Peu importe ce qui se referme sur vous durant les plus tristes mois d’hiver, le groupe d’Emerik St-Cyr Labbé dessine l’horizon et le soleil qui va tout changer. Le premier album homonyme de Mon Doux Saigneur (2017) nous confrontait, nous imposait de chercher notre place, inventer notre propre sens au cœur d’une musique dense qui laissait parfois la voix se perdre. Horizon, c’est la lumière qui arrive au solstice d’été et qui s’étend sur toute la route. On s’y baigne, on n’a pas besoin de se poser de question et le sait, que ça va bien aller.

« On a tous remarqué comment Plume, Félix Leclerc ou Philippe Brach écrivent ou écrivaient. Je me situe au milieu de tout ça. Je veux raconter en français québécois des choses qui sont possibles ici et maintenant pour quelqu’un de mon âge qui vit ce que je vis, raconte Emerik, soucieux d’offrir sur ce nouveau long-jeu, une parole, une voix et une guitare franche. Je suis concret, mais je me permets d’être à l’eau de rose. Quand tu fais de la musique, tu peux toujours être romantique. »

Les jeux de mots ficelés comme des œuvres d’art à part entière entrent dans un jeu d’équilibre avec la vérité des jours ordinaires. « On ne peut pas toujours être épique ou vague, précise l’auteur-compositeur. Le premier degré ponctue la toile. » Ceux qui connaissent les spectacles de Mon Doux connaissent sa propension à modifier les paroles au gré des inspirations. « La mélodie est aussi importante que le sens des paroles et je peux sacrifier l’un pour l’autre. Autant quand je compose que quand je suis sur scène. »

Le nouvel album témoigne d’une amitié forgée sur la route au sens propre et figuré. Volontairement, Emerik a construit une musique de road trip avec ses plus proches amis. La route du groupe est également celle qui part d’un point tragique pour voyager vers la lumière, grandir ensemble. « C’est vraiment une affaire de groupe, dit le chanteur. En 2016, les gars jouaient pour m’accompagner, apprendre à jouer avec moi. Maintenant, on avance en un seul mouvement, ensemble. »

« Je ne peux pas me permettre de ne pas choisir la vie », laisse tomber Emerik quand on aborde le suicide de son père, survenu en 2016, alors que culminait son aventure des Francouvertes en finale. « Je voyais que mon père, à 50 ans, était dépassé par beaucoup de choses et il n’avait pas la chance que j’ai de pouvoir m’exprimer par la musique. C’est lui qui m’a inscrit à mes cours de guitare, qui a vu que j’aimais ça. Jeune, je jouais du Rage Against The Machine, du System of a Down. C’était pas mon blues d’aujourd’hui, mais à l’époque, c’était comme ça que je vivais mon spleen. Mon père était photographe, un travail silencieux qui le faisait tout garder en dedans. Son départ, ça a été la raison de dire oui à la suite, oui à la maison de disque, oui à l’album. Je me suis dit qu’à partir de là, je pouvais juste réaliser mes rêves parce que j’avais ce qu’il fallait pour sortir l’émotion de moi. »

« Notre blues-country-rock-folk, ça parle du dilemme entre s’isoler et se rassembler »

Chaque chanson nous est servie comme un plat concentré et si on se met a déconstruire le son, on peut devenir fou parce que tout est divinement placé. On perçoit la voix en avant-plan, solide, puis finalement on a l’impression que ce sont les percussions, le lap steel ou la guitare qui occupent l’espace. Tout est au même étage. Le bon étage. « Je fais mes propres back vocals, explique Emerik, ce qui fait que parfois, j’ai environ quatre harmonies faites par moi-même. La voix humaine, il n’y a rien de plus fort que ça. C’est ce qui fait que les frissons arrivent. » L’enthousiasme et l’intention font aussi la différence, selon le chanteur. « Peu importe le nombre d’instruments, tout est en avant », dit-il.

La réalisation et le mixage de l’album ont été confiés à Tonio Morin-Vargas et Jesse Mac Cormack en pièces détachées, faisant ressortir le meilleur de chaque morceau pour faire un tout qui additionne les forces de tout le monde sans se découdre. « C’est une courtepointe qui se peut », lance Emerik qui a choisi les forces alternatives de Jesse et le talent plus roots de Tonio pour pouvoir vivre sur Horizon l’ensemble de ses états d’âme.

Emerik propose une musique qui prend sa place et qui évoque une école de pensée en marge du système, mais tout de même accessible. « Nos complaintes sont des complaintes de désarroi devant les choix que font les gens. Notre blues-country-rock-folk, ça parle du dilemme entre s’isoler et se rassembler », dit-il, soulignant la nécessité de troquer Netflix pour n’importe quelle affaire qui nous fera sortir de chez nous.  « Il y a toute sorte de valves pour libérer la beauté et il faut trouver c’est laquelle la bonne pour nous. »

L’Horizon se dresse au confluent de tous les sons qui ont laissé leur marque dans l’esprit de Mon Doux Saigneur, mais aussi dans le nôtre. On a envie de rouler longtemps sur la même route que lui sans jamais avoir à craindre que le volume dérange les voisins. « Quand j’étais petit, on écoutait de la pop, fort, dans l’auto. Mes parents montaient le son. »  On va faire ça, monter le son.


Le lancement de
Horizon, par Mon Doux Saigneur, aura lieu au Théâtre Fairmount, à Montréal, ce jeudi 13 février à 20h.



Lorsque ce Canadien d’origine trinidadienne aux multiples talents — auteur-compositeur, musicien et universitaire — a écrit sa chanson « Abatina », qui figurait sur l’album Independence de Kobo Town paru en 2016, il n’avait aucune idée du chemin qu’elle allait parcourir. Ce fut donc un immense compliment lorsque la vénérée « Mère du Calypso », Calypso Rose, y a été de sa version de la pièce sur son album Far From Home (2016) que Gonsalves a coécrit et coproduit en compagnie de la vedette française de calibre international, Manu Chao. Mais le gros lot vint sans aucun doute lorsqu’il a appris, à l’été 2019, que Santana enregistrerait aussi sa propre version — rebaptisée « Breaking Down the Door » — pour son plus récent album, Africa Speaks.

Lorsque Gonsalves a trouvé l’inspiration pour cette chanson, elle provenait d’un « riff » dans une « vieille pièce traditionnelle qui remonte à très loin dans l’histoire de la musique. Tu sais, le genre de chant traditionnel que l’on entend dans la rue » et qu’il entendait durant toutes les années où il étudiait les racines du calypso. « J’étais parti de ça et j’ai écrit toute une histoire et chanson autour », raconte Gonsalves. Il s’est écoulé 10 ans avant que Calypso Rose — ladite « Mère du Calypso » qui s’est éteinte l’an dernier à l’âge de 78 ans, faisant d’elle l’artiste la doyenne des artistes ayant joué à Coachella — entende en tombe en amour avec cette pièce pour ensuite la reprendre pour elle-même. « Elle s’identifiait à l’histoire de manière personnelle », dit le créateur. C’est cette version qui a attiré l’attention de Santana. « Je ne sais pas exactement comment elle a fini entre les mains de Santana », avoue Gonsalves. « Mais je sais que la version qu’il a entendue pour la première fois était celle de Calypso Rose. Derek [Andrews], notre gérant, a reçu un courriel du gérant de Santana. »

« Notre gérant a reçu un courriel du gérant de Santana. »

Et il n’y a pas que Santana qui était intéressé par cette chanson. Peu de temps après la parution de la version de Calypso Rose — qui a également été utilisée dans un film —, Gonsalves a reçu une lettre de la succession de Roaring Lion. À l’insu de Gonsalves, la super-vedette du calypso avait écrit et enregistré cette chanson dans les années… 1930.

« J’ai répondu par une longue lettre où j’exprimais toute mon admiration pour Roaring Lion », raconte Gonsalves. « C’est son fils qui m’avait écrit. Son père est une des artistes calypso les plus créatifs lyriquement et musicalement et j’admire sa musique depuis très, très longtemps, alors c’est de ça que je lui ai parlé. » Il ajoute, en riant, « après ça, c’est avec leurs avocats que je communiquais. Il n’y avait aucune animosité. Je suis convaincu que ce genre de chose arrive tout le temps… J’étais ravi de lui donner le crédit. On a trouvé un terrain d’entente qui a satisfait tout le monde. » Ainsi, le vrai nom de Roaring Lion, Rafael de Leon, a été ajouté à la liste des auteurs-compositeurs de l’œuvre.

Voyez vous-mêmes !

Vous voulez comparer les trois versions de la même chanson ?

« Abatina » par Kobo Town :
Cliquer ici.

« Abatina » par Calypso Rose :
Cliquer ici.

« Breaking Down the Door » par Santana :
Cliquer ici.

Bien que les trois versions de la chanson aient toutes la même source, leurs styles et arrangements respectifs ne pourraient être plus différents, ce qui reflète à merveille la tradition de diversité de sujets et de sonorités typique du calypso. Dès sa naissance, le calypso a joué un rôle important dans l’expression d’opinions politiques. Selon Wikipédia, cette musique est née lorsque « les esclaves, forcés de travailler dans les plantations de canne à sucre, ont été complètement coupés de tout lien avec leur terre natale et qu’on leur interdisait de se parler entre eux. Ils utilisaient le calypso pour se moquer des esclavagistes et communiquer entre eux. »

La première version, par Kobo Town, est plus dense lyriquement et beaucoup plus sombre, musicalement, que les deux autres. Elle parle d’une belle jeune femme aux origines modestes qui, au grand désarroi de ses voisins, marie un homme plus âgé et riche. Les gens la croient chanceuse et s’imaginent qu’elle vit une belle, mais en réalité, elle est dans une relation abusive et sans amour qui se termine de manière mortelle. Les deux autres versions, bien que différentes l’une de l’autre, ont en commun qu’elles sont plus entraînantes et comptent moins de couplets, bien qu’elles conservent le même sujet central. Selon Gonsalves, « il semble plus approprié, en raison du sujet, d’avoir une atmosphère sombre qui dépeint la tristesse de l’histoire, mais prendre de tels sujets sérieux pour en faire des chansons et des mélodies entraînantes est typique de la musique des Caraïbes, et particulièrement du calypso. »

Quant à l’impact sur la carrière (et le compte bancaire) de Gonsalves de la bonne nouvelle provenant du camp Santana, il croit qu’outre de nombreux appels de félicitations, il est encore trop tôt pour se prononcer. « Il faut quelques trimestres avant que ça commence à paraître dans nos redevances SOCAN », explique-t-il. « C’est comme un “gratteux”, et je n’ai pas fini de gratter mon billet. »



 Annie Sama

Fougueuse et bienveillante en même temps, Annie Sama crée une musique dystopique à souhait, en phase avec le pessimisme ambiant, cette espèce de période préapocalyptique dans laquelle elle patauge comme tout le monde. Personne n’en ressort vraiment indemne – pas même le président Trump.

Visuellement, ce qu’elle propose s’avère hautement avant-gardiste, plus près de l’art contemporain que de l’esthétique d’une Marie-Mai. Styliste à ses heures et tout aussi charismatique que ces mannequins qui posent pour des annonces de parfums, Annie Sama crée un monde où cohabitent culture de niche et mélodies pop. Tout ça, dans un écrin alliant R&B et sonorités industrielles. Sa musique, c’est un choc thermique.

Au-devant des objectifs, l’autrice-compositrice-interprète exulte la confiance et semble sans peur, ne serait-ce que lorsqu’elle danse, se meut avec agilité et aplomb. En plein contrôle, tirant toutes les ficelles de cette marionnette qu’elle s’est créée à sa propre attention, ce genre d’alter ego spectaculaire, la musicienne aux mille compétences transversales pourrait être l’une des plus intimidantes du répertoire de la SOCAN. Pourtant, au téléphone, sa voix se mielle et ses mots se font doux. Elle est terriblement affable. Vraiment fine, dans les faits et au sens purement québécois du terme. Est-ce que c’est encore un bon moment pour toi ? « Bien sûr. Donne-moi deux petites secondes, je sors d’un taxi et je suis à toi. […] Merci pour l’entrevue. Je l’apprécie tellement. »

Rejointe à New York, sa résidence secondaire, son refuge créatif où elle part régulièrement se ressourcer comme d’autres Montréalais louent des chalets en campagne, Annie Sama aborde l’industrie musicale d’un angle international, non conscrit aux frontières de la Belle Province. Comme Grimes ou Kaytranada avant elle. « Présentement, je te parle de la 8e et de la 23e avenue. Je suis revenue, j’ai des développements à faire et des meetings. C’est sûr que, pour moi, c’est un marché qui est intéressant à plein de niveaux et qui est vraiment riche culturellement. »

Aidée d’une gérance et autres attachés de presse à Montréal, mais pleinement indépendante en ce qui a trait à ses engagements sur le territoire américain, la musicienne jongle entre création et marketing au quotidien. « Je dis pas que j’ai pas d’aide, sauf que officiellement, je n’ai personne qui travaille sur mon dossier aux États-Unis. Mais je te dis pas qu’il n’y en aura pas éventuellement… Suffit seulement de trouver les bonnes personnes qui vont me donner des ailes. » Avis aux intéressé(e)s…

Artistiquement, Annie Sama tire sa force de celles et ceux qui croisent sa route. « Oui, j’ai une approche DIY, mais je ne travaille jamais toute seule. Pour moi, le travail d’équipe c’est vraiment important. »

Peu après avoir largué son sobriquet APigeon, celui sous lequel elle se produisait jusqu’en 2016, on l’a entendue auprès du duo électro Beat Market sur Atlantis, un brûlot langoureux aux claviers 80s, littéralement la jonction de leurs deux univers. En 2018 et avec Now Wow We, un titre cosigné avec Anachnid, Annie Sama s’est aventurée en terrain politique, probablement miné d’ailleurs, pour aborder la crise des migrants, dénoncer le sort qu’on réserve aux enfants (mis en cage) à la frontière séparant le Mexique des États-Unis. Un brûlant manifeste qui frappe précisément là où ça fait mal.

Fin 2019, c’est avec le producteur belge Løyd qu’elle s’est associée pour pondre le texte de Cyborg, une piste aux effluves dubstep qui évoque la solitude post-moderne et les robots sexuels qui risquent fort bien de pousser les fabriquant de poupées gonflables vers la faillite. « Il m’a demandé de faire quelque chose dans l’esprit de Black Mirror. Il m’a envoyé la track et j’avais plein d’idées. Ça a vraiment créé un univers en soi et c’est un personnage qui, maintenant, m’habite et qui va revenir, je pense, au travers de mes albums, dans différentes chansons. »

Même si le futur s’annonce noir, globalement parlant, les mois à venir pourraient se voiler d’un filtre rose pour cette artiste réellement inclassable et au potentiel monstre qui a déjà attiré l’attention de Vogue US.  « J’ai des surprises pour vous autres, je ne peux pas en parler, parce que je n’ai pas de date encore. Je me donne quand même du temps parce que les prochains trucs que je vais droper, ça va venir avec un spectacle, ça va venir avec le prochain step. »