »

 



TiKA SimoneTiKA a tous les talents, celui d’être entrepreneure n’étant pas le moindre. Paru en février 2020 sur étiquette Next Door Records, son premier album Anywhere But Here l’a établie comme une incontournable voix de la nouvelle scène soul et r&b canadienne. En parallèle, l’autrice-compositrice-interprète a fait ses premiers pas dans l’univers de la musique à l’image et cofondé StereoVisual, une organisation à but non lucratif visant à favoriser l’intégration des musiciens noirs, autochtones et racisés (BIPOC) dans une industrie audiovisuelle qui ne leur accorde encore que peu d’espace pour s’exprimer.

Son plus récent dada? Les jetons non fongibles (non-fungible tokens, ou NFT en anglais). Il y a près de deux mois, Tika Simone et le rappeur Allan Kingdom ont mis aux enchères (via le protocole Etherium) une chanson, Yebo Life, dont le jeton s’est finalement envolé à 4.4ETH, l’équivalent d’un peu plus de 14 000 $CAN au moment de la transaction. Tika a depuis récidivé en offrant des jetons des chansons de son récent album – dans ce cas-ci, des éditions limitées des fichiers en format .wav, la musicienne conservant tous ses droits d’édition.

« Je suis très excité par le potentiel des jetons non fongibles », explique Tika, rejointe à Toronto où elle passe son temps lorsqu’elle n’est pas à Montréal. « Je trouve que ce concept est source de progrès, surtout pour des artistes mal servis par l’industrie de la musique. » Une manière, en somme, de générer de nouveaux revenus autonomes pour des artistes qui travaillent très souvent sans l’appui de structures ou de maisons de disques établies.

Ces revenus comptent pour beaucoup dans la démarche, reconnaît Tika, mais « c’est aussi un moyen de bâtir une communauté de fans autour de son projet. Une bonne partie de la démarche est de l’afficher sur les réseaux sociaux, donc d’avoir assez confiance en soi et en son travail pour le promouvoir activement. On peut vraiment construire une communauté, qui nous permettra ensuite de tirer des revenus plus stables; en ce moment, beaucoup d’artistes vivent des temps difficiles, parce qu’il nous était impossible de partir en tournée à cause de la pandémie. Je pense que les jetons non fongibles peuvent permettre aux artistes de joindre les deux bouts en cette période difficile. »

Période durant laquelle la musicienne a ajouté une corde à son arc : compositrice de musique à l’image. Coécrite avec Casey Manierka-Quaile pour le long métrage Learn to Swim de Thyrone Tommy, sa chanson And Then They Won’t est présentement en lice pour le prix de la Meilleure chanson originale aux prix de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision, qui seront décernés le 8 avril prochain.

« Composer pour le cinéma est une expérience plus intimiste, plus privée, que lorsque je le fais pour mes projets, abonde Tika. Il y a toute une différence entre composer une chanson pour moi et regarder un film, une scène, pour imaginer quelle musique pourrait bien l’accompagner, trouver quel type d’instrument convient à l’émotion, et c’est pour ça que le processus me paraît plus intuitif. Surtout qu’au moment de travailler sur ce projet, le réalisateur n’avait pas encore terminé son film. Donc, il nous a fallu beaucoup échanger à propos du message du film et des émotions que la chanson devait véhiculer. J’ai composé une chanson à partir de nos conversations; c’est comme canaliser l’énergie du réalisateur pour arriver à évoquer la musique qu’il imagine. »

Tika Simone a également pu mesurer les défis auxquels elle a du faire face pour prendre pied dans le monde de la musique à l’image – un monde, estime-t-elle, qui ne favorise pas l’intégration des personnes de couleurs, encore très minoritaires. C’est ainsi qu’elle a participé à la création de StereoVisual, organisme qui outille les minorités pour leur permettre d’accéder à l’industrie audiovisuelle.

« Ce projet est né d’un désir très fort d’aider cette industrie à changer », explique Tika, qui a bénéficié d’une formation dans le domaine de la composition de musique à l’image grâce à la Slaight Music Residency au Canadian Film Centre. « J’ai vécu là une super belle expérience, mais on me disait aussi des trucs comme : Tu sais Tika, si tu veux devenir compositrice de musique à l’image, tu dois apprendre à jouer d’un instrument à cordes. Soit, mais qu’en est-il alors de tous ceux qui n’ont pas eu les moyens ou la chance d’avoir une telle formation ? Pourquoi ceux-ci seraient-ils exclus de ce monde, d’autant que beaucoup de gens marginalisés n’ont pas accès à cette formation et doivent apprendre à composer avec des logiciels et leur ordinateur, parce que c’est tout ce qu’ils sont capables de s’offrir. C’est la question de l’accessibilité à cette formation qui suscite une conversation, car si on se fait dire que pour composer pour le cinéma on doit connaître la théorie musicale, ça exclut toute une catégorie d’artistes, très souvent des gens de couleur. »

C’est le chantier auquel s’attaquent les gens derrière StereoVisual, qui cherche à bâtir des ponts entre les musiciens issus des communautés culturelles et le milieu, « très blanc et très masculin » rappelle Tika, du cinéma et de la télévision. « C’est toute l’industrie du cinéma qui devra se transformer, et pas seulement le milieu de la musique à l’image », affirme Tika.