« Je n’ai pas de directives ; j’ai la musique dans le sang. »

Harrison Brome a toujours su qu’il voulait devenir musicien, mais il n’a pas choisi le chemin vers le succès le plus facile. Cet artiste de Vancouver — qui a souffert d’une profonde dyslexie lorsqu’il était jeune — a choisi d’être entièrement autodidacte plutôt que de suivre des cours de piano. « Je jouais des notes au piano, et si elles me semblaient bien aller ensemble, je continuais de les jouer », explique-t-il. « Si vous écoutez attentivement la formule de mes chansons, la structure est habituellement une progression de quatre ou cinq accords très simples. »

Ne vous laissez toutefois pas berner par cette apparente simplicité : la musique de Brome regorge de productions complexes et multicouches, d’une écriture profondément personnelle et de sa voix captivante, dont la palette émotive passe d’une discrétion pleine de « soul » à une puissance toute R&B sur ses hymnes rhapsodiques.

Si son écriture lui permet d’exprimer ses émotions d’une manière très unique — « la musique a toujours été là pour me permettre de surmonter les obstacles que la vie a mis devant moi » —, il n’hésite pas une seconde à faire appel à des producteurs et autres ingénieurs pour donner vie à ses idées. « Je commence habituellement par la progression et la “vibe”, puis lorsque j’ai une solide structure, je la laisse aller pour me concentrer sur la première ligne [les paroles et la mélodie principale]. »

Fort d’un premier EP, Fill Your Brains, paru en 2016, Brome espère passer à la vitesse supérieure cette année avec le lancement de son nouveau EP, Body High, ainsi que d’un autre qu’il dit prêt à lancer. L’artiste affirme qu’il a passé les dernières années « dans la pénombre à peaufiner mon son », ce qui le motive à afin prendre l’avant-scène pour partager sa musique avec ses fans. Mais ça n’est là que l’avenir rapproché ; Brome sait qu’il est dans le métier pour de bon, et il ajoute : « j’ai envie d’être le genre d’artiste qui est à moitié mort, mais qui part encore en tournée à l’âge de 60 ans ».



Mystère. Une image de fille aérienne, colorée et festive lui colle aux fesses, alors que ses deux premiers albums solos racontaient, sans refuser de parfois s’enfoncer dans la noirceur, les apprentissages que porte en leur creux le passage à l’âge adulte. N’était-il pas question sur Apprentie guerrière (2012) du deuil de relations que l’on croyait éternelles, puis sur Pan (2014), de la difficulté de laisser derrière soi de vieilles histoires ayant engendré des plaies mettant trop de temps à guérir ?

Liqueur serait-il en fait le premier véritable album de l’apaisement, pour Fanny Bloom ? Oui, sommes-nous tentés de conclure, alors que même face à la pluie qui s’éternise dans la tribale On s’aimera, la chanteuse ne demande qu’à croire que l’amour réel triomphera des plus violentes averses.

« J’imagine que l’âge a fini par produire son effet », confie-t-elle, un peu amusée par ce rôle de jeune vétérane, que lui permet de revendiquer un quatrième album post-Patère rose. Le hasard étant ce qu’il est – fascinant – Fanny Bloom célébrait son 32e anniversaire le jour de notre conversation.

« J’aurais bien aimé que ça se produise avant, cet apaisement, mais en même temps, fallait bien passer par tout ce chemin-là pour y arriver. Il y a beaucoup dans ce nouvel état d’esprit l’effet de la tournée et de l’album que j’ai faits en solo [Fanny Bloom, paru en 2016, des réinterprétations de ses plus belles chansons]. J’ai été obligée de me défendre seule, ça m’a boosté la confiance. Ça a été comme une sorte de refresh. »

Entourée dans son chalet de ses anciens compagnons de La Patère rose, Thomas Hébert et Julien Harbec (le duo TŌKINOISE), Fanny Bloom se prévaudra de cette salutaire page blanche afin de laisser pour de bon dans la marge de vieilles et tenaces angoisses.

« J’étais dans une énergie complètement différente qu’à l’habitude. Non seulement on était nonchalants; on avait envie d’être nonchalants. On n’avait pas l’ambition de révolutionner la pop. L’attitude, c’était plus: je bois ma bière, j’écris un texte, je le chante, pis on va avoir du fun. C’est peut-être spécial à dire, mais j’ai appris en créant Liqueur que ce n’est pas grave la musique. Il y avait une vie avant que les gens me connaissent, il y en aura une vie après. Avant, j’étais habitée par des ambitions d’être plus connue, de faire en sorte qu’à chaque album, ma musique rejoigne plus de gens, des réflexes qui deviennent très fatigants à longue, et sur lesquels j’ai vraiment lâché prise. »

Réjouissant paradoxe: Fanny Bloom n’a jamais aussi souvent été invitée sur des plateaux de télé, ou dans des studios de radio, que depuis la sortie de Petit bois, son ode à la fertilité créative de la campagne, qui annonçait Liqueur il y a quelques mois.

Elle en a écrit plusieurs, des chansons en apparence impudiques, cette Fanny Bloom qui se languissait beaucoup sur Pan que son amoureux la retrouve enfin sous les couvertures. Elle n’avait pourtant jamais écrit de chanson aussi intime que Lily, une lettre adressée à son chum au sujet de sa mère en-allée, dont l’arrangement très sobre tranche avec le reste de ce Liqueur, sur lequel règnent les rythmes électroniques et les sons synthétiques.

Fanny Bloom

« Parler de moi qui attend mon chum en bobettes [comme dans la chanson Pan], ça ne me gêne pas pantoute, ça fait partie du quotidien. À la rigueur, ça fait glousser quelques dames en spectacle. Parler de la mère de Thomas, c’est impliquant, parce que c’est précieux. Et c’était tellement intime que j’ai hésité à la mettre sur l’album. Je ne savais pas non plus si Thomas allait vouloir que je la mette. Ça avait tellement été tabou longtemps entre nous, la mort de sa mère. Maintenant, c’est comme si j’allais pour la première fois à la rencontre de cette femme que je n’ai pas connue. Et ça fait que je peux évoquer sa mère dans une conversation sans qu’il y ait de malaise. Le souvenir de sa mère n’est plus que douloureux. »

« Cache-nous le pire / Dis ce qu’il faut dire / Tu es trop sensible / Parce que tu es une fille », ironise-t-elle ailleurs, dans Au réveil, comme pour subvertir un discours avec lequel on l’aura trop longtemps confinée au rôle de la chanteuse à la voix de gamine, donc forcément impossible à prendre au sérieux.

Lui a-t-on souvent servi ce genre d’âneries ? Réponse sans équivoque: « Mon dieu seigneur ! Tellement ! On se le fait tellement dire qu’on est trop sensibles, les filles. Nos amis nous le disent, on se le dit même parfois entre nous. Et ça me gosse tellement quand je vis des émotions, qu’on les ridiculise. Ça me met en… ! Ça fait juste mettre de l’huile sur le feu ! Vos yeules ! »

Toujours aussi franche, mais franchement moins taciturne que dans le passé, Fanny Bloom n’aura jamais semblé aussi épanouie. Citons un fragment des paroles de Château fort : « Les étoiles éternelles / Se donnent beaucoup trop de mal / Pour qu’entre nous et elles / Leur lumière émane / C’est à croire qu’elles sont fidèles / Et que c’est plutôt normal / Leur goût irrationnel de briller / Et je me sens un peu comme elles / Éparpillée et loyale / Et j’ai l’envie réelle / De vivre mon âge. »

Vivre son âge, ça signifie quoi ? « Ben ça veut dire plein d’affaires en même temps. Ça veut dire de continuer de profiter au maximum de la vie, de vivre pour vrai, de ne pas vieillir trop vite dans ma tête. Je vois parfois des amis sur Facebook et je me dis « C’est quoi ça? » J’ai le goût de leur dire: « Profitez donc de la vie, seigneur! » Tout le monde a le droit de trouver son bonheur là où il le veut bien, évidemment, mais de voir des amis avec qui t’as grandi embrasser des clichés tellement intenses – le mariage, la grossesse, la maison neuve dans un domaine sans arbre, dans l’ordre ! – ça me donne le goût de rester jeune encore un peu. »

Voilà un judicieux pari, que de choisir le bonheur, sans choisir le conformisme.



Imprégné d’une fibre pop-punk qui l’a contaminé durant son adolescence beauceronne et porté par un mélange d’assurance et de vertige qui le maintient droit sur le fil, Rémi Chassé nous balance Les cris et les fleurs (Musicor) en pleine gueule.

Rémi Chassé Du haut de ses 32 ans, l’auteur-compositeur-interprète se lance sans filet : « Avec le deuxième album, je voulais qu’on soit plus challengés sur le son, et je cherchais des réalisateurs qui se prêtaient bien au rock. Sans perdre de vue notre twist plus punk et pop aussi. Au Québec, le rock, dans le mainstream, c’est assez limité quand même, Éric Lapointe, ça ne me parle pas vraiment ; le rock à la Galaxie, que je trouve ça super cool, c’est pas ce que je fais non plus… »

C’est donc sous les conseils de Guillaume Beauregard – coréalisateur du premier gravé, Debout dans l’ombre, paru en 2015 – que Chassé s’est tourné vers Gus Van Go (The Stills, Sam Roberts, Vulgaires Machins), pour pondre un album enregistré entre Montréal et Brooklyn, s’armant d’une attitude frondeuse où la pop claque et le rock fait un doigt d’honneur aux partisans du statu quo.

Si de l’aveu du principal intéressé, le premier album a été bien fait, mais de façon hâtive, pour surfer sur le momentum engendré par son passage en finale de La Voix, le processus de création, cette fois-ci, fut plus souple : « J’ai pris plus de temps pour écrire et réfléchir à ce que je voulais faire. Le premier, ç’a été dix tounes, vite fait, bien fait. Mais j’avais pas encore complètement assumé ma signature d’auteur-compositeur-interprète franco. Là, ça donne un rock plus concis, sans perdre mon côté emo/introspectif qui est encore dans plusieurs chansons. On dirait que j’écris juste des chansons quand je sens une lourdeur, une profondeur qui est là. J’ai aussi été vers des sujets plus politiques, ce qui est très nouveau pour moi, mais on est tellement à une époque absurde en ce moment. »

En témoignent les titres Contre qui, Le monde est à plaindre ou encore L’ombre d’un remord qui, respectivement, posent la loupe sur les travers et fléaux ancrés et/ou systémiques qui contaminent notre époque.

Et si Guillaume Beauregard n’est plus impliqué sur le plan de la réalisation, il demeure un complice de choix pour Chassé, ayant repassé les textes au peigne fin à ses côtés: « Je suis un immense fan de Vulgaires Machins. Quand Guillaume n’aime pas quelque chose, il ne se gêne pas pour le dire et quand il aime, ça veut dire beaucoup pour moi. »

Il a aussi fait appel à Gaële qui l’a aidé à peaufiner le tout. « Même si c’est un travail de band, le texte est beaucoup sur mes épaules et ça m’a fait le plus grand bien d’échanger avec elle »

Si la nomenclature rock semble habiter le propos de l’artiste, de quoi en retourne-t-il plus précisément?

« En fait, je pense qu’on a vraiment un bon album entre les mains. Sans prétention, je pense qu’on arrive avec un certain vent de fraicheur au Québec. Tu sais, ici, en ‘musique populaire’, on a souvent l’impression que le rock c’est deux choses : d’un côté, les tattoos, les danseuses pis les bicyc’; de l’autre, le stoner champ gauche et ses dérivés. Je pense qu’on offre une option rock franche, qui peut être grand public sans tomber dans les gros clichés du genre. »

Celui qui a grandi aux consonances des Green Day, Pennywise, Lagwagon, Millencolin, Dashboard Confessionnal et la cohorte issue d’un punk des années 90, fait écho à ses influences sur plusieurs points : commercialement rentable, accessible au dénominateur commun et truffé de mélodies aussi accrocheuses que coup de poing.

Manifestement, l’ancien leader du groupe Tailor Made Fable et chanteur de formation pour des fêtes corporatives est fin prêt à se faire entendre. Brut, gonflé à bloc, avec un flegme de rockeur qui n’est pas sans charmer. « Ça fait un certain temps que je suis isolé en création, j’ai hâte de sortir pis de jouer live devant les gens. Et j’aurai atteint mon but si, tranquillement, on pense à Rémi Chassé quand on pense rock francophone. »

Tenez-vous-le pour dit