Si vous visitez le compte Instagram de Turbo, vous y verrez des photos de l’artiste calgarien en bottes de cowboy, casquette à motif camouflage et boucles de ceinture reluisantes. « Je veux être le visage du country hip-hop », dit Turbo. « Je n’ai pas encore battu de records, mais ça s’en vient. »

La musique de Turbo est un heureux mélange de « twang » country et de « beats » hip-hop qui a vu le jour avec le succès de Lil Nas X et d’autres artistes au confluent de plusieurs genres musicaux. Bien que Turbo roule sa bosse depuis bien avant « Old Town Road » — son père est un artiste bluegrass et il a grandi baigné dans cette musique — c’est après qu’un de ses anciens gérants lui a fait connaître le outlaw country et des artistes comme Colter Wall que Turbo s’est lancé dans ce genre. Parallèlement, il créait ses propres « beats » dans sa chambre à coucher et il a décidé de fusionner ces deux mondes en apparence divergents. Il a depuis été mis sous contrat par la maison de disques indépendante 10K/Internet Money Records, basée à Los Angeles.

« Certaines de mes chansons sont ultra country et d’autres sont plus hip-hop », explique Turbo. « Puis, de temps en temps, je trouve un juste équilibre et ce sont ces chansons-là que je mets de l’avant. » Il donne comme exemple parfait sa pièce « Heart Stop ». Il y amalgame guitare acoustique, écriture intimiste et « beats » rebondissants et il nous explique que le texte est inspiré de ses problèmes de santé mentale et de les accepter comme faisant partie de qui il est.

Son simple actuel, « Summer’s End », propose « des guitares qui rappellent Johnny Cash », et elle a été écrite immédiatement après un voyage en camping. « Au Canada, on n’a que quatre mois par an pour profiter pleinement de la vie. On va dans le bois, on campe et on fait le party solide », explique Turbo. « c’est génial, mais quand l’été s’achève, t’es presque content, parce que t’as vraiment trop fait le fou tout l’été. »



Les frères Simon et Henri Kinkead visitent la Migration sous toutes ses formes dans un premier album paru en octobre et titré ainsi par cette action de quitter les lieux. Les questionnements, les changements que l’on choisit ou non, l’évolution nécessaire de l’enfance vers la vie adulte : le duo, épaulé par Simon Kearney à la réalisation propose dix chansons qui accompagnent la mi-vingtaine aussi bien que le café accompagne les lundis matin.

KinkeadLes oiseaux quittent pour l’hiver, mais finissent par rentrer à la maison. Les jumeaux Kinkead essaient de regarder devant en faisant le deuil de ce qu’ils laissent derrière. « La COVID nous fait vivre une crise existentielle dans un contexte où tout le monde est en crise. C’est difficile de démêler ce qui vient de nous et ce qui vient de la pandémie dans le stress qu’on vit », rapporte Henri. La confusion est entière.

« L’anxiété nous assiège de toute part sauf que la société continue à progresser, parfois dans le mauvais sens et les questionnements sont permis, même s’il faut gérer une crise plus grande que nous, répond Simon. Il y a moyen de s’y perdre et l’équilibre est difficile à trouver. »

Les jeunes adultes d’aujourd’hui ont grandi avec les réseaux sociaux et ils se sont définis à travers eux, ce qui les rend enclins à souffrir de la surexposition de soi dans un contexte d’isolement. « Pour nous, après, ça va de soi, de parler de tout ce qu’on vit et de mettre un aspect très personnel dans nos chansons », avoue Simon. Abordant sans détour d’autres traits identitaires comme les orientations et appartenances sexuelles, ils ne se formalisent pas et disent les choses telles qu’elles sont.

« On ne cherche pas à provoquer, poursuit Simon. On ne se prend pas pour Hubert Lenoir, mais on sait qu’on représente un autre modèle de différence. On est un autre vecteur de ce message-là qui mériterait d’être partagé le plus possible. Plus il y aura de modèles, plus les gens qui ne se sentent pas représentés vont se sentir bien. »

Selon Henri, Simon Kearney a cimenté les propos de Kinkead en coulant une fondation à cette maison du groove qu’est leur album.  « Il nous a donné une cohérence stylistique. On est davantage des songwriters donc on travaille plus avec la guitare et la voix, puis en studio, on lui a parlé de nos inspirations et il nous a trouvé une identité sonore. »

Et si certains pensent que les jumeaux ont un sixième sens pour communiquer sans rien dire, peut-être que les frères Kinkead ont ce petit don ésotérique pour la cohésion. « Notre télépathie, c’est que l’on connait les limites de l’autre. On ne met pas de bâtons dans les roues de l’autre parce qu’on est en symbiose totale », dit Henri.

Et même si la clé de leur succès est dans leur vision commune, ils savent reconnaître les forces qui les distinguent l’un de l’autre. « Henri a plus l’instinct du hook pop que moi, admet Simon. Moi je m’intéresse aux mots et aux façons de dire les choses, d’optimiser un texte. Je suis plus vulnérable et sensible, disons. » « Simon, c’est le emo du groupe, rigole Henri. On aime aussi beaucoup rebondir sur une idée de l’autre et laisser aller l’inspiration et la suivre jusqu’au bout. Pour la chanson Atomic Suzie, j’avais l’idée d’une femme transe qui entre dans un karaoké et qui domine. C’est venu après un jam de drum et de bass. »

Dans l’idée de la migration, au-delà de l’évolution de l’humain vers sa version préférée de lui-même, persiste également la nécessité de croître dans un environnement où il fera bon vivre. « La crise climatique c’est une chose, mais de participer à une transition vers un système politique et économique qui va nous permettre de survivre en évitant de ne profiter qu’à une infime partie de la population, ça, c’est nécessaire, dit Henri. Au lieu que 10 % des gens puissent aller vivre sur Mars, on pourrait essayer de faire en sorte que tout le monde ait accès à l’eau potable sans que ça vire en guerre civile. » « C’est vraiment difficile de faire ça, une révolution, renchérit son frère. Il faut trouver l’équilibre entre toutes les choses importantes pour nous et celles qui sont nécessaires pour permettre à l’autre de vivre aussi. »

Et après la révolution, la non-fin du monde, le bout de la pandémie, il restera encore un désir : celui de faire entendre cette musique vectrice de changement. « La musique existe grâce aux échanges, croit Henri. On a la chance d’avoir eu un accueil favorable sans lancement physique. Ça met la table pour la suite. On a la chance d’être jeunes et d’avoir l’énergie de continuer. On est optimistes. On va avoir une bonne swing quand le temps sera venu. » « On va aller travailler chez Normandin en attendant, en continuant de se nourrir artistiquement, poursuit Simon. Il n’y a rien pour nous arrêter. »

 



La plupart du temps, vous trouverez l’auteur-compositeur Luca Fogale assis à son piano droit, un modèle Yamaha de 1974, dans le sous-sol de sa demeure de Burnaby, en Colombie-Britannique, ales yeux clos en attendant une visite de sa muse. Il a fait l’acquisition de son instrument — qu’il surnomme « mon petit vieil ami » — il y a une décennie.

« Je m’y installe chaque jour, sans faute », confie-t-il. Ce piano est le cœur de son studio maison où il crée et collabore. Ce petit espace souterrain est l’endroit où ont été créées — et enregistrées, pour la moitié d’entre-elles — les 12 chansons de Nothing is Lost, son plus récent album paru en septembre 2020.

« J’habite ici depuis huit ans », explique le membre SOCAN qui était en nomination pour un Western Canadian Music Award 2020 dans la catégorie artiste pop de l’année. « Avant la COVID, je recevais la visite de plein d’auteurs-compositeurs et nous écrivions des chansons dans cet espace. C’est calme et accueillant, il n’y a pas beaucoup de fenêtres. C’est un endroit très rassurant où je me sens libre d’aller au plus profond de moi-même. Je ferme mes yeux et je reste ici aussi longtemps qu’il le faut. J’aime savoir que je peux venir ici quand bon me semble. »

L’honnêteté et de la nature cathartique des chansons de Fogale font que de plus en plus de gens apprécient — et découvrent — sa musique. L’auteur-compositeur né et élevé en Colombie-Britannique a présenté sa musique sur des scènes canadiennes, américaines, européennes, australiennes et japonaises. Ces scènes, il les a notamment partagées avec Half Moon Run, Serena Ryder et Josh Ritter. En 2020, la musique de Fogale a été écoutée plus de 30 millions de fois au total sur toutes les plateformes et il a été en couverture de plusieurs listes d’écoute majeures en plus d’être le sujet de plus de 85 000 recherches sur Shazam.

« Je n’aurais peut-être pas connecté avec ces collaborateurs, n’eût été la pandémie »

Nothing is Lost a été écrit au fil des trois années précédentes à mesure que le projet évoluait. Pour Fogale, l’écriture de chansons est un exercice de « petit train va loin », comme le dit l’expression populaire. Mais parfois, lâcher prise et savoir quand une composition est terminée peut s’avérer difficile. « J’ai un processus particulièrement méticuleux », dit-il. « Je passe beaucoup de temps sur l’écriture et l’enregistrement. Je ne travaille pas très vite. J’ai tendance à m’asseoir et à évaluer et réévaluer la valeur d’une chanson, sa production, sous toutes ses coutures. »

Lorsque la pandémie a été déclarée, Fogale avait suffisamment de chansons pour un album complet, mais elles ne lui semblaient pas assez importantes pour les lancer à un moment où il y avait autant d’initiatives de justice sociale qui bouillonnaient. Il a donc profité de cette période pour écrire de nouvelles chansons qui soient le reflet de la zeitgeist et de sa vérité à lui. Le résultat de cette réflexion plus profonde : les deux chansons qui se retrouvent en ouverture et en clôture de l’album. « Nothing is Lost » et « You Tried » – une pièce remplie d’espoir qui clôt l’album sur une note optimiste.

Comme la plupart des artistes durant la COVID-19, tandis qu’il était impossible de donner des spectacles, Fogale s’est entièrement consacré à la création, seul ou de manière virtuelle avec d’autres auteurs-compositeurs un peu partout à travers le monde. Pour lui, c’est un des bons côtés de la pandémie.

« Je trouve très enrichissant de participer à des séances de création sur Zoom », affirme l’artiste. « Si la pandémie ne m’avait pas forcé à collaborer en ligne, je ne me serais probablement pas connecté à ces gens. »

Et de trois : « Surviving » dans Grey’s Anatomy

Sa chanson « Surviving » a été en vedette dans le premier épisode de la 17e saison de Grey’s Anatomy. Ce n’est pas la première fois qu’une de ses œuvres est en vedette dans cette populaire série télé. Shazam a connu un pic de recherche durant la diffusion de l’épisode tandis que plus de 20 000 personnes ont prononcé les mots « Hé, Siri (ou Alexa), qui chante cette chanson ? » Fogale ne cache pas que c’est toujours un événement spécial lorsqu’il entend une de ses créations sur un nouveau médium.

« J’ai une merveilleuse petite équipe qui travaille très fort pour s’assurer que mes chansons se rendent partout où elles peuvent », explique-t-il. « C’est la troisième fois qu’une de mes chansons est utilisée dans cette série. J’ai adoré la réaction des gens quand ils l’ont annoncé sur les réseaux sociaux. Les gens adorent ça quand deux choses qu’ils aiment se rencontrent, c’est très excitant. »

« Voir que ta chanson a été choisie parmi des millions — du moins dans mon créneau — parce qu’elle exprime le mieux les émotions d’une scène, c’est une leçon d’humilité », avoue-t-il. « La scène où on entend “Surviving” était magnifique et intense — une intervention émotionnelle auprès d’un des personnages où il était question des stigmates reliés à la santé mentale. Ce sont des sujets auxquels je réfléchis beaucoup et le fait qu’une de mes chansons soit utilisée dans une telle scène m’a beaucoup touché. Entendre mon petit piano dans cette émission et voir ensuite toutes les histoires partagées sur Instagram a été vraiment incroyable. Je ressens mon chez-moi dans cette chanson. »