Décollage réussi : Bob Bouchard et Lou Bélanger sont en orbite. Six mois après la sortie du premier album dancehall fusion de leur projet Di Astronauts, ces deux prolifiques producteurs de la Capitale tracent leur trajectoire en rêvant que leurs chansons fassent le tour de la planète. Hier les FrancoFolies, aujourd’hui le Festival d’été de Québec, demain… l’univers entier !

Mais au fait, c’est qui au juste, Di Astronauts ? Penchés sur le téléphone-haut-parleur depuis leur chambre d’hôtel de Saskatoon où ils se sont rendus accompagner la chanteuse Marième, trois musiciens parlent en même temps : Bouchard, Bélanger – deux vétérans de la scène rap/groove de Québec, membres du collectif Movèzerbe et CEA – et l’ami Papa T, le Jamaïcain le plus en vue de la ville de Québec.

Di Astronauts

Les chanteuses Di Astronauts au FEQ 2017. De gauche à droite: Dah Yana, Marième, Sabrina Sabotage (Photo : Marième)

« Un collectif à dimension variable ? Ouais, ça ressemble pas mal à ça », répond Bouchard, rappelant que sur ce tout premier album, Lova Notes & Outta Space Poems (paru chez Coyote Records), on peut également entendre les voix de King Abid, Sabrina Sabotage et Marième. La tribu, quoi.

Bélanger s’explique : « Di Astronauts, c’est notre laboratoire. Une excuse pour faire ce qu’on avait envie de faire depuis longtemps », soit un mélange assez habile de pop chantée en français, en anglais, en patois ou en arabe (merci King Abid !) infusée dans le dancehall et new roots jamaïcain et la musique électronique grand public. Un goûteux melting pot, brassé à plusieurs mains, cohérent malgré l’éventail d’ingrédients musicaux utilisés.

« On aime l’idée du projet collectif, poursuit le beatmaker, à la façon de Major Lazer, par exemple, ou encore Bran Van 3000 – si tu savais combien on est des fans de Bran Van, t’as même pas idée ! C’est ça le concept : avoir un noyau de producteurs-maison, qui se donnent la liberté d’inviter n’importe qui à chanter. C’est un processus qui nous parle, cette idée de donner une direction musicale globale à un projet, mais en incorporant le talent d’autres artistes, qui apportent leurs propres saveurs aux chansons. »

L’entreprise a beau avoir été calquée sur le modèle à l’efficacité démontrée de Major Lazer, elle ne manque pas d’audace dans le contexte québécois. Car ici, le reggae et le dancehall n’ont pas spécialement la cote, sinon lorsqu’un artiste pop l’aborde de manière touristique, pour ainsi dire. Consacrer quasiment tout un disque à cette musique – par ailleurs fort accrocheuse – semble ainsi être une véritable œuvre de passion.

« Un peu comme tout le monde, on aimait ça, le reggae, à travers les albums de Bob Marley, Peter Tosh, Gainsbourg aussi, explique Bob Bouchard. Marième, par contre est une grosse fan de reggae, elle nous y a intéressés davantage. Nous, nous étions plus dans la mouvance hip-hop, près des gars d’Alaclair, Movèzerbe, etc. Or, à mesure que la scène rap devenait de plus en plus blanche, de plus en plus nihiliste, on a réalisé qu’on se retrouvait mieux dans le reggae, dans l’idée de pouvoir changer le monde ensemble avec un message positif… ce qu’on appréciait du rap à la base, finalement.

Di Astronauts

Les chanteurs Di Astronauts au Francofolies 2017. De gauche à droite: King Abid, Papa T. (Photo : Mathieu)

Mais rendons à César : le « Capitaine du reggae » à Québec, c’est King Abid. Lui, quand il est arrivé, il a voulu fonder une scène reggae ici » et il y est parvenu : les radios alternatives et universitaires pullulent d’émissions dancehall-reggae et plusieurs soirées consacrées au genre sont organisées. Comme le dit Bob, « y’a pas énormément de monde qui soutiennent la scène reggae à Québec, mais ceux qui aiment ça, y’aiment ça en tabarnak ! »

« Nous, on l’aime, le reggae, et on le fait de façon très actuelle, pense Bouchard, en évitant de le faire en nostalgie, ou de manière « touristique ». Aussi puisque la musique se consomme sur des plates-formes de streaming, notre stratégie est de faire de la musique qui puisse voyager et faire des gestes en conséquence, comme d’aller en Jamaïque avec Papa T pour tourner un clip et faire des contacts avec des chanteurs de là-bas. »

L’astuce de Di Astronauts est d’attaquer sur tous les fronts : les radios avec une ritournelle pop électronique intitulée Feelin’ Better et chantée par Sabrina Sabotage, les plates-formes et YouTube avec des grooves dancehall ensoleillés. À chaque fois, les deux rats de studio accouchent d’une bonne rythmique, puis approchent différents chanteurs pour leur donner vie.

« C’est un projet qu’on aborde à long terme, assure Lou. Ça nous permet de sortir des singles quand on veut, des EP, un clip, toujours dans cette idée de collaborations. Par exemple, on pense à faire un projet avec juste des femmes – ça s’appellerait Di Astronettess. Un autre juste en français, parce qu’on est sur Coyote Records. On pense qu’avec Di Astronauts, on a jeté les bases d’une idée qui peut perdurer sur les cinq, dix prochaines années. Ça peut être très pop, mais c’est aussi cohérent, pointu, niché. C’est ça la liberté que nous procure un projet comme celui-ci. »



Originaire d’Oakville, en Ontario, Allie Hughes a généré un « buzz » considérable au début de sa carrière à Toronto, où on la décrivait comme un spectacle à ne pas manquer où se côtoyaient art performance, théâtralité et mélodies pop irrésistibles.

Ce n’est toutefois que lorsqu’elle est partie pour Los Angeles et qu’elle est devenue Allie X que sa carrière a réellement pris son envol. Ainsi, depuis 2014, elle a lancé son EP intitulé CollXtion 1 dont on se souvient principalement pour la chanson « Catch » et son vidéoclip très stylisé et les somptueuses louanges reçues de la part de Katy Perry. Son nouvel album, CollXtion II, est une envoûtante proposition de synth-pop qui est aussi près de la perfection qu’elle pourrait l’être, à moins de s’appeler Ellie Goulding.

Elle génère autant de « buzz » qu’avant, à la seule différence que ce « buzz » est désormais planétaire. « Ça ne fonctionnait pas vraiment à Toronto, en partie parce que je n’avais pas encore trouvé mon son », dit-elle en dévorant son petit déjeuner d’œufs brouillés et d’épaisses tranches d’avocat au Royal York Hotel de Toronto, sa chevelure brune qui lui descend à la taille enveloppant ses épaules.

« J’étais amie avec plein de musiciens indie et rock/électronique expérimental, de gens très talentueux, et ils m’inspiraient énormément. Ce que je n’ai pas réalisé, c’est que moi je faisais de la pop. Je me disais “voilà ma bande d’amis cool”, et je tentais de faire des trucs très niche. J’écoutais les trucs dont on parlait sur Pitchfork. Parmi mes amis, je comptais Born Ruffians, Tokyo Police Club, Broken Social Scene. Mais il ne se passait rien avec ma musique. Puis, après un certain temps, j’ai réalisé que je faisais de la pop et je me suis dit : “allez, fonce !” »

Allie X A fait partie de la première cohorte du Slaight Family Music Centre à compléter une résidence au Canadian Film Centre, en 2012, et elle s’est servie des contacts qu’elle s’est faits durant ce séjour pour financer l’achat d’un billet d’avion pour Los Angeles. Après avoir rencontré plusieurs maestros des bandes originales comme Mychael Danna et « un tas de ses amis qui sont tous des compositeurs accomplis », Allie X a obtenu la permission d’allonger son séjour d’une semaine et a immédiatement entrepris de rencontrer le plus de gens possible. En fin de compte, elle a signé une entente d’édition avec Prescription Songs, une boîte qui est sous la supervision du producteur, auteur-compositeur professionnel et membre SOCAN nommé aux Grammys et gagnants de prix JUNOs Henry « Cirkut » Walter, qui est notamment coauteur et coproducteur de huit des chansons sur l’album Starboy de The Weeknd et qui a travaillé avec Britney Spears, Rihanna, Katy Perry, Nicki Minaj, One Direction, Kesha et Miley Cyrus, entre autres.

« Quand j’étais là-bas, les choses se sont toutes mises en place », se souvient Allie X, dont on pourra entendre une chanson dans le film Sierra Burgess is A Loser qui doit paraître en mars 2018. « Soudainement, je me trouvais dans des salles de réunion avec les bonnes personnes pour le genre de musique que j’écris. »

« La musique est ce qui m’a permis d’avoir une voix… J’ignore où je serais sans musique. »

Que signifie le « X » dans Allie X ?
« X représente l’infinité des possibilités. Il représente également l’anonymat. Pour moi, adopter ce “X” dans mon nom signifiait la possibilité de recommencer à zéro et de définir ma propre réalité. Le X permet de vous recentrer et de prendre le temps de comprendre les choses. »

Allie Hughes a également signé une entente avec Twin Music, le label de l’ex-dirigeant de Sony, Nick Gatfield, juste à temps pour CollXtion II, mais tout juste avant de compléter cet album, elle a collaboré la vedette YouTube Troye Sivan sur son premier album, Blue Neighbourhood, où elle a coécrit cinq des chansons, incluant son « hit » du Top 30 de Billboard, « Youth », qui, à ce jour, cumule plus de 75 millions de visionnements sur YouTube.

« Ce fut vraiment positif ; j’ai fait un peu d’argent », rigole-t-elle. « Troy est un mec vraiment cool. De tous les artistes avec qui j’ai travaillé à L.A., c’est celui qui est le plus artistique. Il sait très exactement ce qu’il veut. Nous n’allions pas travailler en nous disant que nous voulions un “hit” radio. Nous nous disions simplement “passons du temps ensemble pour écrire au sujet de nos vies et de comment nous les voyons.” C’était très positif et ça a super bien fonctionné. On travaille de nouveau ensemble sur du matériel pour lui. »

Allie X aimerait répéter le succès qu’elle a connu avec Sivan sur son propre album, a fortiori depuis qu’elle a choisi un son mettant l’accent sur les synthés. Enfant, elle a d’abord joué du piano. « Mes grands-parents nous ont offert un piano et il n’en fallait pas plus pour que ma mère me dise “tu vas prendre des cours de piano” », raconte mademoiselle X, dont les mains sont sans surprise longues et fines. Elle a d’abord protesté, car elle n’était intéressée que par le chant. « J’ai moi-même été très surprise à quel point j’ai aimé le piano ; j’étais une enfant obstinée qui voulait toujours avoir raison. J’ai donc persévéré et suivi des cours de ma 4e année à la fin du secondaire. »

« C’est mon instrument, maintenant, celui que je connais le mieux », poursuit-elle. « Dans ma vingtaine, je me suis intéressée à la synthèse et j’ai commencé à m’amuser avec des synthés comme le Juno et le Prophet, j’ai appris plein de trucs sur les fréquences et tous les effets. Je suis devenue passionnée par ce monde, et c’est là que j’ai commencé à trouver mon son. Cela a également correspondu à l’époque où j’ai commencé à apprendre à me servir d’Ableton (un logiciel de production musicale) et que j’ai appris à produire mes propres pièces. C’est à ce moment que ce que nous appelons le son Allie X a commencé à prendre forme. »

Les 10 chansons de CollXtion II sont toutes des collaborations, Allie s’étant allié les services de Brett McLaughlin, alias Leland (Capital Cities, Hilary Duff), Mathieu Jomphe Lépine, alias Billboard, et d’autres encore. Les chansons qu’on y retrouve — « Paper Love » et son irrésistible mélodie sifflée, « That’s So Us » et sa ligne de basse qui prend les tripes, et les airs reggae de « Lifted », parmi celles-ci — font preuve d’une architecture sonore qui se révèle au fil de nombreuses écoutes.

Cette signature sonore a permis à Allie X de récolter plus de 12 millions d’écoutes pour huit de ses chansons uniquement sur Spotify. Elle avoue que les mélodies lui viennent facilement, mais que les paroles sont plus laborieuses. « Je suis une parolière qui a besoin de beaucoup de temps », dit-elle. « Lorsque j’écris seule, c’est très abstrait. Je trouve des mots qui sonnent bien, puis j’essaie de leur trouver un sens commun ! »

Conseil de carrière d’Allie X
« Persévérance. N’abandonnez jamais. Il faut prendre le temps de relier tous les points. Je savais que je pouvais arriver là où j’en suis il y a 10 ans, même si personne d’autre ne le savait. Je n’avais aucune idée comment j’y arriverais, mais je savais que j’en étais capable, et je l’ai fait. Je n’avais pas les compétences, pas de son, pas de look — et j’ai encore tant de chemin à parcourir —, mais je savais que j’avais ce qu’il fallait et j’étais convaincue que je pourrais y arriver. »

Formée classiquement à la voix, Allie X croit que les gens devraient aborder ses chansons comme un voyage personnel vers la découverte de son identité.

« Je suis une personne fragmentée », avoue-t-elle. « Je suis confuse par rapport à qui je suis vraiment, de mon degré de pureté… Quelle partie de qui je suis maintenant existait déjà quand j’étais petite et quelle partie de moi a été informée par l’expérience et la douleur. De toute évidence, je ne suis pas la seule personne qui a connu la souffrance ; ça arrive à tout le monde. Ce qui crée de la confusion pour moi c’est quelle partie de qui je suis aujourd’hui a toujours été là. Je ne l’ai pas encore totalement compris. »

« C’est toujours grâce à la musique que je me suis faite des amis. C’est la chose qui m’a donné une voix, au sens propre comme au sens figuré. Elle m’a permis d’exprimer mes sentiments les plus sombres. J’ignore où je serais sans la musique. »

 



Draper Street, au centre-ville de Toronto, n’est longue que d’un pâté de maisons, mais elle est historiquement chargée : la majorité des maisons qui s’y trouvent sont de magnifiques bâtiments victoriens datant des années 1880. Brendan Canning habite l’un d’eux depuis 22 ans et est le seul résidant continu de cette demeure qu’il décrit avec humour comme « La Maison bâtie sur le rock ».

La liste de ses anciens colocs et visiteurs réguliers pourrait remplir un gala des JUNOs en entier. Les membres de Sum41, Esthero, Danko Jones et Liz Powell avant l’époque de Land of Talk sont autant de musiciens qui ont profité de l’hospitalité de Canning. Et c’est dans son salon — où un piano partage l’espace avec son imposante collection de vinyles et où une guitare sèche réside en permanence sur le divan — qu’il a écrit les ébauches des chansons qui deviennent de véritables monuments indie rock lorsqu’ils prennent vie au sein de son groupe, Broken Social Scene.

Mais récemment, lorsqu’il promène ses deux chiens autour du pâté de maisons, ce qu’il voit est un quartier qui a profondément changé depuis que lui et le cofondateur de BSS Kevin Drew ont fait équipe en 1999. Là où Draper Street était jadis un ilot de vie dans une zone plutôt désolé dominé par des entrepôts et des usines, la rue a désormais l’air d’un rempart contre l’envahissement des tours à condos et des chics restaurants de charcuterie.

« Regardez-moi toute cette merde autour de nous », dit-il pendant que ses chiens font leurs besoins. « Toute la ville est démolie et reconstruite. Ah ! le doux chant des grues », ajoute-t-il avec sarcasme. C’est presque suffisant pour qu’il se sente comme un étranger dans sa propre ville — un sentiment qui ressemble à celui qu’il ressent tandis que son groupe refait surface après une absence de six ans.

« Pour ce nouvel album, nous souhaitions un nouveau départ, nous voulions voir comment nous pouvions faire les choses différemment. » – Brendan Canning, Broken Social Scene

Lorsque Broken Social Scene a explosé sur la scène musicale en 2002 avec son second disque You Forgot It in People, les nombreux groupes et artistes y étant affiliés — Metric et son rock à synthés, la chanteuse art-pop Feist et le groupe psyché-jazz Do Make Say Think — ont tous profité de son effet d’entraînement. Il est facile d’oublier — en ces temps ou des artistes locaux comme BADBADNOTGOOD peuvent du jour au lendemain, ou presque, transformer leur popularité sur YouTube en spectacles dans les plus grands festivals du monde et en collaboration avec des vedettes de la musique — à quel point les scènes musicales indépendantes du Canada étaient déconnectées de l’industrie mondiale de la musique au tournant du siècle.

Brendan Canning

Brendan Canning. Photo: Erin Simkin Photography

Grâce à des pairs comme The New Pornographers et Arcade Fire, Broken Social Scene a défoncé les barrières qui empêchaient historiquement les groupes canadiens de trouver un auditoire international tandis que, grâce à la création de leur maison de disque Arts & Crafts, ils permettaient également à d’autres artistes de se tailler une place au sein de l’industrie musicale nationale dans un espace situé entre l’autosuffisance et l’égide d’un « major ». Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer que des institutions comme le Prix de Musique Polaris ou la station radiophonique torontoise Indie88 auraient pu voir le jour sans cet effet d’entraînement.

Mais là où jadis ont chantait les louanges de Broken Social Scene en tant qu’ambassadeurs musicaux de Toronto, aujourd’hui, l’expression « le son de Toronto » a désormais un tout autre sens, désignant plutôt l’austère hip-hop et R & B de Drake et The Weeknd, ou le future soul nocturne de Majid Jordan et Charlotte Day Wilson.

De même, l’indie rock en général est passé du chaos orchestral collectif dont BSS était le vaisseau amiral à un son plus minimaliste dominé par les synthés est plus en phase avec les tendances du Top 40. Dans une certaine mesure, BSS a jeté les fondations de cette mutation avec des pièces comme « Pacific Theme » et « Hotel » qui permettaient à l’indie rock de s’ouvrir aux influences du dub, du soul, et du R & B. Malgré tout ça, Canning exprime une certaine appréhension face à la place de son groupe dans le paysage musical actuel.

« Nous sommes sans aucun doute un groupe d’avant l’ère Drake », dit-il songeur. « Et nous n’avons pas lancé de musique depuis si longtemps. Nos amis nous disent “ça va bien aller”. Mais j’aimerais foutrement bien savoir comment ils savent que ça va bien aller ! Pour ce nouvel album, nous souhaitions un nouveau départ, nous voulions voir comment nous pouvions faire les choses différemment. »

Ayant vu des amis comme The National et The War on Drugs atteindre des sommets de popularité dans le domaine de l’indie rock au cours des 5 dernières années, Broken Social Scene a, pour la première fois, décidé d’engager une équipe de gérance qui ne fait pas partie du giron Arts & Crafts, nommément l’entreprise new-yorkaise Red Light. Et là où Hug of Thunder réunit tous les joueurs qui ont fait de You Forgot It in People le classique qu’il est devenu, il a également été créé avec l’apport d’un peu de sang neuf.

L’album a été enregistré avec la collaboration de Joe Chiccarelli, un réalisateur primé aux Grammys qui a travaillé avec de grands noms comme Frank Zappa, Journey, The White Stripes et The Strokes. De plus, après avoir remplacé Feist et Emily Haines en tournée après 2010, Ariel Engle, l’épouse du guitariste Andrew Whiteman, fait son entrée officielle au sein de BSS et chante sur deux des meilleures pièces de l’album, l’émouvante et céleste ballade « Gonna Get Better » et le délirant funk tropical intitulé « Stay Happy », dont Canning est particulièrement fier.

« Ariel a grandi au son du R & B des années 90 et elle apporte tellement de puissance et de passion. Elle et Andrew nous ont proposé “Stay Happy”, et elle s’est transformée en quelque chose d’immense. Tout le monde y a apporté une touche intéressante, que ce soit subtil comme la ligne de piano de Kev (in Drew) ou la ligne de guitare de Charles (Spearin), qu’on a ensuite transformé en ligne de flûte. La basse est reggae, il y a des cuivres et Ariel y livre une superbe performance. C’est un bond intéressant pour le groupe, car ça sonne comme du Social Scene, mais il n’y a pas une once de gras. »

 

C’est d’ailleurs cette concision qui distingue Hug of Thunder de ces prédécesseurs. Sur les albums précédents de BSS, on pouvait entendre la sculpture sonore en temps réel, ce processus par lequel des motifs ambiants en apparence aléatoires finissaient pas se réunir pour former des mélodies et des « grooves ». Les chansons de Hug of Thunder sont aussi touffues que jamais — à l’instar de « Vanity Pail Kids » qui amalgame un rythme industriel à des pointes de cuivres soul, une guitare fuzz dissonante, un refrain disco, des voix saccadées de diva de la house et à du bruit de fond —, mais elles sont confinées à des espaces plus restreints qui relèvent moins de capharnaüm sonore que d’un tableau digne de Tetris où tous les éléments s’emboîtent parfaitement.

Prenons encore l’exemple du premier extrait, « Halfway Home ». « On a bidouillé cette pièce incroyablement longtemps », confie Canning. « Le refrain se transforme en premier couplet qui ne se répète pas qui se transforme en refrain qui ne se répète pas et encore en un couplet qui est basé sur une idée complètement différente que le premier… Cette chanson a les apparences d’un simple, mais il faut dire que la conception de ce qu’est un simple pour Broken Social Scene est très différente de celle d’un directeur musical pour une station de radio. »

Et même si BSS est génétiquement incapable de se conformer aux tendances de l’heure, il a néanmoins la capacité de parfaitement saisir leur essence émotionnelle. Leur musique ne traite pas directement de l’air du temps, mais se veut le reflet de notre réponse à celui-ci : anxiété et peur, certes, mais également ce fragile espoir que nous verrons des jours meilleurs. Il n’y a aucun doute qu’un des principaux facteurs pour lesquels You Forgot It in People a eu un tel impact sur les gens est le contexte dans lequel il a été lancé : un monde post 11 septembre rempli de menaces provenant d’ici (SRAS) et d’ailleurs (guerre en Iraq). Les années qui ont suivi n’ont que renforcé leur croyance que la musique est le seul réseau social dont nous ayons besoin.

C’est cette qualité thérapeutique qui a donné envie à Kevin Drew de réunir le groupe en studio dans la foulée des attentats de novembre 2015 au Bataclan et ailleurs à Paris. Leur but est devenu encore plus évident le 23 mai 2017 alors que le groupe donnait un concert à Manchester chargé d’émotions le lendemain de l’attaque à la bombe dans un concert d’Ariana Grande, à quelques rues de là. Reste encore à voir si les changements qu’ils ont apportés au groupe, musicalement et en coulisses, permettront d’atteindre de nouveaux sommets de popularité, mais pour l’instant, Broken Social Scene peut encore être le refuge des âmes troublées.

« C’est bien de savoir que nous pouvons encore être pertinents sans avoir à être ouvertement politiques au sujet des temps difficiles que nous vivons », dit Canning. « Ça nous convient d’être le groupe rassembleur qui vous inspire et vous réjouit, et nous ferons tout ce que nous pouvons pour ne pas tomber dans la musique pompier du style pub de Coca-Cola. »

Stuart Berman, un des contributeurs du Words & Music, a écrit un livre sur Broken Social Scene que vous pouvez vous procurer en cliquant sur le photo ci-dessous.

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