Jeia, musicienne aux multiples talents, productrice, multi-instrumentiste, autrice-compositrice, interprète et DJ, déboulonne le vieux cliché du « Jack of all trades » (l’expression la plus proche en français serait « qui trop embrasse mal étreint). Si elle n’est pas maître de tout, elle s’en approche de très près, et son parcours en fait foi : ses crédits et collaborations récentes incluent la finaliste des Grammy 2025 Coco Jones, Bryson Tiller, Keke Palmer et Beenie Man. Un coup d’oreille par ici suffit à s’en convaincre.
Jeia (prononcé « Jéya ») est surtout en mode productrice et autrice-compositrice ces temps-ci. Elle partage son temps entre Toronto et Los Angeles, où se concentre l’essentiel de son travail. Elle possède un immense catalogue de « beats » en constante expansion qu’elle peut envoyer à tout artiste qui en fait la demande. Et chaque fois qu’un de ses morceaux trouve preneur, une nouvelle vague de requêtes suit. Elle collabore ensuite avec l’artiste, le producteur et/ou les auteurs-compositeurs pour peaufiner la pièce. Si sa pièce n’est pas retenue pour la parution, elle retourne dans son catalogue en attendant le prochain projet. C’est ainsi qu’elle a signé une coécriture sur « ÆON L U S T » de Bryson Tiller, et obtenu un crédit de production sur « Waterfalls », toutes deux figurant sur son premier album éponyme.
Elle a décroché le projet avec Keke Palmer après avoir reçu un courriel de son amie et mentore Tayla Parx, finaliste aux Grammy, qui disait : « Hé, je vais être en session avec Kiki Palmer, envoie-moi un « beats pack ». Jeia a aussitôt réagi en sauvegardant une sélection de ses « beats » dans un dossier. « Une bonne partie de mon travail consiste à recevoir un texto du genre : “Hé, j’ai une session avec untel ou unetelle, envoie-moi un ‘beat’ ce soir.” », raconte-t-elle. « Donc je crée des dossiers. Je fais des dossiers sur mon téléphone. Je fais des dossiers à l’aéroport. Je fais des dossiers à l’épicerie. Tu vois ce que je veux dire? Je fais un dossier et je le leur envoie. Qu’ils l’écoutent ou pas, ça, c’est hors de mon contrôle. Mais moi, je dois réagir et vite. »
DJ reconnue dans son Indonésie natale, Jeia Rouge a décidé de quitter son pays pour élargir ses horizons et rencontrer d’autres artistes partageant sa vision. Elle a d’abord tenté sa chance à Londres, en Angleterre, en 2012, une terre d’accueil pour les DJ. Elle y a aussi découvert une affinité avec la scène électronique, mais son visa a expiré, l’obligeant à rentrer chez elle. En 2016, après avoir mis assez d’argent de côté pour subvenir à ses besoins pendant un an, elle envisage de s’installer aux États-Unis. Mais l’arrivée de la première administration Trump change la donne. « J’ai vu que le climat politique était, genre… », dit-elle, avant de marquer une pause et conclure : « OK, peut-être une autre fois. »
Au sujet du Camp de création SOCAN Kenekt : « C’est l’expérience la plus marquante de toute ma vie »
Il s’avère que c’est à Justin Bieber qu’on doit son intérêt pour le Canada. « À cette époque-là, Justin Bieber commençait vraiment à exploser », explique-t-elle. « Il a toujours été présent dans les années 2010, mais là, il devenait un artiste R&B mature. Alors je me disais : “Wow! Justin Bieber? Sérieusement? Incroyable!” Puis The Weeknd a commencé à exploser, Drake a émergé, et ensuite Daniel Caesar a pris son envol. Et là, je me suis dit : “Mais qu’est-ce qu’ils mettent dans l’eau à Toronto?” »
Notre entrevue a eu lieu en décembre 2025, environ deux mois après le retour de Jeia à Toronto, après sa participation au camp de création Kenekt de la SOCAN sur l’île Pender, en Colombie-Britannique. « C’est l’expérience la plus marquante de toute ma vie », confie-t-elle. Avant son départ, elle ne connaissait aucun des autres artistes invités. « On m’avait envoyé leurs profils, alors je passais mon temps à lire à leur sujet et à écouter leur musique. Je me disais : “Oh mon Dieu, d’où sortent ces gens bourrés de talent?” »
« Je vous jure, c’est une expérience impossible à reproduire », lance-t-elle avec enthousiasme. « On se réveille ensemble. On partage les repas. On fait de la musique toute la journée. Tout est pris en charge : la nourriture, le logement, l’argent. Tu vois ce que je veux dire? Toutes ces choses qu’on doit normalement gérer en parallèle de notre musique dans la vraie vie, là, on n’a pas à y penser. Raquel [Villagante, directrice associée des responsables des relations créatives à la SOCAN] et Houtan [Hodania, responsable des relations créatives pour la côte Est] se relayaient pour nous faire le déjeuner, ce qui me paraît complètement fou. À la fin du camp, on les appelait “maman” et “papa”. Et [l’ingénieur du son] David Giddings faisait aussi partie de l’équipe. Pendant six jours! J’adore la musique que j’ai créée là-bas. »
