Caity Gyorgy with Strings, Arranged and Conducted by Mark Limacher a bien failli ne jamais voir le jour. Mais l’annulation d’un mariage, le manque de financement et une période d’éloignement entre Gyorgy et le pianiste et arrangeur Mark Limacher ont fait partie des obstacles à surmonter pour mener le projet à terme.
Mais Gyorgy, qui se prononce « George », a de la résilience à revendre. Lauréate de trois prix JUNO, elle n’est pas du genre à baisser les bras.
« On vivait tous les deux beaucoup de choses et je me suis dit : “Bon, je ne sais pas si ce projet va vraiment voir le jour.” »
« Cet album était quelque chose que je voulais vraiment concrétiser, parce que je crois profondément en la musique que nous avions écrite ensemble », raconte Gyorgy à Paroles et Musique depuis une chambre d’hôtel de New York où elle est en compagnie de Limacher.
Gyorgy et Limacher ont écrit ensemble pour la première fois en 2023, au Yukon Summer Music Camp, à Whitehorse, où Gyorgy enseigne le chant jazz. Limacher, qui est établi à Calgary, faisait lui aussi partie du corps enseignant. Le duo avait fait paraître un album hommage à Jerome Kern, You’re Alike You Two, plus tôt cet été-là, mais Gyorgy souhaitait faire évoluer leur collaboration en y intégrant l’écriture de chansons.
« Mark avait fait ces magnifiques arrangements pour trois de mes pièces pour un ensemble de 15 cordes et une clarinette », se souvient-elle. « J’aimais tellement ces arrangements que j’ai commencé à écrire une sorte de standard jazz intitulé “That Doesn’t Matter”. »
« J’avais écrit les paroles, qui parlaient essentiellement du fait que nous étions très différents, mais qu’au fond, nous nous ressemblions beaucoup par nos passions et nos valeurs. J’avais apporté les sections “A” avec moi pendant que nous enseignions et donnions des prestations dans le cadre de Jazz Yukon. Pendant l’une de nos pauses-repas, je lui ai dit : “J’ai commencé à écrire cette chanson qui raconte à quel point j’aime travailler avec toi. Je suis très nerveuse à l’idée de te la montrer, mais je n’arrive pas à trouver un pont, et j’espérais qu’on pourrait peut-être le faire ensemble.” »

Mark Limacher and Caity Gyorgy. Photo par June Cavlan.
Gyorgy raconte qu’ils ont écrit le pont avant d’écrire quatre autres chansons ensemble pendant le camp, « parce que c’était tout simplement très facile ».
« J’avais déjà écrit avec d’autres artistes, mais jamais de façon aussi fluide qu’avec Mark », explique Gyorgy, ajoutant qu’ils ont même écrit une autre chanson qui s’est retrouvée sur l’album orchestral « Train Wrecked Dining Car » avant de quitter le camp.
Limacher abonde dans le même sens que Gyorgy au sujet de leur complicité, tant comme partenaires de création que comme musiciens.
« On a des instincts musicaux extraordinairement semblables », dit-il. « C’est vraiment évident quand on joue ensemble. Il y a beaucoup de moments où même en improvisant, on joue à l’unisson une petite phrase ornementale. C’est toujours un peu troublant et ça arrive tellement souvent. »
Le duo a enregistré un autre projet, Asking for Trouble, inspiré de Frank Loesser, avant ce qui allait devenir leur premier projet orchestral, Caity Gyorgy With Strings, Arranged and Conducted by Mark Limacher.
« J’ai voulu faire cet album avec orchestre dès que nous avons réalisé notre premier enregistrement avec un petit orchestre », se souvient Gyorgy. « Je me rappelle que j’étais dans la salle de contrôle et que j’ai établi un budget avec l’ingénieur pour réaliser le projet à plus grande échelle, incluant combien de jours il faudrait réserver le studio. »
Les deux années suivantes ont été marquées par de grands bouleversements : Gyorgy a annulé son mariage et mis fin à une relation de huit ans et demi. Toutefois, en tant qu’autrice inspirée par le Great American Songbook, elle est contente d’avoir pu transformer ses émotions en chansons.
« Jusque-là, je pense que j’étais une personne dans sa mi-vingtaine, assez naïve et qui croyait tout avoir sous contrôle », dit Gyorgy. « Évidemment, plus le temps passe, plus je me rends compte à quel point c’est loin d’être vrai. Ça a été précieux de vivre enfin les émotions que j’avais entendu toutes mes idoles chanter, comme Frank Sinatra sur Only the Lonely, où il interprète toutes ces chansons plutôt déprimantes. Je ne m’y étais jamais vraiment reconnue auparavant, puis, tout à coup, c’est tout ce que j’écoutais. L’idée d’en faire un album original avec cordes s’imposait d’elle-même. »
Ça n’en a pas toujours l’air sur le moment, mais il faut du temps pour qu’une œuvre prenne la forme qu’elle est censée prendre. Pour Gyorgy et Limacher, qui traversaient tous deux de grands changements personnels, la distance à la fois géographique – l’un à Calgary, l’autre à Montréal – et émotionnelle qui les séparait, une certaine période d’éloignement, ainsi qu’une série de refus et d’approbations de demandes de subventions donnaient l’impression que le projet faisait du sur place.
Le destin, toutefois, en a décidé autrement. Gyorgy a reçu à la dernière minute une offre inattendue pour donner des concerts avec l’UMO Helsinki Jazz Orchestra, en Finlande.
Elle a immédiatement contacté Limacher. « J’avais demandé à Mark plusieurs mois à l’avance de faire ces arrangements pour moi. Helsinki m’a demandé si j’avais des partitions. Je n’avais pas vraiment beaucoup parlé à Mark à ce moment-là, mais je l’ai appelé et je lui ai dit : “On vient de m’offrir quelque chose. Est-ce qu’il y a moyen que tu me remettes ces partitions deux semaines plus tôt?” »
Gyorgy a même payé elle-même le billet d’avion de Limacher pour Helsinki afin qu’il puisse entendre ses arrangements interprétés par l’orchestre de jazz local.
« Les arrangements étaient magnifiques », se souvient Gyorgy. Limacher lui a écrit pour lui dire à quel point le résultat sonnait bien, ce qui, selon elle, « a relancé toute cette histoire d’orchestre ».
Limacher nous a raconté que les séances avec l’orchestre de 35 musiciens pour leur album Caity Gyorgy With Strings, Arranged and Conducted by Mark Limacher, en nomination aux prix JUNO, ont consisté en cinq blocs de trois heures, dont le coût était estimé à un peu plus de 10 000 $ chacun, mais qu’elles se sont déroulées avec une grande efficacité.
Poursuivant leur route comme partenaires créatifs après cette sortie, Gyorgy et Limacher prévoient faire paraître un troisième album en duo en août – un hommage à Cole Porter – avec l’espoir de se tailler un créneau dans ce type d’albums orchestraux.
« Tout ce que nous faisons sert à enregistrer et à écrire encore plus », dit Gyorgy. « On a beaucoup parlé des artistes qu’on aime écouter, comme Eydie Gormé, Frank Sinatra ou Oscar Peterson, et du fait que leurs discographies sont fascinantes parce qu’ils faisaient paraître plusieurs albums par année, avec orchestre, dans les années 1950 et 1960.
« Ce n’est pas vraiment possible aujourd’hui, parce que l’industrie n’est plus ce qu’elle était et que nous sommes des artistes indépendants qui financent eux-mêmes leurs projets. Nous avons créé cette scène d’enregistrement de type orchestre pop vraiment excitante à Calgary, au National Music Centre, et c’est formidable de pouvoir faire participer tous ces merveilleux musiciens. Ils ont toujours envie de recommencer et demandent à en faire partie, alors ça doit vouloir veut dire qu’on fait quelque chose de bien. Ces musiciens sont difficiles à convaincre, donc si on a réussi à les conquérir – même si c’est juste à cause du traiteur –, c’est déjà ça de pris! »