C’est plutôt rare que la musique canadienne et la politique américaine se croisent, mais lorsque ça se produit, les Canadiens en profitent très certainement. Dans le temps, durant les années 60 et 70, cela prenait surtout la forme de chansons engagées. On pense à « Black Day in July » de Gordon Lightfoot, « Southern Man » et « Ohio » de Neil Young (en compagnie de Crosby, Stills, Nash & Young), ou même à « American Woman » des Guess Who qui ont tous été des « hits », a fortiori dans le cas de Lightfoot, dont la chanson a été bannie dans 30 états! L’immense popularité des listes de lecture annuelles des Obama a toujours été une épine dans le pied de l’administration Trump, un rappel douloureux de la popularité et des liens serrés du précédent président avec les jeunes. De nombreux artistes canadiens se sont retrouvés sur les listes d’écoute de Barack et Michelle au cours des cinq dernières années.

Joni Mitchell (« Help Me ») et Leonard Cohen (« Suzanne ») figuraient sur la liste intitulée Summer 2015 Night de Barack, mais des artistes plus contemporains ont également figuré sur les listes plus récentes du 44e président et de son épouse. Drake, bien entendu, y a fait de nombreuses apparitions, mais certains noms moins connus y ont également été inclus. Cette année, tant Barack que Michelle ont choisi des artistes canadiens – incluant Drake, Shay Lia, Liza (avec Carnyval) et Andy Shauf – qui ont été aussi surpris que ravis de se trouver parmi les élus.

La nouvelle a coupé le souffle à Liza. Elle l’a apprise par texto alors qu’elle était sur la route pour une escapade de week-end. « J’ai eu peur d’avoir un accident tellement j’ai failli avoir une crise d’angoisse. J’adore Michelle Obama depuis que j’ai, genre, 12 ans », confie-t-elle. Sa chanson  « Consistency », avec Carnyval, a été incluse dans la liste Summer 2020 de l’ancienne première dame, comme le fut la chanson « Good Together » de Shay Lia. La chanson « Neon Skyline » d’Andy Shauf, de son côté, figurait sur la liste Summer 2020 de Barack, et les listes antérieures faisaient place à des chansons de nombreux membres SOCAN, notamment Drake, Daniel Caesar, Partynextdoor et T-Minus.

Seuls les Obama pourraient nous dire pourquoi et comment ils effectuent leurs choix, mais Shay Lia croit personnellement que c’est la ynergie entre deux baladodiffuseurs populaires qui a aidé à faire pencher la balance en sa faveur. « Ça été une combinaison de facteurs », estime-t-elle. « Ma musique a souvent été appuyée par The Joe Budden Podcast au cours de la dernière année, et Mme Obama a un balado Spotify elle aussi, ce qui fait qu’il y a des chances que les choses se recroisent. Je pense aussi que la chanson « Good Together » aborde des valeurs que Michelle Obama cherche à mettre en avant dans son émission – comme dans le conversation she had with Conan O’Brian sur le mariage. »

Par l’intermédiaire d’un représentant, Andy Shauf admet qu’il ne sait absolument pas comment le président Obama a appris l’existence de cette chanson, mais il mentionne que sa présence sur la liste de lecture du président « est une des choses les plus cool qui [lui] soient arrivées. » Tandis que le publiciste de Shauf estime que cet honneur ne s’est pas traduit par des ventes plus importantes, Lia et Liza ont toutes les deux remarqué un effet positif, du moins du côté de la diffusion en continu.

Comme l’explique Liza, « en streaming, il y a toujours des répercussions financières. C’est directement lié, donc c’est une chose qui existe, mais [l’honneur d’être sélectionnée] est une chose qui m’a rendue encore plus fière personnellement que professionnellement. Se voir reconnaître par quelqu’un que vous admirez au plus haut point est quelque chose de très gratifiant. »

« Se voir reconnaître par quelqu’un que vous admirez au plus haut point est quelque chose de très gratifiant » – Liza

Shay Lia est du même avis. « Comme jeune artiste et artiste indépendante », explique-t-elle, « je sais très bien à quel point il est difficile de percer dans l’industrie musicale! Le fait d’avoir cette incroyable chance me rend fière. Ça me dit que je suis sur la voie de la réussite, que je vais dans la bonne direction… C’est encore plus gratifiant quand ça vient de Mme Obama. Je l’adore, j’aime ses valeurs et ce qu’elle représente comme femme Noire d’excellence! J’en suis extrêmement honorée et reconnaissante! »

Lia observe également que le fait d’être sur la liste de lecture entraîne une certaine publicité qui ne peut faire autrement que de rehausser votre profil. « Je crois que cela m’a aidée à mieux me faire reconnaître comme artiste internationale. La réaction a été géniale dans les médias. Ça m’a vraiment aidée à lancer mon nouvel EP Solaris.” Liza est d’accord. Beaucoup de gens ont fait des recensions de la liste de lecture de Michelle Obama, et cela m’a permis de faire parler de moi dans de nombreuses publications que je respecte beaucoup. Donc ça a été super cool. »

Abstraction faite de la politique et des frontières internationales, le fait de faire partie d’une des listes de lecture du couple Obama est une situation gagnant-gagnant pour tous les intéressés. Comme le résume Liza avec un enthousiasme débordant, « ça a décidément été le point culminant de mon année – et peut-être de toute ma vie! »



« Je me suis senti comme si je roulais à pleine vitesse à vélo dans le peloton d’en avant et que j’me pognais un bâton dans les roues. Clak! J’ai pédalé fort pour rien », lance un Adamo sans filtre (et encore amer) au bout du fil.

AdamoReconnu pour son humilité et son franc-parler, deux qualités qui lui ont permis de remporter l’édition 2017 d’Occupation Double (OD), le rappeur longueuillois a sorti son premier album solo, Préliminaires SVP, le 1er mai dernier, en pleine première vague de cette interminable pandémie. L’accalmie estivale lui a permis de faire deux concerts dans autant de ciné-parcs, mais rapidement, Adamo Marinacci a senti l’engouement pour son projet « s’essouffler pas mal ». « Ça m’a découragé, car j’ai presque perdu tout le cash que j’avais investi. En temps normal, les shows m’auraient aidé à rembourser tout ça, mais bon… Je me console en me disant que j’ai pas un restaurant qui ferme. »

Le 1er mai dernier, la parution de Préliminaires SVP marquait toutefois une sorte de délivrance pour son auteur, qui roule sa bosse depuis plus de 15 ans sur la scène hip-hop québécoise. « À ce moment-là, fallait que je le sorte », assure-t-il. « J’ai toujours su que ça allait finir par m’arriver, un premier album. Je me mettais pas de pression, mais je le savais au fin fond de moi. Même chose pour ma victoire à OD. En fait, j’ai toujours été de même, peu importe la situation ; confiant, sans être cocky. Je sais juste que les choses vont finir par arriver. »

L’artiste de 32 ans attendait tout simplement « d’avoir tous les outils nécessaires pour faire un album comme du monde ». « À l’époque, j’aurais pas été prêt pour sortir quelque chose de sérieux. Je préférais me torcher dans les bars », confesse-t-il.

Cette « époque » coïncide avec celle où il empruntait le pseudonyme de DisaronnO, en référence à cette liqueur au goût d’amande fabriquée en Italie, pays d’origine de son père. Ses prestations colorées (et fortement intoxiquées) dans les ligues de battle rap comme Word UP! Battles ou Emcee Clash lui ont amené une certaine notoriété sur la scène rap locale. « Mon personnage de drunkass sur le party qui réussit quand même à être dope s’est formé là », observe-t-il, à propos de ses excellentes performances souvent minées par des trous de mémoire reliés à l’alcool. « On dirait que j’étais pas assez sérieux pour prendre ça au sérieux. Je voyais pas ce que ça pouvait m’amener à long terme de m’impliquer plus que ça. »

Au préalable, DisaronnO avait fait sa marque sur Hiphopfranco.com, en multipliant les victoires dans la section consacrée au battle rap audio du populaire forum. Puis, l’envie d’écrire sur des sujets plus profonds s’est manifestée, à peu près en même temps que celle de se donner les moyens de ses ambitions. Le jeune rappeur s’est alors tourné vers Dostie, un collègue de classe, qui lui a ouvert les portes de son studio Exceler, à Longueuil. Un collectif du même nom verra le jour quelques années plus tard, et Adamo se liera d’amitié avec J7, avec qui il formera le duo Gros Big. « Les deux, on se démarquait par nos punch lines un peu loufoques et nos personnalités excentriques. On clashait un peu avec le reste du collectif, qui était plus technique et moins mélodieux. »

Arrive alors cette idée pour le moins saugrenue de faire connaître davantage le duo en inscrivant Adamo à l’émission de télé-réalité la plus populaire au Québec. « C’est J7 qui m’a inscrit. Au début, j’étais en tabarnak ! Je voulais pas aller me prostituer devant tout le Québec pour notre duo ! Mais quand ils m’ont appelé pour me dire que j’avais été sélectionné, j’ai donné une chance au projet, en me disant que j’allais aller dire ‘’GROS BIG’’ le plus possible devant la caméra pendant deux ou trois semaines. D’ailleurs, j’ai failli m’en aller avant la fin. »

On connaît la suite : la communauté rap se mobilise et Adamo remporte la finale. Tel que prévu, Gros Big bénéficie d’une envolée assez impressionnante. « J’avais pas du tout pensé que ça pourrait être aussi gros. On a fait une tournée de fou avec un CD de cul ! On a enregistré ça super vite chez Dostie, et ça a explosé. »

Puis, au terme d’une deuxième tournée panquébécoise, les deux acolytes ont chacun eu ce désir de « retrouver leur identité ». « On va s’le dire : c’est quand même un gros délire, Gros Big. C’était le fun, mais j’avais besoin de quoi de plus sérieux. J’avais besoin de trouver mon équilibre. »

Appuyé par des producteurs québécois reconnus comme Farfadet, Doug St-Louis et LeMind, qui lui ont bâti une charpente rap aux teintes pop, trap et R&B, Adamo a créé Préliminaires SVP sans trop se poser de questions. « Je vois ça comme un apprentissage, dans lequel je touche à plein de styles. Je vous fais des préliminaires avant de partir officiellement la machine pour le deuxième. »

S’il admet avoir fait quelques compromis commerciaux sur cet album, « histoire de passer à la radio et de toucher le grand public », Adamo se dit tout particulièrement à sa place sur des pièces plus percutantes comme Lonely et Laisse-les parler, une introduction qui met les points sur les «i» dans la foulée de sa participation à OD. « Les gens voient pas le talent jusqu’à tant qu’il leur pète dans la face. Moi, j’ai eu la chance d’avoir OD pour que plusieurs finissent par reconnaître mon talent. À l’inverse, c’est certain qu’il y en a qui sont jaloux ou amers de me voir réussir [à cause de ça]. Mais rendu là, ça m’importe peu. »

En attendant que la vie culturelle reprenne son souffle, Adamo cogite au propos et à la direction de son deuxième album. En septembre, des sessions de création à son chalet avec plusieurs amis dont Benny Adam, Rymz et Mad Rolla (jeune chanteur pop qu’il a pris sous son aile) lui ont remonté le moral. « Fallait que je me dérouille l’esprit. J’écrivais pu, je bougeais pu, je faisais pu rien ! À un moment donné, je me suis même demandé si j’étais pas en train de virer une dépression… » confie-t-il. « Je sais pas encore ce qui va arriver avec ce qu’on a créé là-bas, mais ça m’a vraiment fait du bien. »

Bref, comme d’habitude, Adamo se laisse le temps.



Rome n’a pas été bâtie en un jour et Comment Debord non plus. Née en 2016, la formation a pris son temps. Le temps qu’il fallait pour choisir les bonnes notes, les paroles qui leur ressemblaient; ils ont attendu de se reconnaître et de se choisir les uns les autres. À sept, ils ont désormais joint la famille Audiogram et après l’école que fut pour eux le concours Les Francouvertes en 2018, ils ont choisi l’automne 2020 pour faire paraître un premier album homonyme. Ils y sautent à pieds joints, en même temps… les sept en même temps.

Comment Debord Ce premier album, on l’écoute en boucle, sur la route ou seul à la maison et on a immédiatement le sentiment d’avoir été invité au party. Rémi Gauvin, le chanteur et auteur-compositeur principal des pièces nous raconte des moments de vie en jouant de son premier instrument : la métaphore. Simples ou filées, elles se déclinent poétiquement ou en humour, sans jamais se moquer. On entre dans un univers familier et chaleureux où tout ce qu’on nous dit est tangible, mais c’est la première fois qu’on nous en parle de cette façon-là.

« Je n’ai pas peur d’être coloré, mais c’est pas un band humoristique, explique Rémi. J’aime être touché par ce que j’écoute, donc j’essaie vraiment de toucher les gens. C’est le plus important, en fait. Et l’éventail de moyens que tu peux prendre pour toucher les gens est assez grand. Le rire en fait partie. »

À la guitare électrique, Karolane Carbonneau (NOBRO) fait partie de la base groovy que le groupe développe ensemble. « Rémi arrive avec une composition de base, rapporte Karolane. On va parfois travailler en sous-groupes, mais le drum et la basse (Olivier Cousineau et Étienne Dextraze-Monast) vont nous aider à faire un groove général. » « Ils sont très méticuleux, ces deux-là, rigole Rémi, on ne comprend jamais de quoi ils se parlent et on a souvent l’impression qu’ils enculent des mouches, mais on ne doute jamais qu’ils aient donné leur 110%. » Willis Pride (claviers) Alex Guimond (voix) et Lisandre Bourdages (percussions) complètent la bande.

Et si un groupe de sept personnes pourrait faire frissonner d’autres musiciens qui imagineraient déjà les chicanes, eux, n’ont jamais même frôlé les désaccords. « Ça vient du fait qu’on n’était pas des amis à la base, croit Rémi. On est tous un peu différents, tout en étant des Montréalais entre 25 et 32 ans qui vivent entre Pie-IX et Saint-Laurent! On a pigé des gens ici et là. On s’est agglutinés. Les affinités se sont créées après. En répétition, certains se parlent d’histoires d’amour ou d’autres se parlent d’escalade. »

« Je suis tannée d’entendre parler d’escalade, lance Karolane. Je ne peux pas en faire parce que je fais de l’eczéma et avec la guitare je ne peux pas me permettre ça, rigole-t-elle. Mais, plus sérieusement, les compositions viennent toutes de Rémi, mais après, on s’accorde tous autant d’importance et on se donne tous des moments pour rayonner dans chaque chanson. C’est super égalitaire. »

Souvent comparé à un Beau Dommage nouvelle vague, le groupe est bien ancré dans une vibe old school propre aux années 70 et se plait à bâtir des histoires dans lesquelles les Québécois se reconnaissent. « Ça peut autant parler à des gens de 20 ans qu’à des vieux péquistes », rigole Rémi. « C’est le seul groupe dans lequel je suis qui plait à ma tante », renchérit Karolane.

C’est Warren Spicer (Plants and Animals) – « notre 8e membre», dit Karolane – qui a réalisé l’album. Ce dernier avait déjà mixé pour eux la pièce Je me trouve laide parue sur un EP en 2018 et cette fois-ci, le groupe avait envie de retrouver « sa magie et sa touche indie » dans son œuvre. « Il aime le vin nature lui aussi, donc on l’a tout de suite aimé », s’amuse Rémi. « C’est chaud et organique, ce qu’il fait en général. On voulait vraiment sentir l’esprit de band, même sur l’enregistrement. On voulait que la personne qui nous écoute ait l’impression d’être avec nous », exprime Karolane.

Chasseurs de tournades est la pièce préférée de celle-ci qui, alors qu’elle n’était pas encore dans le groupe, avait eu un coup de cœur pour le morceau lors d’un spectacle au Divan Orange. « J’avais commencé à tourner pour faire des tournades dans la salle et j’avais lancé un mouvement », dit-elle en riant.

« C’est pas une chanson qui avait beaucoup de succès dans les concours, rétorque Rémi. Les gens ne comprenaient pas nécessairement notre faute d’orthographe volontaire dans le mot tournade alors qu’on voulait rappeler l’enfance en le disant comme ça. Mon ancien coloc fait son doctorat en météorologie. Il ne chasse pas des tornades, mais des phénomènes météo quand même. J’ai eu cette idée comme ça et je me suis dit que j’allais me gâter en écrivant ma sorte de toune préférée : une ballade. Ça dit que c’est correct de se chicaner en couple et des fois ça va moins bien, mais il faut mettre des efforts. Des fois on est les pires, on se met les deux pieds dans la tournade. C’est excitant de suivre une tournade en Arkansas, mais ce n’est pas une idée de génie en même temps ! »

Humainement et musicalement, le groupe qui a changé au gré du temps (et des tournades peut-être) sentait que le moment pour chanter ensemble d’une même voix, c’était maintenant. Leur premier album est un vent clément de fin d’été sur un golden hour de septembre. Et comment veulent-ils qu’on savoure cette offrande? « En auto, durant un gros road trip ou gelé comme une balle sur le pot légal », disent-ils, souriants.

Un ou l’autre, mais pas les deux en même temps.