Ado, Amanda Rheaume gribouillait ses émotions dans un journal intime. Des années plus tard, ces bribes d’angoisse sont devenues les paroles de chansons originales qu’elle a chantées avec son groupe rock – entre deux « covers » de pièces connues – devant un public avide de bière à la célèbre boîte de nuit Zaphod Beeblebrox d’Ottawa. La jeune artiste suivait ainsi sa muse, du moins c’est ce qu’elle croyait, en donnant des spectacles cinq soirs par semaine, jusqu’à ce qu’elle ait deux épiphanies qui lui ont fait comprendre qu’elle avait un rôle plus important à jouer en tant qu’artiste.

La première s’est produite au début des années 2000. Entassée dans une camionnette avec un groupe de jeunes musiciens, elle s’embarque dans une tournée de concerts à domicile dans le sud des États-Unis. Un soir, alors qu’elle s’exécute devant un autre groupe d’inconnus dans ce cadre intime, son cœur a pris le dessus : l’auteure-compositrice-interprète a réalisé qu’elle gaspillait son talent en chantant ces chansons de peu ou pas de substance.

La deuxième épiphanie est arrivée peu de temps après. Rheaume s’est rendu en Afghanistan pour donner une série de spectacles pour les soldats canadiens et, une fois de plus, son cœur a parlé. Même si elle rockait solide et que les troupes aimaient ses spectacles, quel message significatif avait-elle apporté à ces héros?

Depuis, Rheaume a ajouté une bonne dose d’introspection et d’ouverture sur le monde à son art. Elle écrit désormais sur des thèmes universels de manière totalement personnelle. En tant que citoyenne de la nation Métis et fière membre de la communauté LGBTQ2S+, elle savait qu’elle ne pouvait plus ignorer ses vérités.

« Je voulais dire quelque chose qui compte », dit-elle. « Je crois sincèrement que quand je suis sur scène, j’ai la responsabilité d’avoir un impact positif sur les gens. Après ces deux épiphanies, j’ai pris la décision d’arrêter de chanter mes peines d’amour et d’écrire des textes plus profonds sur mon identité, l’histoire de ma famille et la façon dont cela se traduit dans mon vécu. C’est crucial pour moi, en tant qu’artiste, de chanter ma vérité et la vérité des Métis. »

Rheaume a lancé cinq albums au fil des 15 dernières années. Keep a Fire (2013) a été finaliste pour un JUNO et a remporté le Canadian Folk Music Award de l’auteure-compositrice autochtone de l’année. La recherche de vérité et de profondeur se poursuit sur son plus récent album, The Spaces In Between. Réalisé par Hill Kourkoutis, l’album doit paraître le 27 mai 2022 sur étiquette Ishkōdé Records, la maison de disques cofondée et codirigée par Shoshona Kish dans le but d’alimenter et d’amplifier les voix autochtones. « Je suis incroyablement fière de cet album », dit-elle. « J’ai vraiment l’impression que c’est mon préféré. Stylistiquement, c’est mon projet le plus intime, c’est vraiment un portrait de qui je suis. »

Le premier simple, « 100 Years », est un cri de ralliement inspiré des paroles de Louis Riel, l’un des plus célèbres leaders métis du Canada, qui a dit : « Mon peuple dormira pendant cent ans, mais quand il se réveillera, ce seront les artistes qui lui rendront son esprit. »

The Spaces In Between propose également quatre interludes de « spoken word » par Tony Belcourt – le leader et activiste métis qui est également président fondateur du Congrès des peuples autochtones. Tout au long de l’album, Rhéaume retrouve l’esprit qui guide sa muse afin de trouver les mots justes. Sur la pièce titre, elle chante (traduit librement) :

I’m just trying to find my place (J’essaie juste de trouver ma place)
Trying to find some empty space (J’essaie de trouver un espace libre)
Where I’m comfortable enough to say the things I need to say (Où je me sens à l’aise de dire les choses que j’ai besoin de dire)

Elle a coécrit cette chanson via Zoom en compagnie de Kourkoutis et Serena Ryder. « La plupart de ces chansons parlent d’identité et de ma place dans le paysage qui m’entoure tout en me rattachant à l’histoire de la nation Métis », explique l’artiste.

Jagged Little Pill a été un album marquant de sa jeunesse. Aujourd’hui, elle s’inspire de Lucinda Williams, Ani Di Franco (au niveau des textes plus que la musique) – et plus récemment, de Joy Harjo, la première poétesse lauréate autochtone des États-Unis avec qui Rhéaume a suivi une classe de maître.

« Les artistes vivent déjà en marge… on trace notre propre chemin, même à contre-courant », dit-elle au sujet du thème central de The Spaces In Between. « On crée et on découvre nos propres espaces pour créer, réussir, développer un public et entrer en contact avec les gens. Rien de tout ça n’est déjà en place pour toi… Il faut que tu relèves tes manches et que tu fasses ton propre chemin. Pour chanter et exprimer les espaces intermédiaires, il faut d’abord s’aimer soi-même et accepter le fait qu’on n’est pas obligé de vivre à un seul endroit. Tu as le droit de continuer à grandir et à te redéfinir. »

À la recherche des chansons : les trois conseils D’Amanda Rheaume

1) « Écrire au moins cinq minutes (chronométrées) en mode écriture automatique chaque jour. Laissez le crayon sur le papier ou vos doigts sur le clavier. Ça n’a aucune importance si ce que vous écrivez n’a aucun sens. C’est comme un tuyau de plomberie en hiver : il ne faut pas que l’eau gèle! Dix minutes c’est encore mieux, et dès que vous vous levez c’est encore mieux… C’est une forme de discipline qui favorise l’excellence et la maîtrise de votre art. »

2) « Gardez une liste de titres et d’idées dans votre téléphone ou dans un carnet de notes qui ne vous quitte jamais. Les idées peuvent surgir dans notre conscience à tout moment. Et même si on essaie très fort de se souvenir de tout, c’est beaucoup plus simplement de tout prendre en note. »

3) « Finissez cette chanson. Chaque chanson que vous écrivez ne deviendra pas votre meilleure chanson à vie. Il faut parfois en écrire une pour ouvrir la voie à la suivante. La créativité et les idées sont abondantes. »

(Mise en ligne à l’origine en février 2022)



Les LouangesLa nuit est une panthère, le premier album des Louanges paru en 2018 après sa présence en grande finale des Francouvertes a placé des pions sur un échiquier beaucoup plus grand que celui de sa propre carrière. Derrière Les Louanges, Vincent Roberge s’est engagé dans un parcours musical où il souhaite mener le troupeau, définissant son style une pièce à la fois et laissant son influence porter les autres. Avec Crash, il dessine sur un immense tableau, l’ensemble des premières fois d’adultes : les plus douces qui nous élèvent et les plus tristes qui nous changent au passage.

Si son premier album laissait place à l’imagination et encourageait l’auditeur à prendre le temps de décortiquer, Crash s’enracine dans une vérité parfois dure, mais dont on peut difficilement douter. « Ce crash c’est la vraie vie qui m’est rentrée dedans, lance d’abord Vincent Roberge. La pandémie m’a forcé à prendre un pas de recul et j’ai fait la digestion que je n’avais pas faite avant. »

Ce qu’il y avait à digérer, ce sont certainement les premières années d’une carrière lancée à vitesse grand V, mais également les expériences de la jeune vingtaine qui laissent leurs marques. « J’ai vécu beaucoup de choses pas ordinaires, entre l’exceptionnel et le très stressant, mais j’ai aussi appris à être un adulte à travers tout ça et je l’ai fait en brûlant la chandelle par les deux bouts. Chaque chanson est un évènement très important qui a eu un impact positif ou négatif, mais qui m’a frappé quand même, comme un crash », explique l’auteur-compositeur-interprète.

N’importe quelle chanson peut naître au cœur du chaos, mais le timing de Vincent pour mettre son deuxième album en branle était un déséquilibre entier. Après avoir fait la courte liste du Polaris et une tournée fructueuse au Québec, il a dû rentrer d’Europe alors que les choses décollaient bien là-bas. « Les bases de la chanson Facile, c’est quand on est revenus de Marseille à cause du début de la pandémie, se souvient-il. On était dans un Airbnb gris sur Iberville à Montréal. On pouvait aller nulle part et criss que je me sentais tout seul cette journée-là. J’étais couché dans mon lit et je jouais des pads sur mon clavier d’ordi. J’ai fait des accords majeurs niaiseux et je les ai trouvés tellement tristes. » Désireux de faire connaître à son public une vérité plus « facile à saisir », Vincent avait envie de garder ce brin de désespoir – d’ailleurs nommée « Fuck It » sur son cellulaire – pour en faire quelque chose de touchant ensuite.

Tout ça s’inscrit directement dans la quête de vérité de Vincent qui s’entend sur l’album en entier. Selon lui, si sa musique est devenue plus pop avec ce nouvel album, c’est par un effort de concision. « Je ne voulais plus me cacher derrière 2000 métaphores et je voulais montrer que je suis capable de faire des arrangements complexes pour soutenir adéquatement un texte plus clair. Je ne veux plus que les gens aient à réfléchir pour vivre une émotion en m’écoutant, mais si tu as envie de chercher tous les sens, tu peux aussi. »

En plein centre de l’album, Les Louanges offre ainsi les mots de Gaston Miron en guise d’intermède. Les paroles du poète s’esquissent parmi les zones de lumières de l’album qui est néanmoins très sombre. « Je voulais faire quelque chose d’équilibré en termes de tristesses et de lumière. Ce que Miron dit, c’est que c’est important d’être capable de s’émerveiller. C’est bon pour ta vie et bon pour ton art. On peut s’émerveiller devant la douleur. Si quelque chose te touche, il y a une raison. Je trouve que c’est comme s’il te préparait à ce que tu t’apprêtes à entendre. »

C’est après avoir plaisanté pendant des années avec son complice et réalisateur Félix Petit au sujet d’une collaboration avec Corneille que Vincent a commencé à envisager sérieusement une pièce avec lui. « J’ai toujours du mal à expliquer mon style de musique et un jour, Félix a dit en joke que je faisais du RnB conscient. J’ai vraiment l’impression que le king de genre, c’est Corneille. Un matin, je suis au Green Room, à côté des Planet Studios. Je sors de mon char, il est 9 h le matin et j’entends : bro, c’est tu Les Louanges? Un gars sort de son auto aux vitres teintées et c’est Corneille. Je sais que j’avais plus de chances de le croiser là que dans le parking du Canadian Tire, mais j’en revenais pas. Je lui ai proposé tout de suite la collabo pour la chanson Crash. Même l’univers était tanné d’attendre que ça se passe. »

Depuis ses premières collaborations avec son réalisateur Félix Petit, ce dernier a connu un succès ferme auprès d’autres artistes qui ont voulu travailler avec lui, mais Vincent ne craint pas que le son des Louanges se répercute ailleurs avec Félix. « Quand on travaille sur mes tounes, il porte ma vision. Félix est un élément non négligeable dans mon équation. C’est le frère que j’ai jamais eu, c’est la seule personne qui sait ce qui se passe dans ma tête, admet-il.  Il est toujours exactement là où personne ne pense à être. Même au Roi du Smoked Meat, à trois heures du matin il va choisir la côte de veau quand on mange des hot dog et on finit tous par se dire qu’on aurait dû faire comme lui. »

Comme les autres, Vincent rêvasse et espère la scène qui reviendra et il y a pensé durant son processus créatif, imaginant des accalmies au milieu des rythmes dansants pour que la foule puisse se réchauffer et attendre la suite. « Quand j’étais en studio, j’avais des idées et des flashs de scène, se rappelle-t-il. Mais t’as beau vouloir tout contrôler… La création, c’est sauvage. Il faut que tu sois le gars du National Geographic qui prend le pélican en photo. Il faut que tu gères ton iso, que t’aies le bon matériel, que t’attendes ton moment, il faut parfois que tu te calisses dans la jungle et c’est rien qu’à ce moment-là que tu vas l’avoir, la bonne shot. »

 



En complément à notre tour d’horizon annuel des recrues rap locales à surveiller, on vous présente cinq jeunes as du beatmaking qui se révéleront à plus grande échelle sur les scènes hip-hop et électronique québécoises en 2022.

Gene Tellem

Gene TellemÉlevée aux sons du trip-hop britannique des années 1990 et des explorations downtempo de Daniel Bélanger sur Rêver Mieux, Gene Tellem s’est intéressée au piano dès l’enfance, avant de ‘’swticher à la guitare’’ une fois rendue au cégep.

« J’ai étudié en guitare jazz [au cégep de Saint-Laurent], et c’est à cette période que j’ai commencé à sortir, à découvrir les afterhours. Mon introduction à la musique électronique a commencé là », explique la beatmaker montréalaise de 30 ans. « J’ai commencé à taponner [sur des machines], à m’acheter des disques, à mixer. Et parallèlement, je me suis intéressée à produire de la musique. J’ai acheté le logiciel Ableton et, pendant ma vingtaine, j’ai testé pas mal de trucs. Mais ça m’a pris du temps avant que je fasse une toune qui a de l’allure. »

C’est en 2017 que Gene Tellem se dévoile avec une première sortie physique, le mini-album Who Says No, sur le label dance montréalais Sounds of Beaubien Ouest, sous-branche de l’iconique Arbutus Records (qui a révélé Braids, Grimes, Blue Hawaii et plusieurs autres artistes locaux de premier plan). Inspirée par la scène house de New York, qu’elle fréquente assidûment depuis cinq ans, la fondatrice du label Bienvenue Recordings a lancé sept autres projets depuis – certains en format vinyle et d’autres en format numérique, pour la plupart disponibles sur les plateformes d’écoute.

Principalement destinée aux planchers de danse, la musique de Gene Tellem a pris une toute nouvelle tournure l’an dernier sur Speed of Life, deuxième EP de la chanteuse Laroie, une amie de longue date de la productrice. Dans un alliage vaporeux de trip-hop, de R&B et d’électro-pop, ce mini-album a sorti Tellem de sa zone de confort. « J’étais intimidée », admet-elle. « La pop, c’est ma bête noire en termes de composition. Mais je l’ai pris comme un défi. Et maintenant, je tripe vraiment beaucoup à m’attaquer [à ce genre de musique]. »

Pour 2022, la musicienne remet ça avec son amie pour deux nouvelles parutions : un nouvel opus de Laroie et un projet avec Secret Witness, formation house des deux comparses avec le batteur Pascal Deaudelin et le producteur Gabriel Rei. Tellem prépare également un projet en duo avec Rei (Game Plan) ainsi qu’un EP solo à venir conjointement avec le label new-yorkais Second Hand Records et, possiblement, un premier album complet sous sa propre étiquette. « Je suis en pleine période de composition en ce moment. Je m’en vais davantage vers le songwriting et l’expérience d’écoute que les beats typiques de club. »

Melowithdaheat

MelowithdaheatLa première incarnation de Melowithdaheat sur la scène hip-hop montréalaise, c’était sous le pseudonyme de Melomayne. Avec le recul, cette réappropriation du mot mélomane est devenue un symbole fort pour le producteur maintenant âgé de 33 ans : c’est son amour indéfectible pour la musique qui l’a poussé à ne jamais abandonner sa passion, même s’il aurait eu raison, à plusieurs reprises, de tout lâcher.

Originaire du quartier de la Petite-Bourgogne dans le sud-ouest de Montréal, l’artiste québéco-congolais a commencé à faire ses premiers beats au milieu des années 2000, motivé par son cousin (le producteur Vader) qui venait tout juste de se procurer le programme de création hip-hop FL Studio. « J’ai fait mon premier beat en un ou deux jours, je le trouvais incroyable. Je l’ai envoyé à mes cousins et ils se sont foutus de ma gueule. Évidemment le beat était pourri ! Mais je m’en foutais. J’étais rendu obsédé. »

Avec Vader, le jeune producteur crée le groupe NOGAMZ et va rapidement tout mettre en œuvre pour réussir sur le marché de plus en plus démocratisé (et compétitif) du beatmaking. En 2012, les premiers placements majeurs arrivent, notamment avec Booba et Sefyu, et les deux cousins obtiennent un premier contrat en France. « C’était magique cette année-là », se souvient-il, nostalgique, évoquant de nombreux voyages payés et des commandites de vêtements. « Mais malheureusement, pour des raisons inconnues [le rappeur avec qui on était lié] a arrêté de faire de la musique. On a réussi à se sortir du contrat, et c’est comme si on devait recommencer à zéro. »

Les deux producteurs sont loin d’être au bout de leur peine. Dans les années qui suivent, ils font face à plusieurs mésaventures, dont la rencontre d’un gérant-escroc et la signature d’un contrat américain qui finit en cul-de-sac. « L’industrie de la musique m’a un peu dégouté. J’ai arrêté de faire des placements, mais ma passion, elle, n’a jamais arrêté. »

Dernièrement, c’est l’annonce de la maladie de sa mère qui lui a donné envie de se lancer à nouveau dans la musique de façon professionnelle. « Ça m’a fait beaucoup réfléchir », dit-il. « En 2020, au tout début de la pandémie, j’ai décidé d’y aller all in. J’ai quitté ma job, j’ai commencé à investir dans le stock market avec mon 4% et, en trois mois, j’ai appris à enregistrer des gens. Au bout de six mois, j’ai ouvert mon premier studio. »

Fort de quelques placements avec des artistes clés de la scène québécoise (Rosalvo, OneNessa, SB et LK tha Goon) ainsi qu’avec le renommé rappeur français Kalash, Melowithdaheat entame 2022 avec une détermination à toute épreuve. En plus de préparer la sortie de deux nouveaux espoirs rap montréalais (Bagfull et Kyilah), il travaille sur plusieurs collaborations secrètes qu’il ne peut pas encore annoncer.

 Nkusi

NkusiD’origine rwandaise, le Trifluvien Nkusi a été plongé tête première dans la musique grâce à sa mère, qui l’a inscrit à la chorale de l’église durant son enfance. Quelques années plus tard, il troquait les louanges au christ contre l’art d’expression le plus populaire chez les jeunes de sa ville d’adoption : le rap.

Défrichée par Ale Dee et Sir Pathétik, la scène hip-hop trifluvienne est bien vivante depuis un peu plus d’une décennie, et c’est grâce à sa vitalité et son dynamisme que Nkusi a fait ses premiers contacts avec le beatmaking il y a un peu plus de cinq ans. « Même si [Sir Path et Ale Dee] ne sont pas toujours pris au sérieux, ils ont mis Trois-Rivières sur la mappe dans la conscience de bien des gens. Y’a quelque chose qui se passe dans la ville. »

Mais détrompez-vous tout de suite : le producteur de 28 ans n’a rien en commun avec les ritournelles pop onctueuses et les envolées piano-violon datées des deux vétérans. Bien au contraire, son style s’inscrit dans un sillon hip-hop minimaliste aux vapeurs soul et electronica, hérité de son amour pour Flying Lotus, Flume, Kaytranada et Knxwledge.

C’est Jimmy Young, personnage central de la scène trifluvienne, qui l’a initié au beatmaking. Puis, c’est son escapade à Québec pour des études en joaillerie qui l’ont convaincu de se lancer avec un premier projet, Gutaginza, en 2019. « C’est là-bas que j’ai compris comment concrétiser mes idées artistiques, comment monétiser mon art. Au même moment, j’avais un emploi au Bureau de poste [populaire bar du centre-ville de Québec]. Je travaillais en cuisine, mais à un moment donné, on m’a donné la chance d’être DJ. Quand j’ai eu mon premier chèque pour ça, j’ai réalisé la chance que j’avais. Ça a été la première petite étincelle. »

L’étincelle se change en flamme à son arrivée à Montréal, au début de 2020. Son alliance avec le producteur Funkywhat (une autre révélation probante du beatmaking montréalais) sur le mini-album Fwnk ainsi que sa participation considérable au premier EP de la chanteuse indie pop Thaïs, dorénavant signée sous Bravo Musique, lui ont permis de diversifier sa gamme de sons. « Les producers que j’admire, ils ne se classent pas dans une seule catégorie. Et c’est un peu ce à quoi j’ai toujours aspiré. J’aime la musique par-dessus tout. J’ai vraiment aucune intention de me limiter’’, explique celui qui se spécialise également dans l’habillage musical de podcasts et dans le développement de projets artistiques d’entrepreneuriat social.

2022 marquera la sortie d’un deuxième projet solo pour Nkusi ainsi que la concrétisation de plusieurs collaborations avec des artistes talentueux de l’underground rap et R&B montréalais.

Beau Geste

Beau GesteC’est en marge de ses études au cégep de Jonquière que Beau Geste a commencé à composer des beats. « J’ai rencontré deux gars qui venaient faire le programme d’immersion française durant l’été, deux gars qui rappaient. C’est vraiment grâce à eux que je me suis mis à faire de la musique », dit-il, à propos de JML et Ugly Tomorrow, respectivement de Vancouver et de Toronto.

S’abreuvant aux tendances hip-hop américaines, le beatmaker natif d’Acton Vale ouvre tranquillement ses horizons aux musiques électroniques quelque part au milieu des années 2010. « J’ai commencé à m’intéresser au dubstep, à la culture rave. Ce sont des gens de mon cégep, originaires de Montréal, qui m’ont initié à tout ça. Je me suis mis à produire du lo-fi house. »

La curiosité et l’ouverture musicale caractérisent le travail de Beau Geste. Après son incursion électronique, c’est la mouvance emo-rap qui l’interpelle. Inspiré par Lil Peep, XXXTentaction et autres rappeurs majoritairement décédés qui ont (ironiquement) donné vie à ce style mélangeant les codes du trap, du emo et du pop-punk des années 2000, le beatmaker basé à Montréal dévoile ses premières chansons en 2018 sur les plateformes d’écoute. « J’aimais le côté très mélancolique [du emo-rap]. Je me suis mis à faire plein de beats avec des gros 808 et des loops de guit. »

Aux côtés du rappeur K0ne, membre du mégacollectif Les Fourmis, Beau Geste lance le mini-album Redbird, sa première parution d’envergure, au début de 2020. Cette expérience prépare le terrain pour sa collaboration la plus importante à ce jour : sa rencontre avec la rappeuse et chanteuse Emma Beko, qui s’est cristallisée sur Blue, un EP aux influences électro et pop.

Paru à l’hiver 2021, ce premier projet en duo a généré des centaines de milliers d’écoutes sur Spotify, en plus de se hisser à la première place des albums anglophones de l’année sur les ondes de CISM. « On était tellement contents que ça fonctionne », se félicite-t-il, insistant sur le côté artisanal de la création du EP. « On a fait ça vraiment tous les deux ensemble, dans une petite pièce transformée en studio. On n’avait pas vraiment d’équipement – juste un ordi et une carte de son. C’était vraiment simple. »

Les deux artistes préparent deux autres EPs pour cette année. « On s’en va vers quelque chose qui se rapproche plus des racines hip-hop d’Emma. On est à fond là-dedans en ce moment. »

Chanteur et guitariste, Beau Geste prépare également la sortie du premier album de son nouveau groupe post-punk – qui, ‘’pour l’instant’’, s’appelle Distraction 4Ever. « De jouer dans un projet avec des vrais instruments, ça m’inspire beaucoup. Ça va sûrement se sentir sur les prochaines sorties, notamment celle avec Emma. Mais en même temps, je suis encore en amour avec la création digitale. Je tripe beaucoup sur l’hyperpop et les sonorités de synth weird dernièrement. »

RKT BEAT

RKT BEATC’est un conte de fée que vit actuellement RKT BEAT, jeune homme d’à peine 15 ans en voie de devenir l’un des plus prometteurs beatmakers hip-hop de la province grâce à ses collaborations avec Shreez, JPs et Tizzo.

Connu pour sa signature musicale assez fracassante, menée par des basses lourdes et des teintes drill puissantes, l’adolescent tient toutefois à rectifier le tir : il a une palette beaucoup plus large d’influences. D’abord, ses parents l’ont élevé aux rythmes de la rumba, de la musique camerounaise et de la musique haïtienne, ce qui a rapidement alimenté sa passion pour la danse.

Puis, comme c’est le cas pour la plupart des jeunes qui entrent dans l’adolescence, il s’est détaché des influences familiales au profit d’une musique de son époque : le trap. C’est le son de Metro Boomin, l’un des plus talentueux et ingénieux producteurs de sa génération sur la scène hip-hop américaine, qui l’a le plus interpellé à ses tout débuts. « J’écoutais beaucoup sa musique et je me suis mis à suivre ses tutoriels sur YouTube. J’ai vu tout ce qu’il utilisait. Je voulais pratiquement être comme lui en fait ! » admet-il. « Ensuite, mon père m’a acheté un PC pour ma fête et j’ai téléchargé FL Studio. Je suis parti from scratch, je savais pas jouer de piano. »

Motivé par le succès que ses premières compositions génèrent à son école et auprès de ses amis, RKT BEAT tente le tout pour le tout en 2019, en écrivant des messages privés à différents rappeurs de la province. « Je pensais que j’étais prêt [à passer à la prochaine étape]. J’ai fait un long texte pour me présenter et j’ai envoyé des beats à plein de monde, dont Shreez. Le soir même, il m’a envoyé un petit snippet de ce qu’il allait faire sur mon beat [la chanson Loud]. C’était vraiment random ! »

À la sortie de la chanson de Shreez, quelques pages Instagram et médias québécois spécialisés en hip-hop remarquent le talent précoce de l’adolescent. Mais même si cet engouement rapide lui donne la confiance nécessaire pour entrevoir une potentielle carrière dans le milieu, RKT BEAT s’assure de rester terre-à-terre. « La musique, c’est pas nécessairement une carrière que tu peux garder toute ta vie. J’ai envie de focus sur mes études et d’avancer vers l’université », dit-il. « Pour l’instant, j’ai des bonnes notes et mon passe-temps, c’est faire des beats. »

Plusieurs placements sont à venir en 2022 avec des artistes bien en vue de la scène hip-hop locale. Le jeune homme planche aussi sur un projet de mixtape avec différents rappeurs et beatmakers d’ici.