Lorsque Mercedes et Phoenix Arn-Horn ont commencé à se faire reconnaître sur la scène musicale canadienne en 2010, elles vivaient ce que plusieurs appelleraient un rêve d’adolescentes. Repérées à 16 ans lors d’une édition locale de Battle of the Bands, leur formation pop-punk Courage My Love a décroché un contrat avec une grande maison de disques, et la fratrie jumelle ont vite enchaîné les microalbums aux accents tourmentés et les vidéoclips léchés, ce qui les a amenées à se produire au Japon et à participer au Vans Warped Tour.
Dix ans plus tard, le duo avait évolué sur le plan musical et n’était plus à l’aise dans le genre de contrat de disques qui implique des conseils du genre « la musique à guitares ne tourne pas à la radio » ou « ce texte est trop agressif ».
Bye-bye, Courage My Love! Bonjour, Softcult! Nouveau nom, nouveau son, nouvelle approche indépendante.
Elles ont eux-mêmes produit et enregistré le premier album de ce nouveau projet, When A Flower Doesn’t Grow, une proposition qui regorge de guitares résolument agressives.
« Je pense qu’on avait refoulé un paquet de trucs », avoue la chanteuse et guitariste Mercedes. « Quand on écrivait pour un “major”, on nous mettait constamment la pression d’être grand public. On n’avait même pas le droit de sacrer dans nos chansons, encore moins d’aborder des sujets difficiles comme on le fait maintenant. On hurle sur une de nos nouvelles chansons, et on n’aurait jamais pu faire ça avant. »
When A Flower Doesn’t Grow, lancé sur l’étiquette britannique Easy Life Records, arrive dans la foulée d’une série de simples et de EP qui ont défini le son de Softcult, un son qui combine le côté ambiant du shoegaze, l’aspect mélodique du grunge et l’explosivité du punk.
Sur le plan musical, l’album porte l’empreinte du rock alternatif des années 1990 tandis que ses textes sont résolument ancrés dans le présent. À titre d’exemple, « 16/25 » dénonce les hommes adultes qui traquent des adolescentes. « She Said, He Said » dénonce les rapports de pouvoir entre les genres, tandis que « Tired » enchaîne, avec lassitude, les injustices et les humiliations du quotidien. Tant Mercedes que Phoenix, qui s’occupe de la batterie, mentionnent Bikini Kill parmi leurs influences.
« L’esprit du mouvement riot grrrl m’a toujours beaucoup inspirée parce que je veux créer de la musique qui a un vrai message et qui raconte les histoires des femmes », explique Mercedes. « On a vécu beaucoup d’expériences difficiles en tant que femmes, mais le groupe est aussi libérateur, parce qu’il devient une forme de catharsis qui nous permet d’extérioriser tout ça, d’exorciser nos démons. »
Outre la musique, la fratrie Arn-Horn ont repris le contrôle de plusieurs volets de leurs activités. Phoenix s’occupe de la production, de l’ingénierie et de la direction artistique, tandis que Mercedes écrit, réalise, produit et monte leurs vidéos. Elles ont aussi lancé un zine mensuel, SCripture, qui intègre des contributions de leurs fans. Elles vivent et écrivent encore leurs musiques à Kitchener et elles travaillent encore avec la même équipe de gestion qu’à leurs débuts, mais c’est malgré tout comme repartir à neuf.
« C’est ça qui est fou », dit Phoenix. « On a eu un autre groupe pendant dix ans, et maintenant on peut revivre toutes ces “premières fois” super excitantes. C’est vraiment cool d’avoir une deuxième chance de devenir le groupe qu’on a toujours voulu être. »
L’arrivée de Softcult coïncide avec un regain d’intérêt de la génération Z pour le shoegaze. « Je trouve qu’il y a quelque chose de très cinématographique dans le dreampop », explique Mercedes. « Quand tu marches dans la rue le soir en écoutant du shoegaze, t’as l’impression d’être le personnage principal de ton propre film. » Il n’en demeure pas moins que leur rayonnement à l’international s’est construit progressivement et indépendamment des genres et des générations.
Le groupe a été désigné « One to Watch » par l’influent site Stereogum, en plus de faire la Une du magazine metal Kerrang! et d’assurer les premières parties de poids lourds du rock comme Muse et Incubus. En 2026, le Globe and Mail a dit de Softcult qu’il s’agit « d’un des groupes canadiens les plus excitants de la décennie », et le nouvel album a obtenu une note parfaite de cinq étoiles dans le NME. Phoenix ne manque pas de me faire remarquer que, ironiquement, le groupe tourne plus à la radio qu’il ne l’a jamais fait auparavant.
Ce ne sont toutefois pas ces chiffres qui comptent pour les musiciennes. « Tant qu’on continue de se dépasser comme autrices-compositrices, qu’on ne devient pas blasées, qu’on ne s’ennuie pas… Pour moi c’est ça, le succès », affirme Mercedes. « Ce qui compte le plus c’est notre rapport personnel à la musique et de savoir qu’elle touche les gens. »
Le titre de l’album – When A Flower Doesn’t Grow – s’inspire d’une citation de l’auteur néerlandais Alexander Den Heijer : « Quand une fleur ne fleurit pas, c’est son environnement qu’on change, pas la fleur elle-même. » Cette idée a parlé à Mercedes, autant sur le plan personnel que collectif, autrement dit partout où des systèmes d’oppression freinent l’expression authentique. Que lui inspire cette citation, maintenant que le duo a transformé son environnement d’écriture et d’enregistrement et que Softcult a atteint la forme de succès qui lui convient?
« Ouais, je dirais que je suis pas loin d’y arriver », explique-t-elle. « J’ai pris racine et je commence à fleurir. Enfin! »

