« Qu’est-ce que tu racontes? » me lance en guise de « Bonjour » Lance Sampson, l’homme derrière le projet musical Aquakultre. Cette expression revenait sans cesse durant son enfance à Uniacke Square, un quartier de Halifax étroitement lié à l’histoire de la communauté noire de la Nouvelle-Écosse, et la question est à la fois tournée vers l’autre et vers soi-même.
C’est aussi le titre de la première pièce du plus récent album d’Aquakultre, 1783, en référence à l’année où les Loyalistes américains noirs, incluant les ancêtres de Sampson, sont arrivés en Nouvelle-Écosse, faisant de ce projet une exploration musicale captivante et multigénérationnelle de ses racines familiales. Les sonorités somptueusement soul de What Are You Sayin’? donnent le ton à l’album, tandis que le texte est inspiré par les expériences de Sampson comme intervenant jeunesse.
« 1783, l’album, est le fruit de ces conversations intergénérationnelles au fil des mes voyages en Nouvelle-Écosse », explique Sampson. « Toutes ces discussions ont nourri une grande partie de l’écriture. »

Cliquez sur l’image pour démarrer le vidéoclip de la pièce Scotia Born d’Aquakultre, mettant en vedette Gary Beals et Haliey Smith
Au départ, il ne s’agissait pas d’un projet musical : Sampson voulait d’abord être en mesure de répondre aux éventuelles questions que pourraient lui poser ses enfants au sujet de l’histoire des communautés noires de la Nouvelle-Écosse et de la place qu’y occupe sa famille. Il a donc entrepris un voyage à travers la province afin de recueillir les témoignages de résidents d’East Preston, de North Preston et d’autres communautés noires de la Nouvelle-Écosse, ainsi que ceux d’experts en histoire afro-néo-écossaise, tels que Sylvia Hamilton et David Woods.
« Je voulais simplement voir s’il y avait des aînés avec qui je pouvais discuter, leur poser certaines questions sur des membres de ma famille que j’avais retracés dans mon arbre généalogique », raconte Sampson. « Ça a commencé comme ça, et à travers ces échanges, plusieurs thèmes ont commencé à s’imposer. » À la suite de ces déplacements, Aquakultre a participé à plusieurs projets, dont GeneratioNS : Black Memories of Nova Scotia, une émission télé qu’il a créée et scénarisée, axée sur des conversations autour de l’histoire afro-néo-écossaise.
Inévitablement, lors des longs trajets qu’il effectuait pour rencontrer les gens, des idées de chansons comme Bags Packed lui venaient et il s’est convaincu qu’un volet musical devait émerger de ces nouvelles connaissances. Il s’est alors attelé à définir les paramètres du processus créatif de 1783.
Sur l’excellent album Don’t Trip paru en 2022, Aquakultre a collaboré étroitement avec le réputé producteur hip-hop néo-écossais Uncle Fester, dans un processus où ils échangeaient des beats et des idées musicales à un rythme effarant. Pour 1783, toutefois, Aquakultre a adopté une approche différente en travaillant avec l’autrice-compositrice-interprète et productrice haligonienne Erin Costelo. Tous deux ont longuement discuté du processus créatif, plusieurs mois avant même d’entrer en studio. Ils ont écouté de la musique et défini ce qu’ils souhaitaient accomplir avec le projet, en s’appuyant sur les connaissances et les recherches que Sampson avait réunies pour poser les bonnes questions.
« Sur quelle toile est-ce qu’on peint, avec ça? » dit Sampson. « C’était un processus plus profond, où j’ai vraiment dû décortiquer d’où venait tout ça. Et elle a su dire : “Voici où on veut amener les gens, voici le parcours qu’on veut leur faire vivre, pas seulement à travers le récit, mais aussi musicalement.” »
« C’est l’œuvre d’une vie, et elle se poursuit »
Ce processus se reflète dans la réalisation riche et dans l’ordre des pièces de 1783 dont le fil d’Ariane est l’intimité sonore chaleureuse et la voix profondément sincère de Sampson. Des pièces comme The Avenue, qui redonne vie aux souvenirs de la communauté noire de Crichton Avenue à Dartmouth ; Make That Change, avec la participation de Measha Brueggergosman-Lee et son clin d’œil à la légendaire contralto haligonienne Portia White ; ou encore l’élan gospel de Matriarchs, sont autant de strates d’une histoire faite de récits largement méconnus et qui se dévoilent au fil du projet.
Holy, par exemple, est précédée d’un interlude où un sergent de l’armée remet une lettre à un soldat, puisque la chanson est écrite spécifiquement en référence à un militaire ayant servi au sein du 2e Bataillon de construction. Formé en 1916 en Nouvelle-Écosse, il s’agissait de la plus importante unité noire de la Première Guerre mondiale, au sein de laquelle a servi l’arrière-arrière-grand-père de Sampson, Daniel Perry Sampson, qui est également au cœur de la pièce plus émouvante du projet, Gallows, qu’on entend immédiatement après Holy.
En plus d’avoir été vétéran, l’aîné Sampson fut la dernière personne à être exécutée au palais de justice de Halifax, en 1935. Daniel Perry Sampson a été accusé d’avoir tué deux jeunes garçons blancs à Halifax, mais une multitude d’éléments de preuve incohérents, dont des aveux douteux, laissent croire qu’il a été exécuté injustement. L’histoire lui a été transmise par sa grand-mère et prend forme dans l’intense rendu de « Gallows ». La chanson est écrite du point de vue de Daniel Perry dans les minutes précédant son exécution, et elle est particulièrement éprouvante à interpréter pour Sampson.
« Chaque fois que je l’interprète, ça me tire énormément de jus, ça me vide complètement », confie Sampson, qui a d’abord développé un démo de la chanson avec la compagnie théâtrale haligonienne 2 b theatre. « Évidemment, je respecte les volontés de ma grand-mère dans tout ce processus. Elle tenait absolument à ce que la vérité éclate à travers ça. Chaque fois que je la chante, ça me bouleverse encore. »
La question demeure bien actuelle. Sampson et sa famille ont réalisé des avancées au cours des dernières années, en collaborant avec un avocat et avec les autorités compétentes afin de faire innocenter le nom de Daniel P. Sampson. Cette affaire n’est qu’un exemple du dialogue intergénérationnel que 1783 cherche à susciter, en s’ancrant à la fois dans le passé, le présent et l’avenir.
« 1783 ne commence pas simplement avec sa sortie le 6 février 2026 », affirme Sampson. « C’est un mouvement que je continue d’essayer de bâtir pour les quatre ou cinq prochaines années, et, j’espère, pour la prochaine génération. Je veux m’assurer que ce projet ne soit pas qu’un cycle d’album comme les autres. C’est l’œuvre d’une vie, et elle se poursuit. Je ne fais que contribuer au travail qui doit être accompli. Je suis heureux d’y contribuer et d’ouvrir le dialogue. »
