Au-delà de Patrick Watson, des Barr Brothers ou de Men I Trust, la scène d’expression anglophone du Québec est une mine d’or qui regorge de talents à découvrir. En voici cinq parmi tant d’autres.
Ada Lea
Ada Lea a passé une grande partie de sa jeunesse à chercher la perfection dans la contrainte. Avant de façonner l’une des écritures indie folk les plus libres et imagées de Montréal, son quotidien était dicté par la rigueur glaciale du patinage artistique de haut niveau. «J’ai fait du patinage artistique de manière compétitive jusqu’à l’âge de 15 ans. C’était vraiment intense, tant pour moi que pour ma famille… ça ne m’apportait plus aucune joie et c’était vraiment un grand stress… Je m’entraînais comme pour du culturisme.»
Après s’être taillée une place comme athlète aux Jeux du Canada, son corps et son esprit ont lâché prise. «J’ai juste fait un burn-out. Je n’avais pas de temps pour me reposer… je ne savais même pas ce que c’était, une vie normale.» C’est dans ce vide soudain que la musique s’immisce dans sa vie comme une bouée de sauvetage. Elle apprend dès lors à manier la basse de son père: «La basse, ça t’amène à entendre des chansons d’une façon plus weird.»
Son entrée dans le monde de la chanson se fait pourtant presque par accident. Durant ses études en musique à la réputée New School de New York, une tendinite sévère la force à poser son instrument de prédilection, la contrebasse. Privée de son moyen d’expression principal, elle obtient une dérogation spéciale pour étudier le chant avec une professeure réputée, Kate Baker. Ce détour forcé réveille une vocation: de retour à Montréal, jonglant entre son emploi dans un café et une bourse pour jeunes créateur·trice·s (Jeunes volontaires), elle commence à écrire ses propres morceaux.
Et sa carrière prend son envol depuis, contre vents et marées. «Je viens d’ici, je ne suis pas dans l’histoire francophone, je suis une anglophone», observe la chanteuse (aussi artiste visuelle), lucide quant aux barrières invisibles, mais bien réelles qui jalonnent son parcours au Québec. Elle pourrait s’exiler aux États-Unis, histoire de profiter de l’engouement généré par les critiques élogieuses qu’elle a reçues dans Pitchfork ou Stereogum, mais elle s’accroche obstinément à sa ville: «Je suis un peu têtue… tous mes ami·e·s sont ici, ma famille, c’est ici que je veux rester.» Elle refuse de plier et se console en se disant que ça n’a pas empêché Leonard Cohen de percer.
Pour ses projets futurs, entre autres son minialbum The End is a Wave publié le 12 août dernier, elle aspire à dépouiller ses arrangements, à apprivoiser l’espace et à accepter l’imperfection comme une signature humaine: «Mon souhait pour le futur, c’est de devenir plus confortable avec le fait de laisser les choses être telles qu’elles sont.»
Emma Beko
Emma Beko avait à peine trois ou quatre ans quand elle a trouvé sa voie: «Je prenais la télécommande et je faisais semblant de chanter les chansons qui passaient à la télé.»
Née à Budapest d’un père péruvien et d’une mère canadienne qui était danseuse de profession, Emma Beko grandit dans le Mile-End, à Montréal, dans un foyer imprégné de musique et de danse contemporaine. Des Fugees – dont la cassette offerte par sa tante à six ans marque son introduction au rap – à Nirvana en passant par Bob Dylan et Tracy Chapman, ses influences de jeunesse sont vastes. «Ma mère faisait jouer tous les genres de musiques… autant de la musique classique que de la musique congolaise.»
Après s’être plongée tête première dans le hip-hop au milieu de l’adolescence durant un séjour à New York (là où avait entretemps déménagé sa mère), elle cofonde dans les années 2010 le duo hip-hop et R&B Heartstreets, devenant l’un des rares groupes féminins de la scène rap québécoise à l’époque.
En solo depuis le tournant des années 2020, l’autrice-compositrice-interprète vit des hauts et des bas. Après avoir voulu «dominer le monde» avec ses premiers albums, elle a maintenant des aspirations plus modestes. «J’ai envie d’être heureuse dans ce que je fais et dans comment je le fais. Ma musique restera probablement nichée au Québec et je suis vraiment confortable avec ça.»
Cette nouvelle liberté créative a été grandement nourrie par sa relation d’amitié et de mentorat avec le très influent rappeur new-yorkais Ka, décédé en 2024 à l’âge de 52 ans. Après l’avoir découverte sur YouTube grâce à sa chanson Plaster, Ka l’a encouragée à distance. «Il m’a redonné confiance en moi. Son main thing qu’il me disait tout le temps, c’était que j’étais vraiment importante à la culture… et qu’il aimait vraiment mon écriture. »
Profondément marquée par le départ de son mentor, elle s’est inspirée de sa rigueur – Ka n’a jamais mêlé argent et décisions artistiques – en refusant tout compromis commercial. Cette maturité artistique culmine dans son nouvel album, Cicada (paru cette année), un projet d’expérimentation indie rock aux ambiances cinématiques qui conceptualise les souvenirs comme ceux (dit-on) qui défilent devant nos yeux juste avant de mourir.
À l’avenir, Emma Beko aspire à continuer de faire de la musique à sa manière, sans chercher à plaire au plus grand nombre.
Lia Kuri
Pour Lia Kuri, la musique fait partie de son un héritage familial. «Mon père m’a enseigné à jouer de la guitare. Ça a été très marquant pour moi.»
Dès l’âge de dix ans, elle s’initie au chant classique, avant d’intégrer une chorale de musique de chambre à l’école secondaire, cultivant une passion qui restera pourtant en veilleuse. Après avoir quitté le Maryland à 18 ans pour étudier les sciences de l’environnement à l’Université McGill, elle fait ses débuts, à Montréal, au sein de la formation Afternoon Bike Ride puis elle se lance finalement en solo avec un album d’une rare intensité, Motherland en 2024.
Ce premier opus, façonné par l’urgence écologique, est surtout le reflet d’une difficile entrée dans l’âge adulte. Dans sa vingtaine, Lia devient la proche aidante de ses parents malades: sa mère lutte contre un cancer, tandis que son père glisse doucement dans la démence. «Motherland, c’était relié à la dame Nature, mais aussi au fait que je devais être la mère pour mes deux parents… à cause de leur maladie», confie celle qui a pu compter sur son copain, Vincent Roberge, alias Les Louanges, durant cette période difficile.
Le décès de son père survenu à l’été 2025 laisse une blessure béante: «c’est comme si j’avais perdu mon dieu. Dans le contexte où j’ai perdu ma bataille avec la démence de mon père, je suis curieuse de savoir ce que je peux faire pour sauver le monde.»
Pour guérir et composer ses prochaines pièces, elle choisit d’explorer l’espoir, non pas comme un idéal naïf, mais comme un «mécanisme de survie», brut et malléable. «Au début, j’avais l’espoir de sauver mon père. Quand j’ai vu que c’était pas possible, je me suis ajustée. Un moment donné, je me suis dit “OK, je vais pouvoir le garder avec moi encore deux semaines”… mais deux jours après, c’est là qu’il est mort.» De cette résilience naît, en elle, une philosophie de l’instant présent. «La seule chose que je pouvais me demander: est-ce que je suis OK pour la prochaine heure?»
Inspirée par la mélancolie lumineuse et l’esprit la scène britannique de la fin des années 90 (de l’électro frénétique d’Underworld jusqu’à la britpop accrocheuse de Coldplay), Lia souhaite s’ancrer dans ce qu’elle appelle le «hopecore». C’est sa manière de transformer «une expérience personnelle en expérience universelle» dans un monde en crise. Et si elle reconnaît les barrières systémiques liées à sa langue, au Québec, elle embrasse l’avenir avec une ambition sans limites: «le chemin est plus facile pour les artistes d’ici qui chantent en français, mais il y a aussi un grand plafond de verre, pour eux, sur la scène mondiale… tandis que pour nous, sky is the limit.»

«Motherland (remixes)», par Lia Kuri. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.
l i l a
Marianne Poirier alias l i l a a commencé la musique à l’âge de quatre ans en «cassant les oreilles» de ses parents avec son violon. «C’était mon idée, c’était absolument ça que je voulais jouer, ça aurait pas pu être autre chose», se rappelle-t-elle en riant.
Préférant inventer ses propres pièces plutôt que de déchiffrer des partitions classiques, elle découvre sa voix vers 16 ou 17 ans lors d’un spectacle étudiant: «Avec une amie, on s’est dit “OK, on fait une toune! » C’était vraiment random, mais j’ai aimé ce que j’ai entendu.» Après des études éphémères en musique au Campus Notre-Dame-de-Foy et un passage à l’émission La Voix en 2015, elle trace son propre chemin hors des sentiers battus et démarre le projet l i l a en 2018.
Pour Marianne, l i l a n’est pas un personnage, mais une extension douce d’elle-même, évoquant la fleur du même nom: «c’est une fleur éphémère, mais qui revient chaque année… l i l a, c’est pour les choses éphémères qui se transforment.» Nourrie par la mélancolie aérienne de Daughter, Lana Del Rey et Sigur Rós, elle façonne un univers de folk alternatif et de pop texturée enveloppé de mystère. Sa musique est une invitation au rêve.
Ses premiers pas se font de manière profondément indépendante, en enregistrant son premier démo songs from a room (2018) directement dans sa chambre de la maison familiale. «C’est moi qui ai tout enregistré et mixé. J’ai juste mis mes écouteurs, et j’ai cliqué sur tout ce que je voyais à l’écran… jusqu’à tant que ça sonne comme j’aime.»
Après quatre minialbums, parus entre 2018 et 2022, l i l a sortira son premier album complet, angels on my mind, le 9 octobre prochain. Un projet organique et épuré, enregistré sans aucun synthétiseur: «j’ai toujours voulu que ce soit organique, le moins d’affaires possible, et là, je crois que j’ai réussi.»
Créer en anglais au cœur de la capitale québécoise amène l i l a à s’interroger constamment. «Des fois je me sens seule. J’essaie d’exister dans un monde où j’ai pas ma place, ou plutôt, dans un monde où cette place est difficile à obtenir.» Entourée de son copain (du groupe Worry) et de son coréalisateur Gaspard Eden, elle s’inspire du succès de ses ami·e·s de Men I Trust et de Ghostly Kisses, d’autres joyaux anglophones de la ville de Québec. «Si eux ont été capables de sortir de Québec, je pense que je peux aussi.»
Sarah Rossy
Sarah Rossy n’a pas grandi dans une famille très musicale, mais la création s’est imposée à elle comme un réflexe. «J’ai commencé à écrire des chansons durant mon enfance, des petits contes, des petites niaiseries que je chantais», se rappelle l’artiste aujourd’hui multidisciplinaire.
Après avoir rêvé, en vain, de cours de violon trop coûteux, elle s’initie au piano à neuf ans. «Ma professeure m’a encouragée à trouver mon esprit dans la musique, au lieu de me faire reproduire ce qu’il y avait sur la partition.» S’allume alors une étincelle, celle du besoin viscéral de bâtir ses propres univers sonores. Hésitant un temps entre les sciences de la santé et les arts lors d’un double DEC au Cégep Vanier, Sarah Rossy choisit finalement de poursuivre ses études en musique. À 21 ans, alors qu’elle étudie à l’Université McGill, elle publie ses premières compositions originales sur YouTube.
Nourrie de rock, de folk classique et de musiques de film, sa trajectoire bifurque lorsqu’elle découvre Patrick Watson. «Il faisait un mélange de pop et de classique. Je ne savais pas que c’était possible», confie-t-elle.
Fascinée par cette fusion des genres, Sarah termine huit années d’études rigoureuses en jazz. C’est là qu’elle croise la route du compositeur John Hollenbeck, avec qui elle collabore aujourd’hui au sein de la formation jazz expérimentale GEORGE. Ce bagage académique et cette soif d’exploration se déploient magnifiquement en solo, dans sa signature art rock avant-gardiste aux confins de l’improvisation et de l’électronique. Une signature éthérée et habitée, qui évoque la liberté de Björk, Radiohead ou Kate Bush, trois de ses principales influences.
Contrairement à d’autres artistes de la minorité anglophone de la métropole, Sarah Rossy refuse d’aborder sa réalité sous l’angle de la contrainte. Entièrement bilingue, née d’une mère britanno-colombienne et d’un père québécois d’origine libanaise, elle navigue de part et d’autre des frontières linguistiques. «Je me considère comme bilingue, j’aime beaucoup m’intégrer… Je trouve ça plate qu’il n’y ait pas plus de mélange linguistique», déplore-t-elle avec lucidité.
Toujours ouverte à élargir ses horizons, Sarah Rossy présentera une performance solo expérimentale au festival MUTEK le 30 août prochain dans le Quartier des spectacles, à Montréal, seule avec ses synthétiseurs et sa voix. Après la sortie d’un mini album et d’un premier album LUCID en 2025 – une œuvre thérapeutique mûrie pendant huit ans, reliant son passé et son présent – , elle prépare maintenant un album jazz expérimental et électronique pour juin 2027.

«Some Words» par Sarah Rossy. Cliquez sur le lien pour voir la vidéo.


