Atlanta a maintenant une compétitrice de taille. Toronto est désormais la capitale mondiale du « beat making ».

« Nous sommes les leaders mondiaux en ce moment à cause de l’influence de Drake sur la création mondiale dans ce domaine. Il est tellement devenu une mégavedette qu’il a influencé tout ce qui est venu après lui », affirme Rich Kidd, un producteur vétéran du « beat making » associé au groupe Naturally Born Strangers et lauréat d’un Prix Juno.

Rich Kidd« Personne ne le conteste, mais il est bon de recontextualiser le fait que ces gars-là définissent l’avenir, en ce moment. »

Et par « ces gars-là », Kidd parle des « beat makers » et producteurs qui créent des musiques pour Drake, et ils sont nombreux.

Depuis ses débuts au bas de l’échelle, Drake s’est fait une mission de faire appel à autant d’artistes de Toronto que possible pour ses chansons, et les deux créateurs qui viennent en tête de liste à ce chapitre sont Boi-1da et Noah « 40 » Shebib. Il a néanmoins fait appel à des noms moins connus tels que Matthew Burnett, Tone Mason, Frank Dukes, Vinylz, Sevn Thomas, T-Minus, PartyNextDoor, WondaGurl, et bien d’autres encore.

Bien entendu, ce n’est pas d’hier que les producteurs de hip-hop fournissent les musiques pour des succès d’artistes établis, c’est plutôt que la renommée mondiale de Drake met la ville — qu’il a baptisé The 6, en raison de ses deux codes régionaux et de ces 6 arrondissements historiques — à l’avant-scène. De plus, son profond respect pour les artistes torontois a incité les autres grands noms du hip-hop à faire appel aux mêmes artistes que Drake.

Toutefois, un « beat maker » ne peut pas se contenter de bidouiller dans FL Studio ou un autre logiciel de création musicale du genre et espérer que le téléphone va sonner avec Drake à l’autre bout du fil. Alors, comment ont-ils percé?? Comment ont-ils établi ces connexions??

Prezident JeffLa SOCAN a rencontré 6 d’entre eux — Sevn Thomas, Frank Dukes, Prezident Jeff, Matthew Burnett, Jordan Evans et Rich Kidd — qui ont créé des musiques utilisées par Drake, Eminem, Kanye West, Rihanna, Chris Brown, Lil Wayne, 50 Cent, Travi$ Scott et The Game.

Bien qu’ils soient dans un domaine hautement compétitif, tous s’entendent sur un fait : ils font partie d’une communauté tricotée serrée. Ils opèrent à l’intérieur de cercles restreints, mais ces cercles ne sont toutefois pas hermétiques. Comme tout domaine où il faut des années pour se faire un nom, ceux qui ont du succès ont toujours à l’œil leurs collègues qui, eux aussi, aimeraient percer — ou marauder leurs clients. Pour les artistes en émergence, le talent compte, mais il faut aussi être soi-même, respectueux des autres, et dégager une énergie positive. C’est à ce moment que les portes s’ouvriront…

« Je ne remercierai jamais assez mes parents de m’avoir enseigné à toujours écouter les gens que je respecte?; c’est ça que vous ressentirez lorsqu’on se rencontrera », explique Prezident Jeff, né Jeffrey Offe, qui a collaboré avec les Roy Woods (Canada), Little Simz (Angleterre) et Kevin Gates (États-Unis). « Je suis très respectueux et humble. Je n’aime pas parler de moi-même. J’ai toujours été ainsi. Je me demande souvent comment j’ai pu faire partie de certains cercles — car je connais pratiquement tous les plus grands producteurs —, mais lorsque je m’y attarde, je constate que, outre mon talent, c’est probablement à cause de la “vibe” que je dégage. »

Matthew BurnettMatthew Burnett a fait ses débuts alors qu’il était encore au secondaire en tant que producteur sous contrat pour Boi-1da — un emploi qu’il a occupé pendant 3 ans —, et il partage la même opinion : le respect est la clé du succès. Le domaine du « beat making » et de la production est un des domaines du monde du hip-hop où le « swag » et la vantardise ne vous seront d’aucun secours pour arriver à percer. « Si je me fie à ma propre expérience, si vous tentez d’approcher un artiste plus expérimenté, tout réside dans vos intentions, votre personnalité et votre niveau de talent, car nous avons tous eu affaire à des gens mal intentionnés », explique Burnett.

« Mais si vous avez du talent et que vous êtes nouveau sur la scène, que vous dégagez une bonne énergie et que vous êtes agréable, alors, vous pouvez songer à dire quelque chose comme “Que penserais-tu d’une collaboration??” Souvent, pendant une séance d’enregistrement, le nom d’un nouveau venu va revenir à plusieurs reprises dans la conversation et je vais écouter ce qu’il a fait, j’ai aimé et c’est moi qui propose une collaboration. »

C’est vraiment aussi simple que ça.

Jordan EvansPour Jordan Evans, « les producteurs qui créent des hits avec des artistes établis font partie d’une très petite communauté et nous nous entraidons énormément. Je parle en mon nom et celui de Matthew et d’autres artistes avec qui nous collaborons, et nous jouons sans aucun doute un rôle de mentorat pour de nombreux créateurs en émergence, la relève du “beat making”, en leur prodiguant de l’aide, des conseils, des directions et tout ce dont ils ont besoin. »

Ce sont Evans, Brunett et Boi-1da qui ont créé la musique pour le mégasuccès « Not Afraid » de Eminem en 2010. À ce jour, aux États-Unis uniquement, la chanson a été certifiée 10 fois Platine. Difficile de connaître un succès plus retentissant que ça. Et aucun de ces succès n’arrive de la même manière.

Frank Dukes (né Adam Feeney) a commencé sa carrière en tant que DJ alors qu’il était au secondaire, lui aussi. Avec détermination et perspicacité, il a découvert les sources des échantillonnages de ses producteurs préférés tels que RZA, Pete Rock et DJ Premier. À l’époque, il avait un imprésario qui se chargeait de proposer ses créations aux artistes. « Début 2000, vers 2004 ou 2005, je crois, j’ai réussi mon premier placement de “beat” sérieux pour G-Unit, c’était pour une pièce de Lloyd Banks, mais elle n’a jamais été lancée », raconte Dukes. « J’ai eu 5000 $ pour cette track, si je me souviens bien. J’étais jeune et je me suis dit que c’était grassement payé pour faire de la musique. C’est là que j’ai réalisé que je pourrais gagner ma vie en faisant ça. »

Frank DukesUn des plus importants tournants de la carrière de Dukes est venu lorsqu’il a changé son approche créative. Il a échantillonné The Menahan Street Band pour un de ses mixtapes, et a fini par devenir un bon ami du groupe. Lorsqu’il s’est installé à New York pour un certain temps, il a passé pas mal de temps dans leur studio et a intégré leur approche de la création musicale et de l’enregistrement.

« Ça m’a ouvert les yeux sur un tout nouveau pan de la création musicale, de la création de “beats”, et de la création d’une chanson à partir d’une idée », explique-t-il. « J’ai compris comment aider cette idée à grandir et à devenir une chanson, par opposition à simplement créer des “beats” et à les proposer autour de soi. »

De ses propres dires, Sevn Thomas (né Thomas Rupert Jr.) a fait ses débuts dans l’industrie de la musique alors qu’il n’était âgé que de deux ans, en Jamaïque. Son oncle, l’artiste dancehall DJ Rappa Robert, l’emmenait avec lui en studio alors qu’il y travaillait avec UB40. Formé à sa future carrière dès la plus tendre enfance, il créait des « beats » sur un Triton de Korg et avait déjà endisqué alors qu’il n’était qu’en 5e année du primaire. Il a eu son premier « hit » national à l’âge de 10 ans avec la pièce « Too Young for Love » parue sur une compilation de Master T sous le pseudonyme de Suga Prince. À l’âge de 15 ans, il était sous contrat chez Sony BMG.

Sevn Thomas« Je travaillais au studio de Sunny Diamonds quand j’étais en secondaire 3. Sunny est une institution dans cette ville, c’est un ingénieur du son hors pair et un incubateur de talent », explique Thomas. « Tout le monde veut travailler avec Sunny Diamonds pour leur première séance d’enregistrement. C’est ainsi que j’ai pu connaître autant de gens avec qui je suis encore en contact aujourd’hui. »

« Je connais Boi-1da depuis environ 12 ou 13 ans. Je travaillais sur mon propre album alors que j’étais chez Sony BMG. Boi-1da venait au studio de Sunny Diamonds et il y entendait mes “beats” et m’a demandé “Yo, comment tu t’appelles?? Je vais demander à mes avocats de t’écrire un contrat.” », se souvient-il encore. « À l’époque, il commençait à peine à connaître le succès grâce à celui de Drake, c’est au moment où “Best I Ever Had” venait de paraître. So Far Gone venait de sortir. Il a été happé par le tourbillon, mais c’est un homme de parole et il est revenu vers moi quelques années après, lorsque je me suis inscrit au Battle of the Beat Makers, en 2012. J’affrontais Wondagurl. On a dû s’y reprendre à trois fois, car les juges n’arrivaient pas à trancher. »

Et c’est ainsi qu’il a eu la chance de collaborer avec Drake : grâce à Boi-1da.

Mais ces 6 producteurs ne sont pas les seuls à faire parler d’eux : Big Pops (The Game, Meek Mill); Mikhail (Flo Rida, Vybz Kartel, Lil Wayne); Moss (Ghostface Killah, Raekwon); Raz Fresco (Tyga, French Montana, Mac Miller); et l’équipe de Tone Mason (Drake, Jay Z, Dr. Dre) sont tous très actifs dans le « beat making » et la co-création de chansons pour les plus grands noms du hip-hop.

D’ailleurs, bon nombre d’artistes de la relève dans le domaine du « beat making » profitent de cette Battle of the Beat Makers — fondée en 2005 par Clifton Reddick et son entreprise Sound Supremacy Entertainment — pour se faire connaître. L’événement s’est depuis imposé comme un des plus prestigieux pour faire valoir son talent de producteur, ce que font chaque année des centaines d’entre eux de partout sur la planète. Boi-1da a remporté le concours à trois reprises. WondaGurl également, à 15 ans. T-Minus est aussi un ancien lauréat. La plus récente édition a eu lieu en 2015. Boi-1da a parcouru beaucoup de chemin depuis ses victoires et il est désormais l’un des juges qui sélectionnent les 32 participants.

Depuis 2013, Toronto peut également compter sur l’existence d’une école sans but lucratif nommée The Beat Academy. L’institution encourage et éduque les jeunes « beat makers » à travers des ateliers ainsi qu’avec la présentation du Battle of the Americas International Beat Battles. #TeamTO a battu Team Texas lors de l’édition 2014 du festival SXSW ains que Team L.A. lors de l’édition 2015 du Grammy Week.

L’Académie est le fruit de l’imagination et du travail de “homeless à Harvard” étudiante Toni Morgan, la même qui dirigeait les combats de MC Made in Canada dont le succès lui a permis de louer son premier appartement alors qu’elle était sans domicile fixe, à l’époque.

« Toronto est l’épicentre nord-américain du talent pur », affirme Morgan. « La diversité de notre ville se prête à merveille à la façon dont les jeunes gens créatifs sont influencés. Lorsque nous avons mis sur pied la Beat Academy, notre but était — et est toujours — de créer de nouvelles avenues au bénéfice de “beat makers” et producteurs de la relève afin que ceux-ci puissent faire de la production musicale leur gagne-pain, une véritable carrière. »

« Nous avons été témoins du succès de plus d’un “beat maker” et producteur qui sont passés de leur sous-sol à un contrat auprès d’une maison de disque, à des collaborations avec des artistes primés aux Grammys et qui sont devenus musiciens à temps plein, tout ça grâce à notre engagement à faire connaître ces inconnus à l’industrie de la musique populaire. J’ai été aux premières loges de ce changement dans l’industrie qui inclut désormais les “beat makers” et les producteurs dans le processus de création. »


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Depuis qu’elle a fait paraître son premier album 10 000 en octobre 2015, la chanteuse et musicienne Émilie Kahn n’a guère eu de répit. Elle n’a pas tardé à prendre la route en compagnie d’Ogden (le nom du modèle de sa harpe celtique fabriquée par Lyon & Healy), assurant les premières parties du groupe montréalais Half Moon Run. Un long voyage qui l’a conduit de l’Europe jusqu’aux États-Unis.

Un brin réservée, la jeune femme originaire de Saint-Lazare s’exprime calmement, d’une voix douce, à l’image de ses chansons, touchantes et gracieuses. L’univers musical d’Emilie est propice au recueillement, à la rêverie, une folk indie pop voguant entre mélancolie et romantisme. Ses chansons, elle les a composées sur une période de trois ans. À l’époque, et malgré un EP fort bien accueilli à sa sortie en 2013, la musicienne doutait encore de son potentiel et de la portée de son travail.

« J’ai eu de gros moments de doute durant la création de 10 000. Quand j’ai signé avec Secret City (Patrick Watson, Jesse Mac Cormack…), je n’étais pas certaine encore de la qualité de mes chansons. Puis, petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai choisi ce titre qui est aussi celui d’une chanson que j’ai composée alors que je me demandais souvent si j’arriverais à percer avec ma musique. Dans ce morceau, je chante «Ten thousand talents that you’ll never see, ten thousand talents that I’ll never be…». Y’a tellement de gens qui font de la musique! Donc même si je sais que je suis capable, je me disais que peut-être personne ne le remarquerait. Ce disque, c’est finalement l’antithèse de cette crainte ».

Emilie & OgdenÀ l’instar du précédent EP, Emilie Kahn a fait appel à Jesse Mac Cormack pour la réalisation de l’album. « J’avais un autre projet musical avant et j’avais enregistré avec lui. J’ai aussi entendu d’autres choses qu’il avait enregistrées et je le trouvais vraiment génial », détaille Émilie à propos du prolifique réalisateur et musicien. «Donc, quand j’ai démarré Emilie & Ogden, je l’ai approché. Il est très jeune mais c’est un artiste très créatif! On a travaillé une grande partie du disque au Studio B-12; c’est une maison bizarre en pleine campagne avec des millions de pièces. On est demeuré là pendant une semaine. La majorité des voix ont été enregistrées dans un autre studio près de Morin-Heights avec Éloi Painchaud. C’est un processus qui a duré assez longtemps, un long chemin sinueux », admet Emilie au sujet de la gestation et de la genèse de 10 000. «L’album a dormi un certain temps dans un tiroir, car on ne savait pas trop si on allait trouver un label ou si on le sortirait nous-mêmes et finalement on s’est fait approcher par Secret City. »

Dans la foulée de la création de 10 000, Émilie Kahn s’est risquée à reprendre à sa façon la pièce Style de la pop star américaine Taylor Swift et d’éventuellement en faire une vidéo… qui a été vue plus de 325 000 fois sur You Tube.

« Je ne sais plus quoi penser… J’ai encore du plaisir à jouer cette chanson, reste que je n’ai pas envie d’être connue comme une célébrité YouTube. C’était super intense pendant un moment au début et c’était avant que je ne sorte l’album. Je me suis demandé si cela avait été une bonne chose et avec le recul je pense que oui. Je trouvais ça intéressant de prendre une chanson populaire et d’en faire une version complètement différente. En nuançant on arrive parfois à provoquer une autre émotion que celle de la version originale. Cette reprise a généré un petit buzz et a contribué à attirer l’attention des gens et des médias sur ma musique. »

« C’est en fait Taylor Swift elle-même qui a tout déclenché en retweetant simplement un lien avec ma reprise. Je me demande même si elle l’a vu! », s’esclaffe Émilie qui avoue d’emblée avoir un faible pour la pop sucrée. « J’ai écouté beaucoup d’artistes indie quand j’étais ado, St-Vincent, Feist, Metric… Je jouais déjà dans un groupe quand j’étais au secondaire et quand je réécoute ce que je faisais à l’époque je réalise que ce n’est pas si loin de ce que je fais aujourd’hui. Mais j’écoute aussi beaucoup de grosse pop comme Beyoncé, Drake et Taylor Swift bien entendu! »

« On m’a déjà dit après un de mes concerts que je fais des chansons pop mais orchestrées et interprétées de façon complètement différente. Donc ma musique rassemble pas mal toutes mes influences. »


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Si l’on se fie aux Nations Unies, 2016 serait l’année internationale des légumineuses. Nourrissant, peut-être, mais pas très excitant du point de vue artistique, vous en conviendrez. On préfère donc vous rappeler que 2016 marque également la deuxième moitié de ce qui a été désigné comme « L’année Jean Derome » par nul autre que… Jean Derome lui-même. Après avoir obtenu une bourse de carrière du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), le saxophoniste et flûtiste, compositeur et improvisateur chevronné, a décidé de célébrer son 60e anniversaire de naissance en revenant sur quatre décennies de musiques audacieuses.

L’idée était d’offrir au public une petite partie de son imposant répertoire lors d’une série de concerts échelonnés sur 12 mois, des shows conçus pour petits et grands ensembles, qui balanceraient entre improvisations et interprétations, créations et reprises. L’année Derome serait aussi marquée par un documentaire, « Derome ou les Turbulences Musicales », une expo de photos et un disque, Musiques de Chambre 1992-2012.

« Dans le genre de musique que je pratique, une première mondiale, c’est aussi souvent une dernière mondiale! »

« J’ai parfois l’impression d’être passé directement de la relève à la bourse de carrière », lance le musicien, qui a fait ses débuts professionnels au début des années 1970. « Je trouvais ça intéressant de faire le point et surtout de pouvoir mesurer l’évolution de ma musique au fil des ans. Mais ce qui était certain, c’est que je ne voulais pas faire de rétrospective classique: j’aime l’idée que si on ne l’indiquait pas clairement, le public ne saurait pas vraiment si telle ou telle pièce est ancienne ou récente. »

Jean Derome

Photo: Martin Morissette

Voilà une belle façon de décrire cette fameuse « musique actuelle » à laquelle le nom de Jean Derome est associé depuis si longtemps. Elle puise à tous les genres et toutes les époques et son audace et son absence de codes précis la rendent aussi intemporelle qu’insaisissable. « C’est une musique parfaite pour moi, car elle est une espèce de zone grise permanente, poursuit Derome. C’est une musique de flexibilité, de mobilité: on peut emprunter au jazz, au folklore, au rock, à la musique contemporaine. »

Sans surprise, c’est à Victoriaville qu’a débuté l’Année Derome en mai 2015. À l’invitation du fondateur et programmateur du Festival de Musique Actuelle, Michel Levasseur, Jean Derome s’est amené dans les Bois-Francs avec Résistances, une création électrisante réunissant 20 musiciens (pour la plupart des amis et complices de l’étiquette Ambiances Magnétiques, cofondée il y a une trentaine d’années par Derome, Joane Hétu René Lussier naviguant entre improvisation et composition, sous la houlette du chef. Inspiré de Canot Camping, un autre projet pour grand ensemble, ce spectacle, malgré son ampleur, semblait être destiné à demeurer unique, comme c’est souvent le cas avec les événements de musique actuelle.

« Dans le genre de musique que je pratique, une première mondiale, c’est aussi souvent une dernière mondiale! » lance Derome avec un petit rire jaune. C’est un autre avantage de cette année de célébrations: faire revivre des trucs qui n’ont existé qu’une seule fois, revisiter des pièces qui n’avaient pas dit leur dernier mot! »

Multi-instrumentiste, Derome est surtout associé au saxophone, son instrument de prédilection depuis maintenant plusieurs années «  J’ai passé la première moitié de ma vie de musicien en jouant surtout de la flûte et la deuxième en jouant surtout du saxophone. Si on me demande ce que je suis, je réponds généralement « musicien » ou saxophoniste. »

Même s’il semble faire corps avec son instrument, Jean Derome lui est souvent infidèle: en concert, il n’est pas rare de le voir empoigner l’un des nombreux appeaux de chasse qu’il collectionne depuis des années, un instrument jouet ou simplement un objet quelconque dont il apprécie la sonorité. On l’a même déjà vu faire un solo de sac de chips dans un show de danse… « Quand j’ai découvert les appeaux et sifflets, j’ai pu étendre mon langage musical. Je sais que pour le public, il y a quelque chose de presque comique à me voir jouer de ces objets bizarres, mais pour moi, ils sont simplement un moyen de faire sortir les sons que j’ai en tête. »

S’il gagne sa vie en multipliant les compositions de commande pour le cinéma, le théâtre, la danse et la télé (il n’hésite pas à se qualifier de working musician), Jean Derome demeure un explorateur dans l’âme, prêt à se lancer à corps perdu dans l’inconnu. Il continue de pratiquer un art exigeant et résolument anti-commercial, destiné à un public avide de surprises. Par le passé, Jean Derome a déjà décrit sa pratique comme un véritable sacerdoce. Sa carrière ne serait-elle qu’un long parcours du combattant?

«  C’est peut-être un combat, mais je ne me suis jamais battu contre des gens. Contre moi-même, peut-être, contre la tentation de devenir aigri ou blasé. Des fois je me dis que je pourrais prendre ma retraite, mais ça ne dure jamais longtemps parce plein de nouveaux projets débarquent et je suis incapable de dire non. Un pommier, ça fait des pommes. Un musicien, ça fait de la musique. C’est pas plus compliqué que ça! »

 


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