Les deux artisans de la chanson soulignent que leur collaboration exige un temps réel en face à face, et non seulement sous forme virtuelle sur FaceTime. « Sur le dernier disque, il y avait une chanson qui n’était pas encore terminée mais que nous considérions tous les deux comme valant la peine, dit Fearing. Nous nous sommes renvoyé plusieurs idées de paroles. Ce qui nous aurait pris une heure en personne nous a pris environ trois semaines. Je trouve qu’il faut vraiment être dans la même pièce. On peut être bloqué d’un côté et on a vraiment besoin de l’inspiration que peut apporter une autre personne. »

Fearing considère que les aléas de la technologie sont aussi un autre facteur. « Je n’ai jamais eu une connexion sur Skype assez fiable pour tenir le coup durant les trois heures qu’il faut pour travailler une chanson, dit-il. C’est sûr que la communication va couper juste au moment où on est sur le point de trouver la ligne cruciale de la chanson. La technologie vient tout gâcher. »

Pour écrire Tea and Confidences, Fearing et White se sont réunis lors de deux sessions intensives d’écriture. « Pour le premier disque, nous avons eu de nombreuses sessions de courte durée étalées sur des années, rappelle White. Cette fois, nous avons eu une semaine durant un blizzard à Halifax, puis une autre au cours de cet été magnifique à Salt Spring Island. Ç’a été un mélange d’écriture méticuleuse, ligne par ligne, et d’écriture instinctive sur le vif. »

« Joëlle me posait une question en musique, et je devais lui répondre avec des mots. » – Buck 65 de Bike For Three

Le duo considère la distance qui les sépare comme un atout créatif. « Il y a quelque chose dans le fait de vivre éloignés qui comprime tout en un temps limité, dit Fearing. Quand on a seulement quelques jours ensemble pour voir ce qu’on peut faire, ça aiguise vraiment l’esprit. »

Le duo Bike for Three! est un autre exemple de collaboration internationale. Le projet se compose de l’auteur-compositeur et rappeur canadien Buck 65 (alias Rich Terfry) et de l’auteure-compositrice belge, artiste et productrice de musique électronique, Joëlle Lê (alias Greetings From Tuskan). Ensemble, ils ont créé deux albums, l’un en 2009, More Heart Than Brains, et un autre en 2014, So Much Forever. Leur démarche créatrice anticonformiste comprend la décision délibérée de ne jamais se rencontrer ni de se présenter en concert ensemble, et ni Rich Terfry ni Joëlle Lê n’ont modifié le travail de l’autre.

« Nous avons fait connaissance sur Myspace en 2006, dit Terfry. Joëlle m’a classé parmi ses amis et j’ai donc écouté sa musique sur sa page. J’ai vraiment aimé ce que j’ai entendu et je lui ai envoyé une note pour lui dire. »

L’idée de travailler ensemble est alors venue comme ça, se rappelle Terfry. « Elle m’a envoyé une pièce de musique tout à fait achevée sur laquelle écrire, dit-il, et elle a finalement abouti sur le premier album, inchangée. Je venais d’emménager à Toronto après avoir vécu six ans à Paris et je traversais une passe difficile. Puis cette étrangère m’a envoyé ce magnifique morceau de musique que lui avait inspiré l’idée de travailler ensemble. La beauté de cela était presque trop pour moi parce que l’endroit où je me trouvais était bien ce qu’il y avait de plus éloigné de la beauté. » Après des mois de labeur sur le morceau, Terfry est parvenu à y ajouter des paroles et à chanter sur la piste instrumentale, un processus qui se poursuit depuis lors.

Avoir choisi de ne jamais se rencontrer ajoute une dimension mystique à la relation d’écriture de Bike for Three!, observe Terfry. « Nous reconnaissons tous les deux que le fait que la personne avec qui nous travaillons nous est mutuellement inconnue participe grandement à notre créativité, dit-il. À travers ces chansons, nous entretenons une conversation l’un avec l’autre. C’est comme si Joëlle me posait une question en musique, et je devais lui répondre avec des mots. Parfois, il est plus facile de parler à une étrangère qu’à quelqu’un qui nous est proche. C’est à travers la musique que je me suis trouvé, en m’ouvrant réellement à elle sur ce que je traverse. »

Quelle que soit la façon dont les auteurs-compositeurs collaborent, que ce soit dans une même pièce ou à des milliers de kilomètres de distance, que ce soit en écrivant ensemble dans le cyberespace ou en personne, la co-expression créatrice trouve toujours sa voie.



Groupe à géométrie variable (et au nom tout aussi changeant), le Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra effectue ses premiers pas en 1999. C’est en janvier dernier que l’imprévisible clan faisait paraître un septième album complet, Fuck Off Get Free We Pour Light On Everything. Dense, urgent, furieusement échevelé (particulièrement sur « Austerity Blues ») et dédié en partie à la ville de Montréal, l’assaut sonique surprend l’auditeur lors de la première écoute.

Auteur des textes (souvent fortement politisés) de la brigade Mt. Zion, Efrim Menuck (guitares, piano, voix) croit détenir la clé de l’énigme : « Nous sommes un quintette depuis maintenant six ans. C’est la première fois que nous écrivons des chansons pour un album dans un format quintette. Ce n’était pas comme ça pour les autres albums. Je crois que le fait d’avoir écrit ces chansons avec un plus petit nombre d’individus a contribué à l’effet vital et énergique que l’on retrouve sur ce disque. Également, on a beaucoup joué live au cours des dernières années. Être constamment sur la route a certainement déteint sur ce disque. »

« Il n’y a plus de styles de composition. On a abattu les barrières. Tous les musiciens de la terre ont une palette incroyable à leur disposition. »

Avec ses éléments blues, métal et garage, le nouvel opus s’éloigne de plus en plus des fondements post-rock de la bande, un terme que Menuck ne peut blairer. « En réalité, nos racines sont punk-rock! Ce que l’on cultive est une saine méfiance de tout ce qui n’est pas local. Dès qu’un doute croise notre esprit, on dit non. C’est aussi simple que ça. Même si on peut parfois paraître rudes aux yeux des gens, c’est simplement qu’on est timides et suspicieux, » laisse-t-il tomber.

Complété par Thierry Amar (basse, contrebasse, voix), Sophie Trudeau (violon, voix), Jessica Moss (violon, voix) et David Payant (batterie, voix), le quintette élabore ses longs et sombres morceaux de manière très démocratique. Menuck : « C’est ce qu’il faut retenir. Ça débute avec un riff, une ligne mélodique ou simplement une poignée d’accords qui peuvent provenir d’un jam et on démarre avec ces fondations. Ça peut venir de n’importe qui. Puis, on passe beaucoup de temps à trouver un segment de musique simple et à édifier autant de variations que l’on peut imaginer jusqu’à ce qu’on arrive avec une chanson d’une quarantaine de minutes. Par la suite, on coupe afin d’obtenir une pièce d’une durée plus raisonnable. On discute des arrangements en groupe. Parfois, un individu aura une opinion forte et tentera d’imposer sa vision. Puis, les trois joueurs de cordes (Thierry, Jessica et Sophie) apportent parfois un aspect “musique de chambre” à ce qui est produit. La musique vient toujours en premier lieu. C’est incontournable. Lorsqu’on arrive à un point où la pièce instrumentale tient la route, je m’assois et je tente de trouver des mots qui appuient le tout. »

Si plus de la moitié des membres du groupe (Menuck, Amar et Trudeau) se joignent également aux rangs de Godspeed You! Black Emperor sur une base régulière, tous les cinq sont musiciens à plein temps. Vies de débauche et de rock stars? Pas tout à fait. « On est chanceux parce qu’on travaille avec les mêmes gens en qui on a confiance depuis nos débuts et ce sont des amis. Essentiellement, on gagne notre vie en étant sur la route, mais tout le monde est sur la route de nos jours et la compétition est féroce. On aime ce qu’on fait et je crois qu’il est important de penser petit (think small). Nous n’avons pas de manager. Nous ne faisons pas de tournées extravagantes. On fait tout nous-mêmes. L’approche est très artisanale, nous gardons les coûts bas et tranchons la petite tarte en peu de morceaux. Tout ce qu’on tente de faire est de gagner nos vies honorablement. Et c’est dur. Ça devient de plus en plus difficile. Parfois, je songe à quitter le milieu musical pour faire autre chose, mais je fais ça depuis 20 ans. À cette étape de ma vie, je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre. Sur mon curriculum vitae, c’est indiqué “musicien” et c’est tout, » avoue Menuck, un brin penaud.

La locomotive Mt. Zion poursuit son chemin jusqu’à l’automne. L’amateur de guitares incisives et de violons tonitruants était heureux d’apprendre la parution d’un EP en mai, puis d’un autre au cours de l’année. Et toujours pas question de céder aux compromis. « En 2014, il n’y a plus de styles de composition. On a abattu les barrières. Tous les musiciens de la terre ont une palette incroyable à leur disposition. Ils peuvent faire de la musique librement sans avoir le sentiment de faire une déclaration profonde et formelle. C’est l’une des bonnes raisons de faire de la musique de nos jours. On peut faire ce que l’on veut. Lorsqu’on roule sa bosse dans ce milieu depuis de nombreuses années, comme nous, on a besoin de se trouver une piste pour nous motiver à poursuivre. »



Ses parents avaient déménagé au milieu de nulle part pour s’assurer qu’elle, ses sœurs et son frère ne feraient pas de bêtises. Mais même transplantée au cœur des plaines manitobaines, dans le petit village rural d’Aubigny, marijosée (sans majuscule) n’avait rien perdu de la fougue de ses cinq ans. En cachette, elle remplissait son sac à dos de nourriture, la première étape de son plan d’évasion. Puis elle franchissait la porte d’entrée pour s’engager dans le chemin privé menant à la route. « Mais je finissais toujours par faire demi-tour avant même de me rendre à la rue tellement c’était loin, » se souvient la musicienne qui vient de faire paraître son premier album complet, Pas tout cuit dans l’bec.

La musique est arrivée dans sa vie à la même époque. Franco-manitobains, ses parents trainaient la marmaille à la messe tous les dimanches. « Mon père chantait dans la chorale de l’église. Sa voix était tellement forte qu’il enterrait tout le monde, c’était presque gênant. Il a fini par m’inscrire dans la chorale à mon tour. Mes parents tenaient à ce qu’on chante en français. Lors des longs trajets en voiture, ils nous forçaient à traduire nos chansons anglophones préférées. C’est comme ça que “Lean On Me” de Bill Withers est devenue “Penche-toi sur moi”!» La démarche a porté fruit. Perceptible en entrevue, l’accent anglophone de marijosée est quasi impossible à déceler sur disque, comme si elle avait assimilé sans trop s’en rendre compte toute la musicalité de la langue française.

« À chaque deux ans, je changeais de concentration. J’ai donc étudié le chant classique, pop, jazz et même country. »

Puis ce fut les traditionnelles leçons de piano. Avant chaque cours, l’adolescente devait coller sa gomme usagée sur le dessus de son piano parce que son professeur refusait qu’elle mâchouille en pianotant. Après avoir accumulé une collection impressionnante de petites boules multicolores, elle s’est tournée vers le chant, mais suivant toujours une démarche atypique. « À chaque deux ans, je changeais de concentration. J’ai donc étudié le chant classique, pop, jazz et même country. Ça me donnait de nouvelles idées et de nouvelles techniques dans lesquelles piger pour trouver ma propre voix. Mais au final, je crois que c’est le chant jazz qui m’a le plus marquée. Il y a une liberté dans ce style qui me plaît énormément, parce que je peux improviser ou changer de rythme subitement. Disons que ça cadre bien avec ma personnalité limite TDA. »

Les influences jazz sont d’ailleurs bien présentes sur Pas tout cuit dans l’bec, un album qui diffère des influences plus électro entendues sur Rebondir, le premier maxi de marijosée, paru en 2011. Cette fois, son chant imprévisible ou très chaleureux témoigne bien de son amour pour le jazz, tout comme les lignes de contrebasse et la nervosité des percussions omniprésentes sur l’album.

« C’est l’autre grand coup de cœur de ma carrière. Lorsque j’ai abandonné les leçons de chant pour des cours de percussion, ma voix et mon phrasé ont changé. Je me suis mise à avoir plus de rythme dans mon chant, à couper davantage les mots, à jouer avec les sonorités, » explique celle qui compose même ses mélodies vocales à partir de rythmes qu’elle tape sur n’importe quel objet qui lui tombe sous la main. « J’ai composé la pièce titre de l’album à partir d’un beat qui me faisait de l’effet. La chanson raconte comment ma famille m’a surtout transmis l’envie de manger plutôt que celui de faire carrière en musique. »

« Pas tout cuit dans l’bec » n’est pas la seule chanson abordant son métier d’auteure-compositrice-interprète. « Promesse de la fontaine » répond à tous ceux qui lui ont conseillé de déménager au Québec pour donner plus de chance à sa carrière. « C’est pas que je refuse de quitter le Manitoba. Parce que dans un sens, c’est vrai qu’il manque d’outils ici. On a beau recevoir des subventions, je n’ai pas de maison de disques ou d’équipe de gérance à ma disposition. Mais en même temps, je ne veux pas partir pour simplement tenter ma chance au Québec. Si on m’offre quelque chose de concret, je pourrais faire le saut, mais aller à Montréal pour me croiser les doigts et m’installer avec mon chapeau et ma guitare au coin de rue… ça ne m’intéresse pas. »

Et si la majorité des autres chansons du disque font état des rapports complexes entre marijosée et les hommes, c’est qu’elle estime n’avoir rencontré que des « cons » depuis sa rupture avec son ancien mari. Mais ça, c’est une autre histoire. « Vous saurez à la sortie de mon deuxième album si j’ai finalement rencontré le bon gars, » blague la musicienne qui, d’ici là, défendra ses chansons un peu partout à travers le Canada et même en Europe, où elle jouera cet été en France et en Suisse.