Depuis son lancement sur Crave, Heated Rivalry (Rivalité passionnée, dans sa version française au Québec) s’est rapidement imposée comme l’un des phénomènes télévisuels les plus commentés de la saison. Adaptée du roman à succès de l’autrice néo-écossaise Rachel Reid, la série met en scène la relation secrète et tumultueuse de deux joueurs de hockey professionnels, Shane Hollander et Ilya Rozanov, contraints de vivre leur amour à l’ombre d’un milieu encore largement marqué par l’homophobie. Si le récit et la réalisation signée Jacob Tierney ont largement contribué à cet engouement, la musique, tant originale que préexistante, joue un rôle clé dans l’impact émotionnel et culturel de la série.
Pour la bande originale, la production a fait appel à Peter Peter, auteur-compositeur-interprète bien établi sur la scène indépendante québécoise et française. Heated Rivalry marque toutefois un tournant important dans son parcours : il s’agit de sa première expérience complète de composition à l’image. Une entrée remarquée dans l’univers audiovisuel, qui coïncide avec l’ascension fulgurante de la série à l’international.
Une première incursion décisive
Si Peter Peter n’en est pas à ses premières synchronisations — plusieurs de ses chansons ont déjà été utilisées à la télévision et au cinéma —, la demande pour Heated Rivalry était d’une tout autre nature. Comme il l’explique : « Heated Rivalry est la première demande que j’ai reçue pour une bande originale, et je l’ai acceptée. Franchement ma principale motivation fut le la bonne impression que j’ai eue lors de mon premier appel avec Jacob Tierney. Il m’a présenté le projet et j’ai tout de suite été emballé par le synopsis, et par l’enthousiasme qu’il avait à me le présenter. J’avais confiance, il fallait que je le fasse. »
Cette relation de confiance entre le réalisateur et le compositeur s’est révélée déterminante. Peter Peter a été intégré très tôt au processus de création, lisant les scénarios dès leurs premières versions, ce qui lui a permis de développer une compréhension fine de l’univers narratif, des personnages et des tensions qui traversent la série.
Composer avec l’image… et avec le temps

Sur le plan créatif, l’expérience s’est révélée aussi exigeante que formatrice. Fidèle à sa méthode intuitive, Peter Peter a d’abord travaillé à partir des scripts, avant de devoir revoir entièrement son approche une fois les images disponibles. « J’ai composé et produit beaucoup de maquettes en lisant les scriptes. Lorsque j’ai visionné les premières images, je trouvais que ce que j’avais en banque n’était pas forcément la bonne chose. Je me suis dit qu’il valait alors mieux partir sur de nouvelles bases au lieu de tenter d’adapter mes compositions/productions. De cette phase préliminaire je n’aurai gardé que deux thèmes et quelques sons de synthétiseur. »
Ce moment charnière marque le véritable point de départ de la bande originale. À partir des images finales, la musique prend forme dans un dialogue constant avec le montage, le rythme des scènes et l’intensité émotionnelle des relations à l’écran. « Une fois les images en main c’est devenu plus fluide. Tout à coup il était évident si une musique allait dans le bon sens ou à contre-courant. Je statuais d’abord du tempo d’une scène dans mon logiciel (Logic pro), lequel était synchronisé avec mon séquenceur midi externe, mes boîtes à rythmes et mes synthétiseurs. De là j’improvisais avec mes équipements les yeux rivés sur l’image, sans trop utiliser mon logiciel, et j’enregistrais quand ça commençait à être bon. »
Cette approche quasi performative, où l’image guide directement le geste musical, donne à la trame sonore son côté organique. Elle s’inscrit aussi dans un cadre de production particulièrement serré. « Le plus gros défi pour moi a été assurément les deadlines. Surtout avec le mode opératoire énoncé. Quand j’ai eu les fichiers vidéo finaux (picture lock) j’avais environ dix jours par épisode pour livrer mes musiques et productions définitives. Je ne suis pas habitué à ce genre de délai. »
Une musique qui sait se faire discrète
Dans Heated Rivalry, la musique originale ne cherche jamais à voler la vedette aux images. Elle accompagne, soutient, amplifie les émotions sans jamais les surligner inutilement. Un équilibre délicat, que Peter Peter considère comme l’une de ses plus grandes réussites. « Je suis fier d’avoir su trouver ma place. C’est très facile pour une musique d’enlever quelque chose à une scène. Je suis arrivé à me fondre au décor. »
Cette retenue contribue à la cohérence globale de la série, où la bande originale côtoie une sélection particulièrement marquante de chansons canadiennes, tant francophones qu’anglophones.
Des chansons canadiennes qui voyagent
Au-delà de la musique originale, Heated Rivalry se distingue par l’utilisation assumée de chansons québécoises et canadiennes dans des moments clés du récit. Cette trame sonore éclectique, allant de la pop francophone à l’indie rock anglophone, a eu un effet immédiat et mesurable sur les plateformes d’écoute.
Selon Spotify Canada, plusieurs titres intégrés à la série ont vu leurs écoutes bondir de façon spectaculaire, certaines augmentations se chiffrant en milliers, voire en dizaines de milliers de pour cent, en l’espace de quelques jours. Des artistes comme Feist et Wolf Parade ont enregistré des hausses respectives de 1 500 % et 2 650 % après la diffusion des épisodes concernés.
Parmi les autres exemples marquants, la chanson Bonnie du duo Absolute Treat (formé de Natalie Panacci et Julia Wittman) se démarque particulièrement. Intégrée à l’épisode 5, la pièce a connu une ascension fulgurante sur Spotify, faisant passer le duo d’environ 1 000 auditeurs mensuels à près de 230 000, preuve éloquente de l’impact de la série sur la visibilité des artistes émergents. À noter qu’Absolute Treat a participé en 2024 au programme Incubateur de créativité entrepreneuriale TD de la Fondation SOCAN, un accompagnement qui soutient le développement et le rayonnement de la relève créative.
Le phénomène est tout aussi frappant du côté francophone. La chanson Une journée parfaite de Dumas, diffusée dès le premier épisode, a connu une explosion d’écoutes aux États-Unis, dépassant largement celles enregistrées au Canada durant la même période. La série a ainsi contribué à faire voyager la musique québécoise bien au-delà de ses frontières naturelles, jusqu’en Europe, en Australie, en Amérique latine et en Asie. C’est aussi le cas pour Alfa Rococo, Philippe B, La Bronze, Malko, et Unessential Oils, entre autres.
Une porte grande ouverte
Le succès de Heated Rivalry, dont les droits de diffusion ont été acquis par HBO Max pour de nombreux territoires, a pris de court l’ensemble de ses artisans, y compris son compositeur. Pour Peter Peter, cette première expérience de musique à l’image agit comme un véritable révélateur. « Oui bien sûr que ça m’a donné envie d’en faire d’autres. »
La bande originale de la série, elle, est maintenant disponible sous étiquette Milan Records, le prestigieux label de Sony Music spécialisé dans la musique de film et de série (Deadpool, Succession, The Last of Us), de quoi stimuler encore plus son rayonnement international.
Heated Rivalry démontre avec éclat le pouvoir de la musique — originale et préexistante — lorsqu’elle est pensée comme une composante essentielle du récit. Et pour Peter Peter, cette plongée dans l’univers de la musique à l’image pourrait bien marquer le début d’un nouveau chapitre.
