Lorsque les historiens du futur voudront identifier le moment précis où Angine de Poitrine est passé de groupe culte à sensation planétaire, ils pourront sans se tromper pointer la date du samedi 7 février 2026.
Ce jour-là, leur performance captée par la radio KEXP, à Seattle, durant le festival des Transmusicales de Rennes, s’est répandue comme une traînée de poudre aux quatre coins d’Internet. Avec ses étranges costumes à pois, ses instruments inusités et son approche musicale complètement décalée, le délirant duo du Saguenay a touché une corde sensible.
Propulsé par les algorithmes de TikTok, Twitter, Instagram et YouTube, le concert intime des deux zigotos a suscité un mélange de fascination, accumulant un nombre de vues qui se calcule maintenant en millions. « Je me souviens très bien du moment où ç’a basculé », explique Khn, guitariste et bassiste de la formation.
« Je fumais tranquillement des tops sous la hotte de ma cuisine en répondant à chaque commentaire, comme j’avais pris l’habitude de le faire depuis les débuts du groupe. Mais ce jour-là, ça s’est mis à débouler à un rythme complètement fou et je me suis rendu compte que, même en faisant ça à temps plein, ce ne serait plus possible de gérer ça tout seul. »
Du Brésil, du Japon, en passant par la France, l’Allemagne ou le Portugal, Angine de Poitrine s’est infiltré dans les oreilles avec son approche microtonale qui permet à Khn d’utiliser des quarts de ton, une approche courante dans la tradition indienne, par exemple, mais peu commune dans la musique occidentale. Une proposition audacieuse et radicale, qui allie la rigueur du math rock, le délire du psychédélisme, l’énergie du garage et le groove du funk. Et à en juger par le nombre d’analyses sérieuses que leurs compositions ont suscitées sur les réseaux, on peut affirmer qu’Angine de Poitrine est le genre de groupe qui n’apparaît qu’une fois par génération. Mais d’où leur vient cette passion pour la microtonalité?
« C’est un truc que je connaissais un peu, mais c’est vraiment entré dans ma vie le jour où Khn est débarqué chez nous en tenant sa guitare microtonale », se souvient Klek, le batteur. L’étrange instrument – qui a fait la réputation du groupe et inspiré des centaines de guitaristes à explorer les quarts de ton à leur tour – a été construit par un luthier de leur région. C’est grâce à ses deux manches, équipées de deux fois plus de frettes qu’une guitare traditionnelle, et à un assortiment de pédales, incluant un « Looper » qui leur permet d’enregistrer et de superposer des boucles de guitare ou de basse, que Khn a forgé ce son si unique, à la fois familier et complètement déroutant.
« Évidemment, on n’a pas inventé la musique microtonale ; on s’est contenté de suivre un chemin tracé par des centaines d’autres musiciens avant nous », lance Khn. « C’est la concrétisation d’une passion que j’avais pour ce genre de sons : j’étais obsédé par l’idée de trouver les trucs les plus obscurs et les plus étranges qui soient, ce qui m’a amené à explorer la musique turque des années 70. C’est là que j’ai découvert un rock psychédélique qui mélangeait tradition et modernité à ça m’a ouvert à tout un univers sonore. »
Parmi les nouveaux admirateurs d’Angine de Poitrine, on trouve un public plus jeune, initié à la musique microtonale par des groupes comme King Gizzard and the Lizard Wizard, mais aussi quelques vieux X et de jeunes baby-boomers amateurs de rock progressif des années 1970, qui voient en eux la continuation du travail de King Crimson. « On en a écouté en en crisse, du vieux vieux prog! », confirme Khn. « Il y a définitivement une grosse influence de ce genre, que ce soit au niveau de la manière de construire des mélodies, de l’usage des mesures composées, puis dans l’idée d’ajouter des éléments de surprise comme des cassures rythmiques. C’est clair que ça fait partie de notre ADN musical ; mais je trouve qu’on y a ajouté une approche beaucoup plus pop. »
« On vit un rêve en ce moment » – Khn
Si, pour les profanes, ces sons étranges peuvent paraître dissonants, voire agressants, les pièces que l’on trouve sur les albums Vol. 1, lancé en 2024, et Vol. 2, qui paraîtra le 3 avril 2026, séduisent par leur groove imparable qui se déploie de manière quasi fractale dans des motifs répétitifs ponctués de subtiles variations, contribuant à un effet de transe. « Notre challenge en studio est de recréer l’expérience live, pas le contraire », explique Khn. « L’utilisation de boucles impose une certaine rigueur, mais ça nous donne aussi beaucoup de liberté, ce qui fait que chaque concert est différent. »
À l’instar de groupes comme Daft Punk ou les Residents, Angine de Poitrine a choisi l’anonymat, non pas comme gammick, mais pour se concentrer entièrement sur la musique. Au départ, il s’agissait d’un exutoire permettant aux deux musiciens, qui jouent ensemble depuis plusieurs années au sein de différents groupes, d’explorer d’autres avenues musicales en toute liberté ; mais il semble aujourd’hui impossible de dissocier le groupe de ses uniformes. « Les costumes font partie intégrante de la proposition artistique d’Angine de Poitrine », explique Khn. « Si on devait les abandonner, ce serait parce qu’on serait passé à un autre projet, avec un autre nom et une autre identité. »
Regrettent-ils parfois de s’être littéralement enfermés dans leurs uniformes de papier mâché? « Disons que c’est une expérience sensorielle sans précédent », explique Klek. « Je suis celui des deux qui a la vue la moins obstruée par son costume et tout ce que je vois, c’est un de mes toms et ma cymbale crash, alors imagine ce que c’est pour Khn! Mais le vrai challenge, c’est la chaleur et selon les conditions de la salle où on joue, je peux frôler l’évanouissement. À la fin du show, il fait environ 50 degrés Celsius à l’intérieur de mon masque! »
« Ce que j’aime, c’est le rituel d’avant show », poursuit Khn. « L’heure qu’on passe à se préparer et à se maquiller avant chaque concert nous place dans l’état d’esprit nécessaire pour se concentrer sur notre performance. »
Les masques d’Angine de Poitrine tomberont peut-être un jour ; mais ça ne risque pas d’arriver de sitôt, si l’on en juge l’intérêt qu’ils ont généré auprès des mélomanes du monde entier. En fait, le groupe est vite passé de petit « side project » à une véritable carrière pour les deux musiciens. « Pour l’instant, on a mis de côté l’idée de jouer dans quatre ou cinq bands différents », confirme Khn. « On risque de manquer de sommeil au cours de la prochaine année, mais on ne s’en plaint pas. On vit un rêve en ce moment ; celui de pouvoir gagner notre vie en se promenant dans des endroits où on n’aurait jamais pensé mettre les pieds tout en ayant du gros fun. Qu’est-ce qu’on peut demander de plus? »
