Dans les dix années qui se sont écoulées depuis que Belly et Tony Sal, cofondateurs de CP Music Group, ait lancé cette entreprise à Ottawa – à une époque où, admettent-ils, ils en savaient très peu sur l’édition musicale et l’industrie du disque – le duo a transformé sa ferveur partagée pour la musique urbaine canadienne en une entreprise florissante.

Ce succès témoigne de la passion et de l’esprit d’équipe des quatre membres fondateurs : le chef de la direction Tony Sal, le rappeur/auteur-compositeur Belly, nommé à un Grammy, le président Manny Dion et le gérant d’artiste Cash. « Dès le départ, nous n’avons jamais considéré cette aventure comme un travail de neuf à cinq, dit Belly. C’est notre famille. C’est tout pour nous. Alors quand d’autres dormaient, nous on travaillait. Quand leur journée était finie, la nôtre ne l’était pas, et je pense que cela nous a donné un réel avantage. »

« C’est notre famille. C’est tout pour nous. » – Belly

Au fil des années, le groupe d’éditeurs a accumulé une impressionnante liste de talents, dont Massari, Mia Martina, Belly, et les producteurs DaHeala (The Weeknd, Rick Ross, Snoop Dogg/Lion) et DannyBoyStyles (Nicki Minaj, Flo Rida, Wiz Khalifa). Déjà, CP Music Group laisse une profonde empreinte sur la radio canadienne (c’est l’étiquette canadienne indépendante n° 1 des radios du top 40), une étiquette qui a accumulé de nombreux prix SOCAN de la chanson n° 1 et de nombreux prix MuchMusic. Les chansons de Belly participent largement à ce succès, dit Sal, en raison de son travail d’écriture avec les autres artistes de CP ainsi qu’avec de nombreux artistes internationaux tels que The Weeknd, Snoop Dogg/Lion, Wiz Khalifa et d’autres.

Compte tenu des incursions de Belly dans le marché international, lui et Sal cherchent à élargir cette voie. Ils ont récemment conclu une entente avec Warner Chappell Music Publishing aux États-Unis. « Notre principal objectif, en collaboration avec Jon Platt, président de la création chez Warner Chappell, est de hausser au prochain niveau ce que nous avons créé, » dit Sal.

Au fil de l’évolution de l’industrie dans les dix dernières années, plusieurs défis se sont posés, admet Sal. « Le secteur rétrécit, dit-il. Tout est différent, mais quand l’industrie change, nous évoluons et nous restons fidèles à notre passion – c’est d’elle que nous dépendons quotidiennement. Comme maison d’édition, nous nous concentrons surtout à faire de la musique et nous partons de là. »

« Les transformations de l’industrie nous empêchent même de savoir ce qui va se produire le lendemain, mais nous sommes toujours là pour faire notre travail, » dit Belly , ajoutant que la principale force du groupe est l’amitié qui lie ses membres. « Le succès n’a jamais uni les gens. C’est l’amitié qui nous garde ensemble et s’il y a problème, on met nos gants de boxe… Mais une fois la discussion terminée, on se serre la main et tout le monde est content, » dit-il en riant.

L’essentiel est de partager la même vision. « Chaque décision que Sal et moi prenons, nous la prenons ensemble, dit Belly. Le mariage entre la création et le monde des affaires que nous avons réalisé, c’est ce que nous avons de mieux. Chaque jour nous savons ce que nous avons à faire et nous nous attelons à la tâche : nous cherchons à dire chaque jour : mission accomplie. »



Kandle est apparue dans le paysage musical montréalais il y a quelques années avec un EP qui l’aura propulsée parmi les révélations du cru 2011. On aurait dit un ange blond tombé des nues pour entonner avec aplomb ses compositions érigées sur des bases folk et blues, à partir desquelles se déploient des guitares plus rock. La suite de cette appétissante mise en bouche nous est arrivée en mars dernier avec In Flames, premier album complet.

La voix est placée, le style franc, la sensibilité de Kandle se transmet à travers des textes et des musiques en phase avec les courants actuels. On pense à Marissa Nadler, à Lykke Li ou au romantisme sombre d’un Nick Cave. Kandle chante et c’est pour elle une victoire : « À mes débuts, je ne savais pas chanter du tout! Je pouvais composer une chanson, texte et musique, en 10 minutes, mais l’interpréter ne me venait pas naturellement, je chantais faux et ça me rendait tellement malheureuse!, se souvient la chanteuse de 23 ans. Je viens d’une famille de musiciens : ma sœur, ma cousine, mon père, tout le monde chante! Alors j’ai commencé à m’enregistrer : je m’écoutais, j’identifiais ce qui n’allait pas et je recommençais. Je voulais au moins être en mesure de chanter sur la bonne note et j’ai fini par y parvenir. Ensuite j’ai développé mes habiletés techniques : déployer un registre plus étendu, maîtriser l’art du vibrato, atteindre plus de notes. Et définir un style personnel. Je n’ai aucune formation, alors j’y vais par essais-erreurs, en autodidacte. »

« À mes débuts, je ne savais pas chanter du tout!.. Je chantais faux et ça me rendait tellement malheureuse! »

Pour Kandle, Montréal est la ville chanceuse. Elle s’y est établie il y a trois ans après avoir bouclé son EP. Sam Goldberg, complice musical, coréalisateur du nouvel album et membre du groupe torontois Broken Social Scene croyait en elle. « Il m’a dit que si je venais à Montréal, il pourrait m’aider à monter un band et qu’on pourrait commencer à faire des spectacles. À Victoria, j’étais “la fille de Neil Osborne” (son père est membre du groupe canadien 54-40), on me prenait plus ou moins au sérieux… Moi j’ai faim de cette vie-là, j’ai le goût de faire des tournées et des spectacles, je piaffe d’impatience! Montréal était la promesse d’un recommencement. Je me suis jetée dans le vide en espérant pour le mieux. » Et comme de fait, les choses se sont enclenchées dès qu’elle y a posé le pied.

Il est vrai que les Montréalais sont mélomanes, curieux de la musique qui émerge. « C’est une ville tellement inspirante et excitante! Les gens soutiennent les artistes locaux, on nous donne notre chance. Le public vient entendre ce qu’on a à proposer, on fait jouer nos chansons à la radio. Ça joue pour beaucoup dans les débuts. J’ai retrouvé cette ouverture d’esprit en France, lors d’un séjour il y a quelques mois. Là-bas aussi, les gens, qu’ils connaissent l’artiste ou pas, se déplacent pour faire des découvertes et s’ils aiment ton band, ils achètent l’album. C’est une bénédiction de jouer pour ce type d’auditoire. »

Curieux contraste, les chansons de Kandle – une fille lumineuse, pétillante, sourire dans la voix –, sans être lourdes, sont porteuses de noirceur. Qu’est-ce que la musique permet d’explorer et de révéler? « Il s’agit pour moi d’une processus thérapeutique. Je n’aime pas laisser la noirceur et la tristesse vivre à l’intérieur de moi alors je les fais sortir dans mes chansons… Les gens que je côtoie m’inspirent les textes. Et pas que des garçons et mes histoires d’amour! Je parle de la manière dont les choses m’affectent. Je revisite ces émotions lorsque je monte sur scène. »

Il n’y aura jamais trop de modèles féminins forts dans l’industrie de la musique. « Nous sommes si peu nombreuses! Dans ce milieu, être une fille est autant un avantage qu’un désavantage. Bien sûr, c’est plus difficile de se faire prendre au sérieux pour sa musique, mais lorsque vient le temps de la faire connaître, on me propose des pleines pages dans des magazines de mode et certains me découvrent ainsi… Ça finit par s’équilibrer, je crois. »

Pour Kandle Osborne, trouver sa voix signifie aussi faire entendre ses idées, et son père également coréalisateur de l’album, est pour elle un grand allié. « C’est une industrie dominée par les hommes et ils ne se gênent pas pour te dicter quoi faire. Pendant l’enregistrement, mon père était là pour leur dire : “Hey, c’est l’album de Kandle, alors laissez-la faire ses choix!” Quand je sollicite son avis, il me renvoie la balle et me demande ce que MOI, j’en pense. Il est fier de sa fille, aime me voir évoluer… Même s’il est bien placé pour savoir que je n’ai pas choisi la voie la plus facile. »



Groupe à géométrie variable (et au nom tout aussi changeant), le Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra effectue ses premiers pas en 1999. C’est en janvier dernier que l’imprévisible clan faisait paraître un septième album complet, Fuck Off Get Free We Pour Light On Everything. Dense, urgent, furieusement échevelé (particulièrement sur « Austerity Blues ») et dédié en partie à la ville de Montréal, l’assaut sonique surprend l’auditeur lors de la première écoute.

Auteur des textes (souvent fortement politisés) de la brigade Mt. Zion, Efrim Menuck (guitares, piano, voix) croit détenir la clé de l’énigme : « Nous sommes un quintette depuis maintenant six ans. C’est la première fois que nous écrivons des chansons pour un album dans un format quintette. Ce n’était pas comme ça pour les autres albums. Je crois que le fait d’avoir écrit ces chansons avec un plus petit nombre d’individus a contribué à l’effet vital et énergique que l’on retrouve sur ce disque. Également, on a beaucoup joué live au cours des dernières années. Être constamment sur la route a certainement déteint sur ce disque. »

« Il n’y a plus de styles de composition. On a abattu les barrières. Tous les musiciens de la terre ont une palette incroyable à leur disposition. »

Avec ses éléments blues, métal et garage, le nouvel opus s’éloigne de plus en plus des fondements post-rock de la bande, un terme que Menuck ne peut blairer. « En réalité, nos racines sont punk-rock! Ce que l’on cultive est une saine méfiance de tout ce qui n’est pas local. Dès qu’un doute croise notre esprit, on dit non. C’est aussi simple que ça. Même si on peut parfois paraître rudes aux yeux des gens, c’est simplement qu’on est timides et suspicieux, » laisse-t-il tomber.

Complété par Thierry Amar (basse, contrebasse, voix), Sophie Trudeau (violon, voix), Jessica Moss (violon, voix) et David Payant (batterie, voix), le quintette élabore ses longs et sombres morceaux de manière très démocratique. Menuck : « C’est ce qu’il faut retenir. Ça débute avec un riff, une ligne mélodique ou simplement une poignée d’accords qui peuvent provenir d’un jam et on démarre avec ces fondations. Ça peut venir de n’importe qui. Puis, on passe beaucoup de temps à trouver un segment de musique simple et à édifier autant de variations que l’on peut imaginer jusqu’à ce qu’on arrive avec une chanson d’une quarantaine de minutes. Par la suite, on coupe afin d’obtenir une pièce d’une durée plus raisonnable. On discute des arrangements en groupe. Parfois, un individu aura une opinion forte et tentera d’imposer sa vision. Puis, les trois joueurs de cordes (Thierry, Jessica et Sophie) apportent parfois un aspect “musique de chambre” à ce qui est produit. La musique vient toujours en premier lieu. C’est incontournable. Lorsqu’on arrive à un point où la pièce instrumentale tient la route, je m’assois et je tente de trouver des mots qui appuient le tout. »

Si plus de la moitié des membres du groupe (Menuck, Amar et Trudeau) se joignent également aux rangs de Godspeed You! Black Emperor sur une base régulière, tous les cinq sont musiciens à plein temps. Vies de débauche et de rock stars? Pas tout à fait. « On est chanceux parce qu’on travaille avec les mêmes gens en qui on a confiance depuis nos débuts et ce sont des amis. Essentiellement, on gagne notre vie en étant sur la route, mais tout le monde est sur la route de nos jours et la compétition est féroce. On aime ce qu’on fait et je crois qu’il est important de penser petit (think small). Nous n’avons pas de manager. Nous ne faisons pas de tournées extravagantes. On fait tout nous-mêmes. L’approche est très artisanale, nous gardons les coûts bas et tranchons la petite tarte en peu de morceaux. Tout ce qu’on tente de faire est de gagner nos vies honorablement. Et c’est dur. Ça devient de plus en plus difficile. Parfois, je songe à quitter le milieu musical pour faire autre chose, mais je fais ça depuis 20 ans. À cette étape de ma vie, je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre. Sur mon curriculum vitae, c’est indiqué “musicien” et c’est tout, » avoue Menuck, un brin penaud.

La locomotive Mt. Zion poursuit son chemin jusqu’à l’automne. L’amateur de guitares incisives et de violons tonitruants était heureux d’apprendre la parution d’un EP en mai, puis d’un autre au cours de l’année. Et toujours pas question de céder aux compromis. « En 2014, il n’y a plus de styles de composition. On a abattu les barrières. Tous les musiciens de la terre ont une palette incroyable à leur disposition. Ils peuvent faire de la musique librement sans avoir le sentiment de faire une déclaration profonde et formelle. C’est l’une des bonnes raisons de faire de la musique de nos jours. On peut faire ce que l’on veut. Lorsqu’on roule sa bosse dans ce milieu depuis de nombreuses années, comme nous, on a besoin de se trouver une piste pour nous motiver à poursuivre. »