LU KALA savait qu’elle deviendrait chanteuse. Elle n’a jamais quitté son véritable rêve des yeux. Mais tout le monde ne partageait pas sa vision. « Personne ne me croyait quand je disais “je suis une chanteuse, ce sera mon métier !” », nous raconte LU. « Je me souviens à quel point j’agaçais tout le monde autour de moi quand j’étais jeune », dit-elle en riant, « mais je croyais en ce rêve plus grand que moi. »

C’est cette tenace confiance en elle qui lui a permis de lancer un premier simple de manière indépendante, « DCMO (Don’t Count Me Out) ». La chanson, très à propos puisqu’elle parle de ce sentiment d’être pris à la légère, commence avec une rythmique minimale avant de s’envoler dans un refrain accrocheur. Elle ne se faisait pas de grandes attentes au-delà de la satisfaction personnelle de créer de la musique. Mais sa chanson a littéralement explosé.

Jusqu’à maintenant, la pièce lancée l’an dernier a cumulé près d’un demi-million d’écoutes sur Spotify, et sa version en français près de 40 000. « Je ne m’attendais pas à autant d’écoutes », dit Lu. « Pas que je n’avais pas confiance — je crois en cette chanson — mais je ne savais pas si les gens allaient l’écouter. »

LU a près de 40 000 abonnés sur Instagram. Elle s’est rendue à L.A. et New York afin d’écrire en compagnie de « producers » et d’auteurs-compositeurs de renom afin de donner forme à sa carrière comme elle l’a toujours imaginé après cette énorme poussée. Elle vient par ailleurs tout juste de lancer le vidéoclip de « DCMO ». Elle continue donc de se bâtir un auditoire fidèle grâce à cette unique chanson. Ce n’est pas un exploit inédit — pensez à « Old Town Road » —, mais la qualité d’une pièce, comme c’est le cas de « DCMO », peut lancer un artiste bien plus loin que le statut de « hit » de la chanson elle-même. « J’ai beau toujours avoir dit que c’est ce que j’allais devenir et comment ça allait se passer, quand ça vous arrive vraiment, c’est très différent », dit-elle.

Avant même de lancer « DCMO », LU avait été louangée pour ses prestations sur scène. Dans une critique de sa performance dans le cadre du Festival Manifesto de Toronto, le NOW Magazine écrivait que LU « a volé le spectacle grâce à sa voix puissante et à sa présence sur scène qui semble fin prête pour la gloire internationale. » Née au Congo est établie à Ajax, elle travaille sur son rêve de gloire pop depuis un bon moment déjà, malgré les apparences que peuvent donner le succès instantané de sa seule chanson. Elle œuvre au sein de l’industrie en tant qu’auteure-compositrice depuis 2013 et elle a collaboré avec des artistes comme DVSN et Jennifer Hudson sur son album JHUD paru en 2014. Elle s’y connaît quand vient le temps d’écrire une chanson pop pour les autres — elle s’est elle-même surnommée Dre LU — et quand il est question de les mettre en lumière. Écrire pour elle-même et se promouvoir en tant qu’artiste hors du commun est une autre paire de manches.

LU KALA est une artiste fascinante non seulement en raison de son immense talent pour le chant, mais aussi parce que son dévouement à une totale honnêteté dans son travail complémente parfaitement sa performance. Quand elle chante, sa voix est captivante, à la fois décapante et imposante. Elle a si bien étudié les canons de la pop qu’elle chante aussi impeccablement que les plus grandes vedettes qui ont des années d’expérience. Mais son écriture, ce qu’elle apporte dans ses couplets, est si authentique que vous n’avez d’autre choix que d’écouter son message attentivement.

« Je vis mon rêve. »

« Je me souviens quand on écrivait “DCMO’, je me fermais les yeux et je chantais “je suis une fille ronde/as-tu peur de te réclamer de moi ?’, et je me suis sentie gênée quand j’ai rouvert les yeux. Je n’en revenais pas d’avoir eu le culot de dire ça devant quelqu’un. Mais j’ai également ressenti un certain soulagement. C’était un peu comme si je réalisais comme je me sens à propos de ce genre de situation. » Depuis ce jour là, LU s’est promis de ne faire que de la musique honnête et d’avoir un corpus de chansons qui soient fidèles à ses émotions les plus profondes.

Ce qui nous ramène à la question de la confiance. Pour Lu, sa confiance en elle est presque comme un outil de survie. Elle croit, comme la plupart des gens qui n’entrent pas dans un moule bien précis de la pop (pensez Lizzo), que la seule personne en qui elle peut avoir réellement confiance, c’est elle-même. Elle est le début et la fin de tout. « J’ai toujours dû avoir confiance en moi quand j’étais jeune parce que je suis une femme ronde », dit-elle. « J’ai été obligée de développer ça très jeune. Je savais que j’allais devoir croire en moi plus que les autres. Je savais que j’allais devoir faire taire les mauvaises langues. »

Avec une première chanson qui a eu autant d’impact jusqu’à maintenant, il sera très intéressant de voir où elle ira lorsqu’elle lancera son premier EP en 2020. Je vis mon rêve et je gagne de l’argent grâce à mon rêve », dit-elle, « et ça, c’est vraiment cool. »



Bon nombre d’artistes doivent gérer des problèmes de santé mentale au quotidien. Mais peu abordent cette question avec autant d’ouverture et de franchise dans leur travail, et c’est pourquoi le plus récent album de Rae Spoon, intitulé Mental Health, est d’une telle puissance.

Mental Health est le 10e album de l’artiste de Victoria et il aborde avec franchise son combat avec les effets à long terme d’un traumatisme durant l’enfance, de l’appel du suicide, de l’insomnie et de l’incapacité à payer pour des médicaments. Les douces mélodies et la voix chantante de Spoon contrebalancent ses textes souvent déchirants.

C’est sans doute dû au fait que Spoon trouve du réconfort dans la créativité et le tissu social. « Vivre avec des problématiques complexes est le processus de toute une vie, et survivre à une autre journée peut représenter une victoire importante pour les gens qui ont des problèmes de santé mentale et d’autres problèmes », explique l’artiste. « Les communautés auxquelles j’appartiens ont vécu beaucoup de pertes, des gens qui n’y sont pas parvenus. C’est une de mes grandes préoccupations ces dernières années. Mais j’aime le fait que quand on raconte une histoire, on se fait ensuite raconter plein d’autres histoires. J’espère que si j’ouvre un dialogue à ce sujet, d’autres personnes ouvriront aussi un dialogue, car c’est vraiment important. »

« Pour moi, les chansons sont une façon de donner de l’espace aux autres dans la conversation. »

Au fil des ans, le son de Spoon est passé de folk country à pop électronique. C’est en partie en raison de l’endroit où Spoon habite. « J’ai grandi en Alberta, alors le country était partout autour de moi, même si je n’aimais pas vraiment ça », dit l’artiste. « J’ai déménagé à Vancouver et j’ai entendu le groupe The Be Good Tanyas, et c’est à ce moment que je me suis demandé quelles zones de mon histoire je pourrais explorer et intégrer en tant que personne trans. J’ai ensuite habité en Allemagne et à Montréal où j’ai rencontré des gens qui jouaient d’un ordinateur comme on joue d’un instrument, ce qui était totalement nouveau pour moi. C’était excitant de découvrir un environnement ou les adolescents avaient plus de chances d’apprendre à être DJ et à créer de la musique électronique que d’apprendre à jouer de la guitare électrique. »

« Malgré tout, j’ai toujours aimé une chanson au sens traditionnel du terme. J’aime utiliser tout ce qui est à ma portée. J’utilise des éléments de folk et j’aime les combiner à des éléments rock et électronique. »

Sur Mental Health, Spoon a fait appel à la batteuse Maya Miller du groupe The Pack A.D. et à la chanteuse et guitariste Becky Black pour accentuer l’aspect rock. Leur collaboration est née après une prestation au Artswells Festival en compagnie de Carole Pope. « On a tous appris trois ou quatre chansons du répertoire des autres et on les a jouées ensemble », dit Spoon. « Ç’a été amusant et ç’a donné forme à ma conception de cet album. Ç’a été une expérience très créative de collaborer avec elles. J’aime écrire un “riff” de voix et qu’un interprète le modifie ou qu’un guitariste y ajoute quelque chose en studio. »

« Blaring » a quant à elle été écrite et chantée en compagnie de Northcote, alias Matthew Goud. « Il a chanté lors d’un de mes spectacles et j’ai vraiment aimé la “vibe”. Cette chanson-là m’est venue bien avant les autres. On a utilisé une strophe que je voulais utiliser depuis des années : “I will love you until I don’t.” (je vais t’aimer jusqu’à ce que je ne t’aime plus) Ça sonne dur, jusqu’à ce que j’ajoute “or I still do” (ou que je t’aime encore). On a travaillé cette chanson ensemble et j’ai réalisé qu’elle s’inscrivait bien dans le contexte de Mental Health. »

Spoon écrit également des livres et a été le sujet d’un documentaire de l’Office national du film, en 2014, intitulé My Prairie Home au sujet de son passé difficile. Et même si son histoire est dure à raconter, Spoon se sent moins vulnérable lorsque la musique fait partie de l’équation.

« Les gens ont peur de parler d’eux – on parle toujours de nos problèmes de manière très générale. Pour moi, les chansons sont une façon de donner de l’espace aux autres dans la conversation, alors même si je me sens vulnérable, c’est cool d’avoir de la musique autour de nous. Je trouverais ça plus difficile d’écrire des histoires personnelles dans un livre. Ce que j’aime des chansons, c’est qu’on peut les jouer à n’importe qui est chacun vivra une expérience différente. Pas besoin de s’adresser à un auditoire spécifique pour que les gens ressentent une connexion avec la chanson. »



Au fond du ciel, la mort d’une étoile survient dans un éclatement brutal et brillant, qui envoie des débris de lumière dans l’espace. Les sœurs Boulay partent en quête de cette intense clarté, de ce qu’il reste après nous. Leur troisième album La mort des étoiles est porté par leurs voix d’adultes, de femmes fortes qui constatent leur fragilité et celle du monde. Avec Connor Seidel à la coréalisation, Mélanie et Stéphanie signent une œuvre chargée qui les sort officiellement de l’adolescence et qui confirme tous leurs choix précédents.

« S’il vous plaît quelqu’un, faites quelque chose pour virer le courant », réclament les sœurs dans la chanson-titre de l’album. Connectés sur tout ce qui existe sauf sur nous-mêmes, nous évoluons dans une ère paradoxale où tout ce qui nous permet de communiquer nous éloigne pourtant les uns des autres. « C’est une chanson sur cette chute de l’humanité, mais aussi sur la chute du règne de l’image, dit Stéphanie. On explique qu’on aimerait, idéalement, ne pas avoir à nous vendre sur Instagram. Il paraît que Dieu est mort et que l’homme a pris sa place, mais ce n’est pas l’homme qui est rendu au centre de tout, c’est ce regard omniscient de tous nos réseaux qui est invisible, mais constamment en train de nous juger et de nous faire douter de nous. »

La pause des sœurs Boulay, après la tournée de 4488 de l’Amour (2015), a permis à Stéphanie de sortir un album solo et à Mélanie de prendre un congé de maternité après la naissance de son fils. « C’était clair que c’était juste une pause et elle était prévue avant l’enfant, assure Mélanie. Les pauses, ça fait peur aux gens parce que souvent, les artistes ne reviennent pas pour vrai. Pour nous, c’était vraiment la seule façon de savoir qui on était sans l’autre. » Le hiatus a fait perdre à Mélanie la corne qu’elle avait eue sur les doigts depuis toujours. Puis, séparément elles ont écouté et vécu des choses qui les ont menées à ce qu’il reste des étoiles.

Les arrangements du troisième album enrobent les sujets durs comme une grande couverture d’hiver, un travail qui s’est fait avec un entourage riche. « On était habituées à nous deux et on ne voulait laisser rentrer personne, se rappelle Mélanie. On avait peur de perdre notre essence. Maintenant, on a tellement confiance en notre unité en duo que ça nous permet d’aller chercher tous les points positifs chez les autres. » «On n’a presque pas joué sur l’album, ajoute Stéphanie. On a délégué. On découvre des couleurs qu’on ne pensait pas pouvoir avoir. On a montré ce qu’on avait fait à des gens de talents et on leur a demandé ce qu’eux entendaient là-dedans. » En découlent entre autres des performances de basse de Marie-Pierre Arthur et des guitares méticuleuses de Joseph Marchand et Simon Angell, un surdoué. Ce dernier exécute d’ailleurs une partition à couper le souffle en conclusion d’album sur Immensité. « Je pense qu’on a engagé le guitariste le plus talentueux qui existe, assure Mélanie. La guitare donne l’impression d’avancer et de reculer. C’est comme si la musique retenait son souffle. »

Les sœurs ont cessé de bouder les plaisirs et se sont plongées dans tout ce qu’elles avaient déjà aimé, s’abreuvant des mélodies de Jean-Pierre Ferland, Michael Kiwanuka, Sinatra ou Julie Masse. « On a appris des nouveaux accords et je me suis remise à composer au piano, un instrument qui me permet vraiment plus de créativité », constate Mélanie.

L’ambition n’est plus au cœur de la vie, pour les filles qui constatent leur impact sur la suite du monde depuis la naissance de Léonard, le fils de Mélanie, un nom que l’on compte d’ailleurs parmi les titres des nouvelles chansons.

Pour elles, difficile aussi de passer à côté de tout ce qui émane de la période post #metoo. Il me voulait dans la maison, témoignage chargé sur la violence psychologique, s’inscrit dans la suite du mouvement. « On a regardé le documentaire sur R. Kelly et on s’est dit que les pervers narcissiques étaient vraiment partout, se souvient Stéphanie. » Les femmes ont vécu #metoo, elles l’ont assimilé. Aujourd’hui, l’heure est venue de décortiquer ses contours. « La violence invisible est très fâchante parce qu’elle ne contient aucune preuve et qu’elle revient souvent sur le dos de la femme, dit Stéphanie. Je l’ai vécue, mais tellement de femmes l’ont vécue. La journée de l’enregistrement, je n’arrêtais pas de pleurer et tout le monde a dû sortir du studio pour que je puisse poursuivre. Je pleurais de rage. Parce que la violence psychologique, verbale et économique, ça reste impuni, c’est intangible. » Au doigt évoque des thèmes semblables, décrivant l’ampleur du poids de ce qui est demandé à la femme au quotidien, en société. « Ils ont parfois peur d’être écrasés, les garçons, dit Mélanie, alors que ce qu’on veut, c’est marcher à leurs côtés. »

La politique n’est pas contournée, la société actuelle répondant à des valeurs qui viennent de plus haut et qui nous affectent toujours. « On a chanté La fatigue du nombre devant 300 membres du parlement et sénateurs, le 14 mai dernier lors de la réception de la SOCAN sur la Colline parlementaire. On chante vous étiez jeunes avant nous votre feu a tout brulé. On a réalisé ce qu’on leur disait une fois sur scène », constatent les sœurs en riant. « C’est le rôle de la musique de faire passer les messages. Tu peux les digérer à la vitesse que tu veux, dit Stéphanie. Ce qu’on leur expliquait, en chantant, c’est que si aucune loi ne passe, vous entendrez uniquement la musique des douze mêmes personnes qui ont les moyens de le faire. » « La musique, c’est une psychothérapie que tu payes 10 $ par mois sur Spotify, renchérit sa sœur. C’est plus important qu’on pense. »

La tournée de La mort des étoiles sera portée par l’incandescence des étoiles avec un visuel enveloppant et de nouveaux arrangements qui nous font embrasser les chansons qu’on connaît par cœur depuis près de dix ans. « On voulait aimer les chansons qu’on était tannées de jouer, précise Mélanie. Embrasser notre évolution et celle de notre public. »