J’ai été surprise de ne pas reconnaître Vivek Shraya quand j’ai commencé à écouter VIVICA, le nouvel album de cette artiste multidisciplinaire. D’entrée de jeu, elle prend un virage très dansant où les beats prennent toute la place, puis elle trafique sa voix avec une bonne dose de distorsion avant de nous balancer sa première strophe sur Crass, une pièce qui agit à la fois comme un énoncé de mission et une quasi-menace: «Flash the bouncer at the club/crass like that» (très librement traduit: «J’flash ma poitrine au bouncer/j’suis crasse comme ça»). En toute honnêteté, j’aurais vraiment dû me rendre compte de la place que le personnage central de l’album allait prendre rendue au morceau intitulé Goon Tune.
Shraya est la première à parler du sérieux de sa démarche, mais c’est aussi quelque chose que j’avais remarqué par moi-même en commençant à suivre sa carrière il y a quelques années. Or, voilà, Vivica, l’alter ego qui donne son nom à ce projet, ne cadre pas dans cette catégorie-là. Vivica est 100 % décomplexée et carrément irritante dans sa manière de placer son désir au centre de tout, comme avec son obsession pour sortir jusqu’aux petites heures du matin vêtue d’un one-piece en latex. Si vous voulez une image, rappelez-vous Michelle Pfieffer en Catwoman dans Batman Returns dansant au son d’un mur de synthés. Elle était une brat avant que le mot brat devienne à la mode… Mais ne le dites surtout pas à Charli XCX!
L’alter ego de Shraya s’inscrit dans la même illustre lignée que Sasha Fierce de Beyoncé, la Madame X de Madonna et la Jo Calderone de Lady Gaga. C’est exactement parce que Vivica n’est pas Shraya que l’artiste a eu autant de plaisir à se mettre dans la peau, dans la vie… et dans les amants et amantes de son personnage. Permettez-moi un moment de, rien de moins, pâmoison: si l’art est extraordinaire, c’est exactement pour ça. C’est un univers qui nous permet de créer des «véhicules» comme Vivica pour explorer des idées risquées sans avoir à utiliser un «je» qui pourrait devenir compromettant.
VIVICA, donc, s’inscrit dans une réflexion sur la sexualité que Shraya élabore depuis quelques années dans ses projets. L’album pousse toutefois la réflexion beaucoup plus loin en faisant de la sexualité un geste plus politique et radical. L’humanité même des personnes trans est constamment remise en question pendant qu’on leur retire leurs droits et qu’ultimement, on les déshumanise, tandis qu’un regard intrusif et perversement clinique demeure braqué sur leur vie sexuelle. Cet album a beau être avant tout une exploration du plaisir, il célèbre aussi les corps trans dans toute leur sensualité et avec tous les désirs qui les habitent.
Shraya nous a parlé de tout ça, et bien plus, dans la conversation que nous avons eue.
Cette entrevue a été abrégée et révisée par souci de clarté.
SOCAN : Cet album comporte plusieurs niveaux de lecture, mais pour moi, il est ouvertement sexuel, voire carrément salace! Ma question comporte donc deux volets : pourquoi crois-tu que notre culture a besoin de ce genre de thèmes en ce moment, et pourquoi était-ce important pour toi, personnellement, de les explorer?
Vivek Shraya : Je pense que je vais commencer par ta deuxième question. Je suis vraiment une late bloomer, surtout, je pense, à cause de l’homophobie et du racisme que j’ai vécu en grandissant à Edmonton. Je blaguais souvent en disant que j’étais comme Drew Barrymore dans Never Been Kissed, parce que je n’avais embrassé personne avant l’âge de 17 ou 18 ans. Et même là, je pense que la personne qui m’a embrassée l’a fait un peu par pitié. C’était ma meilleure amie lesbienne. Elle m’a dit: «Bon, on va régler ça, comme ça tu auras au moins vécu l’expérience.»
Et c’était comment?
Elle embrassait comme une tigresse et ses dents prenaient beaucoup de place. Côté expérience, ça n’a servi à rien, parce que quand j’ai embrassé d’autres personnes après ça, j’étais convaincue qu’il fallait que je leur mange la face. Je me souviens la première fois où j’ai embrassé un garçon, il a lâché un «Ouch!» et je ne comprenais pas pourquoi, vu qu’elle m’avait appris à embrasser comme une tigresse. Mais tu vois, je n’ai été que dans trois relations, et la troisième est celle dans laquelle je suis présentement, et elle dure depuis à peu près 15 ans. Quand je regarde mes amies qui couchent avec plein de monde, prennent de la drogue et boivent, je me dis «Oh, j’aurais aimé ça avoir une adolescence typiquement canadienne ou nord-américaine», mais je n’ai pas eu cette chance.
J’ai fait un projet d’art visuel qui s’appelle Sex is Sex. C’était la première fois que je travaillais avec Christopher Sherman, un artiste qui m’inspire énormément, ne serait-ce que parce qu’il dit tout le temps «Have a horny day!» (très librement traduit : «Passe une cochonne journée!»). C’est très sexuellement positif, mais de manière espiègle et amusante, c’est vraiment rigolo. C’est aussi très analogue, vu qu’il ne tourne qu’avec de la pellicule. Notre collaboration m’a vraiment inspirée, et c’est là que j’ai commencé à réfléchir à la création d’un album de sexe, tu sais, dans la plus pure tradition des albums cochons, comme on pourrait dire.
En gros, j’ai créé deux albums en même temps: New Models, qui est sorti à l’automne, et celui-ci. Ils sont vraiment le yin et le yang. New Models fait le deuil du monde dans lequel on vit et exprime le choc de voir tout le progrès accompli être déconstruit. J’avais une vision très linéaire du progrès : j’étais convaincue qu’on allait simplement continuer d’avancer. Je pense que c’est la première fois, pour les gens de ma génération, en tout cas, qu’on voit des lois être carrément effacées en temps réel. C’est vraiment surréel. L’approche de New Models est très sérieuse et réfléchie—c’est ça, ma zone de confort—, mais à un moment donné, l’album a commencé à me sembler lourd et bancal. Mon collaborateur, James Bunton, m’a fait écouter certains des beats qui allaient se retrouver dans VIVICA, et je me suis dit : «Oh! c’est ça l’énergie que je cherche!» Après, je me suis vite rendu compte que la seule façon pour moi d’habiter ces chansons était d’inventer un personnage.
Avec tout ce qu’on voit et qu’on entend au sujet des droits des personnes trans et l’obsession générale autour de nos vies et de ce qu’on choisit de faire de notre corps, j’avais l’impression—sans vouloir être trop grandiose—que le geste le plus radical que je pouvais poser était de revendiquer pleinement mon corps et ma sexualité de manière totalement décomplexée et viscérale.
Être une personne trans en 2026 et chanter des chansons qui disent «Tout le monde me veut, tout le monde veut coucher avec moi, tout le monde est obsédé par moi», ça me semblait important. Quand on voit, aux nouvelles, toutes ces histoires qui racontent que les personnes trans sont le diable incarné et que tout ce qu’on veut c’est pervertir vos enfants, disons simplement que mon album est ma façon de riposter, mais avec un grand sourire.
Ce que j’ai ressenti en écoutant l’album, c’est moins une célébration—Vivica est trop chic pour ça—qu’un immense point d’exclamation.
Pour moi, Vivica a une énergie tout en majuscules, en «CAPS LOCK»!
Comment t’est venue l’idée de créer le personnage de Vivica? Comment s’est-elle révélée à toi?
Elle a pris tout son temps. La production de l’album a pris un bon deux ou trois ans. Je ne sais pas à quel point les gens me connaissent, mais je suis très sérieuse et, d’une certaine façon, très gênée. Faudrait que tu voies les textes tels qu’ils étaient au départ et ce qu’ils sont devenus… La toute première chanson que j’ai écrite ne s’est même pas retrouvée sur l’album parce qu’elle était beaucoup trop sage. Je crois vraiment que ce qui a permis à Vivica d’évoluer, c’est justement le fait d’avoir pris mon temps. On a souvent l’impression qu’il faut se dépêcher à finir ce qu’on est en train de faire, et je dois une fière chandelle à James, parce qu’il m’oblige à prendre mon temps pour bien faire les choses.
Je vais être honnête avec toi, une des choses qui a fini par s’imposer au fil du processus—et ça m’arrive souvent quand j’écris de la fiction—, c’est que j’ai beaucoup plus de plaisir quand mon personnage en est vraiment un. Quand ce n’est pas moi. Les premiers jets des textes reposaient sur certains de mes fantasmes et de mes intérêts, mais à mesure que les chansons évoluaient, je m’intéressais de moins en moins à moi-même et de plus en plus à ce personnage. Je me posais la question: «Qu’est-ce qu’elle aimerait, elle?» Une des raisons pour lesquelles je travaille avec James, c’est qu’on passe énormément de temps à parler de tout ça. À quoi ressemble Vivica? Qui sont ses amis? Que fait-elle quand elle est seule? C’est ce genre de questions qui finit par débloquer les paroles, tu vois? Au départ, je l’imaginais comme un croisement entre la Catwoman de Michelle Pfeiffer et la Mystique de Rebecca Romijn.

VIVICA. Photo par Christopher Sherman.
Tu as une carrière créative incroyablement prolifique—peu d’artistes produisent autant que toi. Tu as même un roman qui sort d’ici la fin de l’année. Mais tu travailles sur ces projets pendant des années. Je me demandais s’il y a une différence entre ta façon de construire tes personnages quand tu écris de la fiction et quand tu donnes vie à Vivica en musique?
De bien des façons, ce n’est pas très différent, particulièrement pendant l’écriture de mon dernier roman, The Subtweet. J’ai même écrit, au début du manuscrit «This is more fun when it’s not you» (librement : «C’est bien plus l’fun quand c’est pas toi»). J’ai utilisé le même leitmotiv avec Vivica. La différence avec une chanson pop, c’est que tu dois composer avec beaucoup plus de limites. Tu n’as pas une quantité illimitée de pages ou de phrases, tu dois travailler avec un degré d’attention très limité, et tu dois absolument trouver un refrain et un hook super accrocheurs.
La seule vraie différence, c’est le médium ; le processus, lui, est très similaire. Avec ces deux projets, VIVICA et The Hystericals—mon prochain roman—, le contraste était particulièrement marqué, puisque le roman est une œuvre dystopique. C’est assez heavy, et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime travailler sur plusieurs projets en même temps: ça m’aide à garder un certain équilibre intérieur. Ça fait six ans que je suis plongée dans The Hystericals. Je l’ai commencé avant la COVID, et comme je le dis souvent à la blague, je ne l’aurais probablement pas écrit si j’avais su où le monde s’en allait.
Trouves-tu ça difficile de passer brusquement d’un projet à l’autre?
J’essaie maintenant de me donner plus de marge. Quand j’étais plus jeune, j’arrivais à passer allègrement d’un projet à l’autre, et même à travailler sur deux projets différents dans la même journée. Mais plus je vieillis, plus je trouve ça difficile. Je suis censée commencer un autre projet d’écriture, mais je vais attendre jusqu’en juillet, parce que j’ai la tête complètement accaparée par autre chose. Je veux aussi me donner la liberté de rester dans un état d’esprit particulier. Je ne me sens plus aussi malléable—et je n’ai plus envie de l’être.
Parle-moi de l’ordre des chansons, je suis vraiment curieuse de savoir à quel point c’est important pour toi, l’ordre des chansons sur un album.
Quelqu’un a sorti un album il y a quelques années et c’était obligatoire de l’écouter dans l’ordre; pas question de changer cet ordre, et si je pouvais rendre ça obligatoire moi aussi, je le ferais. J’ai grandi en écoutant des cassettes dans les années 90—on ne sautait pas de chansons.
Un album, c’est un périple. Je suis peut-être vendue d’avance, mais je pense vraiment que l’album est une des plus belles formes d’art qui soient: c’est une façon de raconter une histoire, d’apprendre à se connaître et de toucher les gens. Je prends la notion d’album très au sérieux, et l’ordre des pièces joue un rôle énorme là-dedans. Pour ce projet, je me suis vraiment poussée à trouver des titres vraiment provocants et à choisir leur orthographe de manière très intentionnelle. C’est avec The Con de Tegan and Sara que j’ai vraiment commencé à me pencher sur les titres de chansons. J’adorais la façon dont elles avaient intitulé les leurs et le fait qu’un titre n’avait pas besoin d’être—comme je le croyais naïvement—tiré des paroles du refrain ou quelque chose comme ça. Ce que je trouve vraiment stimulant dans le titre d’une chanson, c’est tout le travail qu’il peut accomplir de différentes manières. Il représente la chanson, mais il raconte aussi une histoire plus large à sa façon.
Pour ce qui est de l’ordre des pièces, je pars entre autres du principe que les gens vont probablement écouter juste la première piste avant de décider s’ils veulent continuer, surtout avec la façon dont on consomme les albums aujourd’hui. Pour moi, Crass résume la thèse de l’album. D’une certaine façon, c’est une chanson ultra abrasive pour un personnage ultra abrasif, alors pourquoi ne pas commencer par là au lieu de la garder pour plus tard, à l’ancienne, histoire de faire monter la tension?
FKGRL est ma chanson préférée de l’album. Je suis d’accord que Crass est la thèse, mais pour moi, FKGRL représente qui Vivica est vraiment.
FKGRL est ma chanson préférée de l’album aussi! Quand t’es artiste et que tu lances quelque chose, tu es toujours curieuse de voir ce qui va rejoindre les gens. À date, personne ne m’a parlé de cette chanson. J’attends encore. Tout le monde adore Crass, 3WAY ou la pièce-titre. J’attendais d’avoir un retour sur cette piste-là, alors merci d’être celle qui m’en a parlé!
FKGRL est partie du beat. C’est en fait la première chanson qu’on a enregistrée pour l’album. James m’a fait écouter le beat et, dès le départ, je me disais: «Oh, on tient quelque chose, là.» Je le sentais dans mon corps. Je l’aimais tellement que ça en devenait presque énervant. Mais ça m’a pris du temps avant de trouver les paroles et d’arriver là où on voulait aller. J’aime pas dire ça parce que je ne veux pas avoir l’air de « cette personne-là », mais on travaillait déjà sur cet album avant la sortie de Brat [NDLR : l’album de Charli XCX paru en 2024]. Puis il y a eu tout ce mouvement, ou tout ce discours autour de la fille de party, avec Brat. Je me suis dit: «Je peux pas avoir une chanson où je chante que je suis une party girl, c’est trop cliché.» Alors j’ai trouvé ça cool d’aller plutôt du côté baby girl, mais en renversant l’idée: «I’m not your baby girl.»
Le truc avec la pop, c’est à quel point la répétition peut être satisfaisante. J’avais jamais vraiment fait un refrain comme ça, où c’est essentiellement la même mélodie et la même phrase—quelque chose comme «never gonna…»—qui reviennent encore et encore. Ça se répète huit fois, puis on repart pour huit autres. C’est ultra répétitif, mais c’est tout une vibe.