Alors que le hip-hop connaît ses heures de gloire au Québec, une autre scène se développe à une vitesse considérable dans la métropole, sans toutefois générer un enthousiasme et un intérêt aussi forts de la part des médias et de l’industrie. Tour d’horizon de ce qui compose et anime certains des artistes les plus en vue de cette scène R&B montréalaise.

Très loin de l’esthétique soul organique des années 2000 – essentiellement incarnée par Corneille et certaines de ses émules comme Gage et Marc Antoine – le R&B qui se démarque depuis quelques années à Montréal allie explorations électroniques et fortes influences de funk et de trap. Exit le français international, la grande majorité des artistes qui obtiennent du succès ces temps-ci évoluent en anglais, même si certains d’entre eux ont le français comme langue maternelle. Et, fait intéressant, ce sont surtout des femmes qui prennent les devants.

Mais, malgré ces tendances marquées, le R&B de la métropole n’a pas une signature encore définie, comme pouvait l’avoir celui de la ville reine dans la première moitié de la décennie. Marquée par des paroles explicites et par un son froid à la réverbération percutante, cette scène torontoise a eu des répercussions manifestes sur la pop américaine grâce aux succès de Drake, The Weeknd, Roy Woods et autres PARTYNEXTDOOR. « Sans même connaître l’artiste, je peux reconnaître une chanson qui vient de Toronto en quelques secondes. Ce n’est pas le cas avec le R&B de Montréal », explique Mind Bath.

Pour Shay Lia, cette absence d’un son caractéristique de la scène montréalaise est une force. « Ça donne une scène moins formatée, plus diversifiée. Oui, c’est bon d’avoir un son pour s’exporter, mais faut pas non plus que tout le monde se copie, comme ça a été le cas à Toronto. »

Un raisonnement que partage Kallitechnis : « La scène est trop nouvelle pour avoir un son. Ça prendra encore du temps, mais à mon avis, ça va finir par arriver. Il suffit que l’un d’entre nous ait un rayonnement international pour que le son commence à se spécifier. »

Mais à défaut d’avoir un son particulier, Montréal a « clairement une vibe commune », selon ce qu’observe Mind Bath. Une « vibe » qui se définirait surtout par la proximité et la solidarité entre les artistes de la scène. Janette King abonde en ce sens : « Le sens de la communauté est très fort. On fait des spectacles ensemble, on se parle, on s’entraide… Tout ça dans le but de se pousser plus loin, car nous savons que notre potentiel est élevé. »

Cette complicité manifeste peut toutefois engendrer un effet de bulle hermétique, selon Kallitechnis. « On finit par être confortable. À se donner sans cesse des compliments et des tapes dans le dos, on finit par croire que tout est correct, que nos carrières avancent bien, alors que nous sommes tous enclavés dans une scène qui passe sous le radar, contrairement aux marchés de Los Angeles ou de Londres. Je pense que notre musique pourrait avoir un rayonnement beaucoup plus grand si nous étions un peu plus affamés. »

Sara Diamond

Sara Diamond

Pour Sara Diamond, ce manque de rayonnement est également dû à un manque de soutien de la part des médias. « À mon avis, on ne reconnaît pas assez l’immense talent de la scène. Mais viendra un moment où l’on ne pourra plus nous ignorer. »

« En ce moment, il y a une scène, mais pas d’industrie », poursuit Shay Lia. « C’est pour ça que beaucoup d’artistes de la ville sont tentés de s’exporter, car ils doivent faire deux fois plus d’efforts ici pour se faire entendre. »

La barrière de la langue joue un rôle important à ce sujet. Isolés dans une industrie qui favorise largement les projets francophones, les artistes R&B anglophones ont peu de leviers économiques. « Si tu n’as pas de français dans tes paroles, tu peux difficilement jouer à la radio, et ça devient complexe d’appliquer pour une subvention. Par conséquent, les labels manifestent peu d’intérêt », analyse Janette King.

Une situation qui contrarie Kallitechnis : « Mon plus grand rêve serait de représenter le Québec à l’international, mais juste parce que je suis anglophone, on me dit que ma musique n’entre pas dans les bonnes cases. »

« J’ai l’impression que je ne pourrai jamais entrer dans le moule de l’industrie québécoise, mais, en toute sincérité, ça ne me dérange pas », nuance Mind Bath. « Oui, les musiciens anglophones ont de la difficulté à percer au Québec, mais partout ailleurs dans le monde ou presque, la réalité d’un musicien francophone reste très difficile. Tout ce que je peux faire face à ça, c’est tenter de m’imposer en faisant plus de shows, en agrandissant mon public, en connectant avec plus de gens… »

Et le principal outil à leur disposition reste Internet. Mais, encore là, la situation n’est plus aussi évidente qu’elle l’était il y a cinq ans, à une époque où un Kaytranada pouvait sortir de nulle part et devenir la sensation du moment à force de multiplier les millions d’écoutes sur sa page Soundcloud.

« Maintenant, ce genre de succès inattendu est plus difficile à avoir. Sur Soundcloud, je remarque que les écoutes sont parfois six fois moins nombreuses qu’avant », observe Shay Lia, qui a commencé sa carrière aux côtés du producteur étoile. « Maintenant, ça prend davantage de contacts dans l’industrie pour avoir du rayonnement sur Spotify ou Apple Music. Ça prend une équipe qui te soutient et qui fait du réseautage dans différents marchés. »

Bref, les défis sont aussi nombreux que variés, mais dans tous les cas, la popularité du R&B à l’international, qu’on pense à Daniel Caesar, Kali Uchis ou même Ariana Grande, permet à Montréal d’entretenir tous les espoirs.

Sara Diamond

À 24 ans, Sara Diamond a déjà une feuille de route impressionnante. Propulsée dans l’industrie de la musique dès l’âge de cinq ans, la jeune prodige a chanté pour KIDZUP, une compagnie de disques de musique pour enfants appartenant à sa mère, avant d’enregistrer un premier album homonyme « vraiment très pop » en 2008.

Grâce à cette carte de visite, elle a déménagé à Los Angeles au milieu de son adolescence pour joindre les rangs de Clique Girlz, un groupe pop rock créé par le producteur Jimmy Iovine, cofondateur d’Interscope Records. L’aventure s’est toutefois terminée au bout de trois mois. « C’était trop intense. La maison me manquait », admet-elle.

C’est en 2013 que Diamond a vu sa carrière prendre un nouveau départ. Invitée à chanter l’hymne national durant les séries des Canadiens de Montréal, elle a reconnecté avec l’énergie brute que lui procurait la scène. « C’est ça qui m’a redonné envie de chanter », dit-elle.

Puis, à force de chercher, l’autrice-compositrice-interprète s’est trouvé avec Just Give In, single qui marquait un nouvel élan R&B dans sa carrière en 2016. Deux ans et plusieurs rencontres plus tard, celle qui se dit inspiré par la musique de Daniel Caesar revenait en force avec Foreword, un premier EP créé en collaboration avec le producteur Brody Gillman. C’est d’ailleurs avec lui qu’elle planche sur la création d’un nouveau mini-album. « Mais je ne suis pas pressée. J’ai appris à prendre mon temps. »

Mind Bath

Mind Bath (Photo : Shannon Stewart)

Mind Bath

Originaire de la Colombie-Britannique, Mind Bath a commencé comme acteur pour le cinéma et la télévision, avant de déménager à Berlin pour rencontrer de nouvelles personnes et baigner dans un nouvel univers artistique. « Je voulais être plus stimulé artistiquement. En tant qu’acteur au BC, je devais toujours attendre que des personnes me proposent des projets pour faire de l’art. Je voulais être plus autonome », explique-t-il.

Un an et demi après son immersion allemande, Bath a poursuivi son périple créatif vers New York, où il a écrit et enregistré I Was Young, un premier EP à la signature indie R&B audacieuse, à la fois expérimentale et accrocheuse. « Mais les temps étaient durs au niveau financier. J’avais cette envie de retourner sur la côte Ouest, mais en même temps, j’avais des amis qui tentaient de me convaincre de venir à Montréal », dit-il, en faisant référence au producteur Project Pablo et à la chanteuse Forever, avec qui il collabore fréquemment.

Depuis près de trois ans, l’artiste fait donc partie intégrante de la scène R&B montréalaise. Grâce à sa fertile rencontre avec Ouri, immortalisée sur un excellent EP de trois titres paru en 2017, il profite d’un engouement de plus en plus prononcé, qui s’est confirmé avec la sortie de son premier album Baby You Can Free Your Mind en juin. « Je voulais qu’on entende davantage ma voix plutôt qu’elle soit noyée sous des couches d’instruments », indique ce fan invétéré de Janet Jackson, qui aborde son homosexualité sur ce premier opus.Des chansons bonus tirées des sessions de cet album paraîtront prochainement.

Janette King

Janette King (Photo : Gioco)

Janette King

C’est d’abord la danse qui a interpellé Janette King à l’adolescence. Entre un cours de danse contemporaine et un autre de hip-hop, la Vancouvéroise d’origine écrivait de la poésie dans sa chambre et se découvrait tranquillement une passion pour la musique. Après sa graduation, elle a joint les rangs du populaire groupe soul The Boom Booms, avec qui elle a fait ses premières armes sur scène. « Cette expérience a été très révélatrice pour moi. C’est ça qui m’a amenée à composer mes premières chansons et à étudier en composition jazz au Vancouver Community College », explique-t-elle.

Durant ses études, King s’est dévoilée avec Electric Magnolia, un tout premier EP à la signature R&B organique et aux fortes influences de soul et de blues. En 2016, une tournée pancanadienne l’a convaincue de venir habiter à Montréal. « La vie à Vancouver était très chère, et je cherchais une place plus stimulante en ce qui concerne l’art et la création. Mon choix s’est arrêté sur Montréal, car la culture y est très vibrante. »

C’est dans la métropole qu’elle a fait la rencontre déterminante du producteur Jordan Esau, avec qui elle a donné une couleur plus moderne à sa musique. Paru en avril, son deuxième EP 143 est le fruit de plusieurs collaborations stimulantes de ce genre. « Je voulais m’ouvrir aux autres et proposer un projet plus électronique au lieu de travailler toute seule, comme je l’avais fait sur le précédent. L’accueil que j’ai reçu a été très chaleureux, donc je veux poursuivre sur cette voie », indique la multi-instrumentiste, qui travaille actuellement sur un troisième projet.

Kallitechnis

Kallitechnis (Photo : Lucho Calderon)

Kallitechnis

Kallitechnis a longtemps rangé la musique dans un coin de sa tête, en tentant de se convaincre que la vie avait quelque chose de plus stable à lui offrir. Danseuse de ballet et mélomane à la culture musicale aussi riche que variée, cette fan de Sade, de Kanye West et de Radiohead a dû passer par le baccalauréat en psychologie de McGill pour se rendre compte qu’elle voulait mettre l’art au centre de sa vie.

C’est en 2013, après avoir échoué à entrer à la maîtrise en art-thérapie de l’Université Concordia, qu’elle a compris qu’elle devait se donner la chance de réaliser son rêve. « Je devais attendre un an avant d’appliquer à nouveau pour ce programme. J’ai donc décidé de me lancer au lieu de me mentir à moi-même. À l’époque, Instagram commençait à devenir populaire, et on pouvait y voir plusieurs artistes se filmer à interpréter des covers. C’est ce que j’ai fait et, à ma grande surprise, j’ai reçu un très bel accueil », se souvient-elle.

Parmi ses nouveaux fans, le jeune producteur Rami.B de Planet Giza a repéré son talent, et Kallitechnis est entrée par la grande porte de la scène montréalaise, comme en témoigne Average, sa collaboration avec le rappeur Lou Phelps et le producteur Kaytranada parue en 2017. Depuis, la chanteuse et productrice multiplie les singles sur les plateformes d’écoute et peaufine sa signature R&B vivifiante avec différentes influences, du blues et du soul (Honesty) jusqu’au drum and bass (Running).

Et cette période fertile d’exploration est loin d’être terminée : « Je veux essayer le plus de choses possible et continuer de sortir plein de chansons. Beaucoup d’artistes mettent du temps et de l’énergie dans un projet complet, mais n’obtiennent pas nécessairement l’attention du public et des médias qu’ils méritent. C’est pour ça que l’approche du single m’apparait moins risquée en tant qu’artiste indépendant, qui assure tous ses frais. »

Shay Lia

Shay Lia

Shay Lia

Née en France, Shay Lia a grandi au Djibouti et a choisi de venir étudier en communication à Montréal. Dès son arrivée, en 2012, elle s’est intéressée à la scène hip-hop de la métropole qui, à l’époque, traversait une période effervescente, marquée par le début des soirées Art Beat, ces mythiques rassemblements de beatmakers qui ont permis l’éclosion de Vlooper, High Klassified, Da-P et Kaytranada.

C’est d’ailleurs ce dernier qui l’a prise sous son aile, juste après l’avoir entendue chanter dans une vidéo sur Facebook. « La première chanson que j’ai écrite, c’est avec lui. Mon premier spectacle aussi, c’était à ses côtés durant Coachella en 2017 », rappelle la chanteuse, qui y avait interprété Leave Me Alone, l’une des pièces mémorables de 99.9%, le classique instantané de Kaytranada.

Mais, depuis la fin de ses études l’an dernier, Shay Lia a voulu montrer au monde entier qu’elle était beaucoup plus que la muse du talentueux producteur longueuillois. « Beaucoup de gens pensaient que Kaytra écrivait toutes mes chansons, alors j’ai voulu qu’on réalise ma contribution. Je suis allée faire des sessions à Los Angeles avec Mr Carmack et je me suis entourée de plusieurs producteurs comme Jordon Manswell ou Pomo. »

Le résultat de cette quête musicale : la bombe R&B funky Dangerous, un EP paru plus tôt cette année qui a réussi à se hisser dans la longue liste du prix Polaris. C’est avec le vent dans les voiles qu’elle amorcera cet automne sa « première tournée sérieuse », notamment en première partie du populaire chanteur soul Omar Appollo en Angleterre.

À écouter également : Minoe, Black Atlass, Tika Simone, Kayta, Cyber, Laraw, Zeina, Naadei, Odile Myrtil, Syv De Blare, Forever, Aaricia, et Planet Giza.

 

 



Sept ans après l’énorme succès de SAPOUD, l’un des premiers clips rap québécois à avoir atteint le cap du million de vues, Les Anticipateurs reviennent à la charge avec Temple de la renommée, un album qui recoupe leurs trois thématiques de prédilection : le sexe, la drogue et le hockey. Pastiche du gangsta rap américain ? Satire d’une société québécoise désinhibée ? Ramassis de vulgarités destinées à choquer ? MC Tronel fait le point avec nous.

Les Anticipateurs

P&M : Temple de la renommée est votre 11e projet depuis vos débuts, il y a déjà 8 ans. C’est un rendement assez impressionnant. Vous ne manquez jamais d’inspiration ?
Tronel : « Quand t’es indépendant et que t’as pas de subvention, t’as pas le choix de faire ça au Québec. Si tu bûches pas deux fois plus que tout le monde, tu vis trois fois moins. Tu peux pas attendre trop longtemps, tu dois tout le temps avoir quelque chose dans ton sac et être prêt à le sortir quand c’est le temps. Nous, on a toujours un ou deux albums d’avance. C’est ça qui nous aide à booker constamment des tournées. En même temps, je dis ça, mais y’en a beaucoup qui nous bookent juste pour entendre SAPOUD… »

Est-ce qu’il y a une constante pression à tenter de reproduire un succès aussi fort ?
« On n’est jamais vraiment inquiets à propos de ça, car on a un fanbase ultra fidèle. On n’a pas des fans éphémères qui s’accrochent au nouveau trend parce que c’est cool. Ils suivent l’affaire depuis le début et se demandent où ça va aller. »

Votre évolution musicale est assez étonnante. Vos premières mixtapes contenaient essentiellement des pistes instrumentales de chansons rap américaines connues et, depuis quelques années, vous collaborez avec des producteurs renommés, comme Loud Lord, Lex Luger et, même, Scott Storch [compositeur de hits comme Still D.R.E. et/ou Let Me Blow Ya Mind]. Ça représente quoi pour vous, ces collaborations ?
« C’est comme si on avait des chemises militaires pis qu’on se faisait constamment décorer d’étoiles. Quand t’as l’étoile Lex Luger et que tu finis par avoir accès à l’étoile Storch, c’est un rêve qui devient réalité. »

Est-ce que, tranquillement, Les Anticipateurs est en train de devenir un projet plus sérieux ?
« Ouais, c’est sûr. Notre premier projet [Deep dans l’game, 2011], c’était une couple de tounes qu’on avait faites pour faire rire des chums. Après ça, on a décidé de faire trois vidéos le même jour : GSP, Deep dans l’game et J’fume des bats, dont le concept était tout simplement de mettre le plus de pot possible sur une table. C’est ce clip-là qui a le plus fonctionné, et on s’est rendu compte que c’était possible de faire du cash avec cette merde-là. On a donc choisi de faire la même affaire, mais avec de la poudre… Et on dirait bien que la poudre est plus populaire que le pot au Québec parce que ça a encore plus marché. »

La drogue, le hockey et le sexe sont probablement les sujets qui vous passionnent le plus. Avez-vous parfois envie d’aller ailleurs, mais vous vous empêchez de le faire pour ne pas trop déstabiliser votre public ?
« Faut savoir se renouveler, mais faut jamais oublier que, sans le public, t’es rien. Nos vrais fans vont tout le temps nous suivre, mais y’en a plein d’autres qui vont jamais accepter qu’on change. On essaie de respecter un peu tout le monde là-dedans. Je me souviens que, quand on a commencé à mettre de l’Auto-Tune dans nos tounes, on se l’est fait reprocher. Mais, avec les années, on a compris que, quand ça chiale derrière des ordinateurs, c’est souvent bon signe. »

Considérant la portée de vos sujets et la vulgarité de vos paroles, êtes-vous surpris de ne pas être plus controversés ?
« J’suis pas surpris, car c’est un débat perdu d’avance. N’importe qui qui nous accuserait d’être trop hardcore perdrait son débat en 30 secondes. Tu crois qu’on est hardcore ? Mais y’a des bands de métal qui font le tour du monde et qui parlent juste de Satan et de décapitation ! Dans le rap, y’a des gars comme Future qui passent à la radio, et ça dérange personne ! Ce serait hypocrite de nous accuser ! Après, y’a l’argument : « Oui, mais on est au Québec ici, c’est pas la même culture qu’aux États-Unis ! » Mais ça non plus c’est pas un argument valable, car la culture québécoise, c’est presque juste de la consommation de produits américains. »

Vous recevez parfois des plaintes, des mises en demeure ?
« On en a reçues, oui, mais ça change rien, car on n’a jamais prétendu être les Mère Teresa du Québec. On n’a jamais forcé les gens à écouter notre musique non plus et on a toujours fait des shows 18 ans et plus. Les Anticipateurs, ça reste d’abord un truc qui exhibe la décadence du show-business. À première vue, on peut donc avoir l’air de parler juste de drogue et de trucs négatifs, mais au-delà de ça, le thème le plus récurrent de nos tounes, c’est d’être un gagnant. Nous, on est des winners pis on diss les losers, that’s it. »

Bref, vous êtes un peu dans le même bateau que certains humoristes controversés qui en appellent eux aussi au deuxième degré ?
« Sauf que, nous on fait pas juste de l’humour, on fait du rap. C’est une manière pour nous de pas sombrer. On a tous des boys qui sont tombés de manière fucked up à cause de la drogue et on sait que, d’où ils sont en ce moment, ils voudraient pas nous entendre chialer à propos de ça. Au contraire, ils voudraient nous entendre faire des jokes ! Prendre les trucs lourds à la légère, ça permet d’avoir une meilleure vie. Les gens qui s’en câlicent, ils vivent plus longtemps, contrairement à ceux qui stressent trop. »

Est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire qu’il y a un message à caractère social dans les textes des Anticipateurs ?
« Il y a clairement quelque chose de patriotique en tout cas. C’est la base du hip-hop de représenter d’où tu viens, donc nous, on est fiers d’être Québécois. On aime l’idée d’être perçus comme des superhéros québécois. Des superhéros qui rassemblent le bon et le mauvais du Québec, sans se censurer. »

Vous ne vous censurez jamais ?
« Non. J’ai grandi en écoutant Doggy Style de Snoop Dogg, et c’est plus hardcore que tous les shits qu’on n’a jamais faits. Pourtant, le gars est acclamé partout où il va et il fait des émissions de cuisine avec Martha Stewart. Pourquoi, nous, on serait pas autant acceptés que lui ? Heureusement, y’en a quelques-uns qui comprennent notre vibe au Québec. Je pense notamment à Ariane Moffat, qui est fuckin’ down avec nous. Ça la gosse pas quand elle entend des affaires dans nos tounes. Elle catche… »

Mais vous êtes conscients qu’au sein même de votre public, c’est pas tout le monde qui «catche» ? En spectacles, certains semblent justifier leur propre décadence à travers vos propos…
« Ouais. J’en vois des filles se faire des lignes de coke pendant nos shows. Y’en a même qui font ça sur des subwoofers. Tu te rends-tu compte à quel point que c’est con ? J’en ai vu d’autres venir nous lancer des sacs de poudre pendant qu’on vendait de la merch après un show… Mais bon, qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? Des brûlés, il va toujours y en avoir ! Et ça serait scandaleux qu’on nous empêche de faire ce qu’on fait à cause de ça. »

En terminant, quels sont vos plans à court terme ? Vous avez récemment enregistré une chanson avec Lorenzo [rappeur français très populaire], donc j’imagine que la France est dans votre mire ?
« Ouais, certain. On est déjà allé là-bas, et c’était super le fun, mais c’était pas non plus un game-changer. Mais là, on va avoir un clip avec Lorenzo et on sait que ça peut nous amener ailleurs. Une seule photo de lui sur les réseaux, ça te monte ton following instantanément. Ses fans sont compulsifs ! Sinon, c’est certain qu’on en est déjà à anticiper la prochaine étape. Après le Temple de la renommée, qui est l’ultime honneur dans le hockey, on passe au stade de Dieux du Québec. Ça s’en vient probablement d’ici la fin de l’année. »



Nous entrons actuellement dans une phase révolutionnaire de la musique canadienne, et une nouvelle génération montante de musiciens se trouve représentée dans la grande diversité des voix de notre pays. C’est le cas de Rita Claire Mike-Murphy, alias Riit, une artiste du Nunavut pour qui la récente ascension de la musique autochtone — on pense aux gagnants du Prix de musique Polaris Tanya Tagaq et Jeremy Dutcher ainsi qu’à groupe hip-hop A Tribe Called Red — lui a « donné une grande confiance en moi en tant qu’artiste. »

Riit s’inscrit donc désormais fermement dans ce que Jeremy Dutcher a qualifié de « renaissance autochtone » grâce à sa synth-pop (« j’ai beaucoup écouté Lady Gaga ») chantée en Inuktitut. Sa musique propose également des chants de gorge, des enregistrements de neige qui craque sous des pas, des cris de corneilles, ou encore le bruit de son ulu (le couteau réservé aux femmes) en train de se faire aiguiser — des sons qui jouent un rôle crucial dans le sentiment d’appartenance au cœur de la musique entraînante de Riit.

« Je voulais incorporer des sons de chez moi, parce que c’est là que ces chansons prennent racine », explique-t-elle. Quant à la langue, le nombre de locuteurs d’Inuktitut diminue d’année en année et Riit est passionnée par sa survie, à l’instar de Jeremy Dutcher et de sa langue Wolastoq encore plus menacée. « Je veux que mes enfants et mes petits-enfants et les générations qui suivront parlent cette langue », ajoute-t-elle. Riit est également l’hôte d’un programme pour les jeunes, en anglais et en Inuktitut, baptisé Anaana’s Tent, qui vise à initier les jeunes générations à la culture inuite.

Riit lancera cette année son premier album sur lequel elle a travaillé en collaboration avec Graham Walsh du groupe Holy Fuck. Riit espère qu’avec cet album, et à travers toute sa musique, elle pourra « entamer un processus de guérison et de pardon, surtout pour les Inuits ».

« Nous avons été profondément traumatisés par la colonisation », poursuit-elle en faisant référence au taux élevé de suicide, d’abus sexuels et de l’angoisse intergénérationnelle provoquée par les pensionnats, ainsi que les nombreuses autres injustices historiques. « Je veux vraiment que mon art ouvre la porte à plus de dialogues et de guérison. »