Quand Benita Prado a reçu une guitare au début de l’adolescence, sa mère souhaitait qu’elle joue du rock classique, mais le rock a mené Prado à un tout autre endroit : le hip-hop. « La manière dont les légendes du genre on échantillonné ces disques rock et funk a beaucoup contribué à qui je suis et comment j’ai évolué », dit-elle.

De fil en aiguille, Prado, qui est originaire de la Colombie-Britannique, a commencé à créer de la musique à l’aide de GarageBand et à partager ses créations sur SoundCloud, attirant au passage l’attention de certains artistes bien établis, dont certains sous contrat avec l’étiquette Owsla.

Prado a écrit pour d’autres rappeurs pendant un certain temps en utilisant l’alias AlienKanye, mais elle a rapidement eu envie d’écrire sa propre musique. « C’était un peu étouffant d’entendre des hommes chanter mes mots », avoue-t-elle. C’est ce qui l’a poussée à abandonner son alias pour utiliser plutôt son nom de famille. « C’était comme les chenilles qui se transforment en papillons. »

La musique de Prado n’est ni hip-hop ni rock. C’est plutôt un amalgame d’influences qui fusionnent pour créer quelque chose d’absolument fascinant : des « beats » lancinants aux « hi-hats » proéminents servent de plateforme aux mélodies R&B envoûtantes.

Prado prépare la parution de son premier album en 2020, et elle a plusieurs autres objectifs majeurs pour l’année : « Euh, dominer le monde. » Mais au moment où elle a le monde entier dans son collimateur, elle espère que son périple servira d’inspiration à d’autres artistes de la scène locale.

« Ce n’est pas tant que je me sens responsable, c’est surtout que je me soucie de ces “kids” et de leurs communautés », dit-elle au sujet des jeunes de minorités visibles dans son quartier de East Vancouver où elle a installé un espace de coop à leur intention où se trouvent un studio de danse et un studio d’enregistrement. « Je sais ce qu’ils ont traversé et traversent chaque jour, alors je veux que mon succès leur profite en créant des opportunités pour eux. »



« Mon rôle, en tant qu’artiste, n’est pas de me conformer à ce que le public veut que je fasse. C’est à moi de leur montrer mon monde », affirme Haniely Pableo, alias Han Han. C’est vendredi après-midi et cette infirmière de bloc opératoire profite d’une journée de congé bien méritée. Sa voix est fatiguée, mais pas ses mots. « Je suis très consciente de leur monde à eux », poursuit-elle. « Particulièrement en tant qu’immigrante en Amérique du Nord, en tant que personne de couleur qui a grandi en Orient, je suis en pleine immersion. Je connais leur monde, mais ils ne connaissent pas le mien. »

HanHan a lancé un EP éponyme en 2014. Il s’agissait d’une proposition féroce, honnête et empreinte de fierté culturelle où elle rappait exclusivement dans deux langues des Philippines, le tagalog et le cebuano, et utilisait des instruments traditionnels. Son style vocal était totalement à l’opposé du stéréotype de la femme philippine douce et passive, tandis que ses paroles forçaient tout le monde à rendre des comptes : les misogynes, l’héritage colonial destructeur, et les divisions au sein même de la diaspora philippine. Dès le départ, le parcours musical de la MC était enraciné dans un urgent besoin d’expression et de communauté.

En 2008, deux ans après avoir été réunie avec sa mère au Canada, Pableo s’est inscrite dans un atelier de poésie. Une série d’événements fortuits ont suivi et l’ont menée vers une communauté artistique de poètes, de musiciens, d’interprètes et d’activistes. Cette nouvelle famille artistique l’a aidée à créer une carrière musicale qu’elle n’avait jamais envisagée. Aujourd’hui, même avec la reconnaissance toujours grandissante qu’elle reçoit et alors que sont premier album, intitulé URDUJA, sera lancé en 2020, Pableo demeure impassible lorsqu’on lui suggère d’être plus « mainstream » et accessible en rappant en anglais.

« J’ai lu un article quelque part qui disait qu’être accepté par l’auditoire occidental ne devrait pas être considéré comme le plus grand des privilèges, car l’auditoire occidental se prive d’immensément de cultures créatives qui existent au-delà des frontières de l’occident », raconte-t-elle. « Je suis très différente des autres artistes féminines avec qui ont me programme la plupart du temps dans les festivals, mais je ne me sens jamais impuissante. Quand j’ai le micro entre les mains, je suis toute puissante. »

Cette communauté qu’elle a découverte il y a déjà dix ans est encore la source de cette puissance. « Je suis très reconnaissante d’avoir cette communauté principalement composée de femmes ; on fait des trucs différents, mais nos valeurs sont les mêmes. »
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Dans sa demeure de Toronto, Casey Mecija, une artiste multidisciplinaire qui vient de devenir maman, effectue un retour sur le rôle crucial que la communauté et la collaboration ont joué dans sa production artistique, tout particulièrement en tant que chanteuse et auteure-compositrice principale du groupe pop orchestral Ohbijou. « Je me sens énergisée par les collaborations », affirme-t-elle. « La majorité de mon travail avec Ohbijou porte sur ce que la musique peut produire quand on collabore. »

Mecija a néanmoins lancé un album solo en 2016, le méditatif Psychic Materials. « Ç’a été pour moi une occasion d’introspection et d’accorder la priorité à ma voix en tant qu’auteure-compositrice comme je ne l’avais jamais fait auparavant. J’ai canalisé mon autonomie. »

La musique en tant qu’espace d’exploration et de révélation personnelle a motivé Mecija tout au long de sa vie. Ce fut d’abord une stratégie déployée par ses parents afin d’aider leur fille née au Canada de s’intégrer au tissu social de leur communauté, et c’est rapidement devenu un sanctuaire pour elle. « La musique en tant que forme d’art n’insistait pas pour que je sache comment dire les choses que j’avais à dire », explique-t-elle. « C’est poétique. C’est une question d’émotion. J’avais parfois de la difficulté à exprimer mes émotions à l’aide des mots. »

Elle devait néanmoins relever certains défis inhérents au fait d’être une Canadienne de deuxième génération dans une société qui ignore ou opprime trop souvent les personnes issues de minorités visibles afin qu’elles se conforment à certaines idées préconçues.

SIDEBAR: Philipinx, c’est quoi?
Le terme Philipinx est issu d’un mouvement visant à créer un espace qui reconnaît et accueille les membres non binaires de la diaspora « Philippin/Philippine » au sein des localités blanches et binaires où leurs parents ont décidé de s’implanter (p. ex., Canada, États-Unis, etc.). Le terme non genré « Philipinx » est également vu comme une façon de décoloniser l’identité, puisque les termes genrés sont le fruit de la colonisation espagnole. C’est donc une façon d’être plus inclusifs et respectueux envers cette communauté.

« On établit trop souvent une adéquation entre la couleur de votre peau et le son de votre musique », déplore-t-elle. « C’est facile de dire qu’un Philippin, ou un Philipinx, fait de la musique Philipinx. Je ne renie pas cette affiliation, car je suis Philipinx et mes créations proviennent de mon expérience concrète, mais je trouve parfois cette association paresseuse. En plus, je ne suis pas née aux Philippines, alors le fait d’être Canadienne de deuxième génération peut avoir un effet désorientant sur ma relation avec une géographie que je ne connais pas vraiment. » Mecija incorpore ce qu’elle qualifie de « désordre » en abandonnant ce besoin d’ordre et de conclusions faciles au sujet de soi et de la société.

« Mes chansons n’arrivent à aucune conclusion au sujet de qui je suis, d’où je viens ou de qui je désire », dit-elle. « Mes paroles sont un processus en continu, elles sont à la recherche d’une réponse que je ne trouverai jamais, ce qui est semblable à ma recherche de ce que signifie mon identité culturelle, ici au Canada. Je n’aborde pas les questions de genre, de sexualité ou de culture, du moins pas de manière trop explicite. Pour moi, ce sont des expériences et des conversations nuancées. »
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L’artiste multidisciplinaire et non binaire de Vancouver Kimmortal dont l’audacieuse mission est de créer de la musique qui explore l’identité, déboulonne le colonialisme et transforme la société à l’aide de son lyrisme. D’abord intéressé par la danse, Kimmortal vénère la culture hip-hop dans la mesure où celle-ci est le reflet de la résistance et du combat pour l’amour de soi.

« J’ai grandi dans la banlieue de Surrey où tous les jeunes blancs autour de moi écoutaient du rock chrétien. Alors pour moi, le hip-hop et le rap étaient l’antithèse de tout ça. J’ai trouvé mon style et mon identité dans le hip-hop. J’ai également appris l’existence de ma communauté Philipinx grâce à des rappeurs comme Blue Scholars, Bambu, Rocky Rivera et Kiwi Illafonte. »

L’insistance et la quasi-vénération de l’authenticité dans le rap lui parlaient également. Sa musique candide et vulnérable a un aspect intimiste qui n’est pas sans rappeler Lauryn Hill. La parution de X Marks the Swirl, en 2019, nous a fait découvrir une voix qu’il est impossible d’ignorer.

« On fait facilement la différence entre un bon et un mauvais rappeur en regardant son honnêteté, son intégrité et sa façon de se présenter et de présenter ses histoires », dit l’artiste. « Je me concentre sur ce que je vis à l’instant présent — ce qui se passe dans ma communauté, de l’amour radical de soi et des autres, de mes doutes et angoisses, et aussi sur la magie et les possibilités. » Mais avant tout, sa musique est un espace pour les opprimés. « Je m’adresse aux communautés queer, philipinx et des personnes de couleur, c’est-à-dire aux communautés qui s’adressent à moi. »

À savoir si le qualificatif « philipinx », lorsqu’il est question de la production musicale de l’artiste, est contraignant, sa réponse est un « non » catégorique. « Il est important, car je suis qui je suis : queer, philipinx, et “Canadien” qui habite sur des terres autochtones non cédées (Coast Salish). La majorité des artistes philipinx parlent de la diversité de leurs expériences et de la complexification de cette trame narrative. Nous ne nous laisserons pas homogénéiser en tant qu’Asiatiques — nous avons une histoire distincte. »

Ce sont ces voix distinctes dont les trois artistes veulent devenir les porte-étendard tout en demeurant prudents par rapport au trope des « nouvelles voix ». « C’est important de remettre en question la rhétorique de l’“émergence” », croit Mecija en parlant d’une industrie de la musique qui met encore l’accent sur les artistes blancs hétéronormatifs. « Il y a des gens comme Maylee Todd et Phèdre qui créent de la musique dans cette ville et au Canada depuis longtemps. Ce sont des artistes qui se conçoivent en tant que philipinx. »

Kimmortal abonde dans le même sens et trouve rassurant que les membres de cette communauté cherchent l’appréciation de leurs pairs plutôt que de la société « mainstream ».

« La reconnaissance est passagère », dit l’artiste. « Les philipinx de la diaspora se retrouvent grâce à Internet, mais aussi à cause de leur sagesse ancestrale. La décolonisation est un phénomène dans plusieurs communautés de personnes de couleur. Beaucoup d’entre nous vivent sur des terres qui n’appartenaient pas à nos ancêtres. Et on remet en question notre propre culture ; qui est ce roi Philippe, exactement ? Qu’est-ce que ça veut dire être Philippin en dehors de notre histoire coloniale ? »



Quatre ans après La vie en mauve, l’auteur-compositeur-interprète Simon Kearney fait table rase, ouvre ses horizons musicaux et embrasse le pop’n roll. Le quoi ? Il nous explique tout ça.

On l’a d’abord connu sous des airs plus rock, armé de cette guitare qu’il maniait avec adresse dans une série de solos vertigineux, de passages complexes. « C’est l’instrument que j’aime le moins maintenant. Toutes les chansons de Maison ouverte ont été écrites avec des lignes de basses en début. Je commençais avec un loop de drum et après ça je faisais mon riff de basse. J’essayais de prendre la guitare en dernier parce que j’avais pas le choix d’être dans un moule avec ça, parce que j’avais toujours composé de même. Veut, veut pas, j’avais mes petits patterns. C’était vraiment pour me casser. […] J’avais aussi envie de faire des choses plus simples. Si je te jouais le riff de Hey Man, tu trouverais que ça n’a pas de bon sens ! »

Sortir de sa zone de confort, donc, aura été le leitmotiv de Simon Kearney à l’amorce et jusqu’à la fin de ce nouveau cycle de création. Sur ce second opus qu’il considère par ailleurs comme son premier, Simon Kearney s’autorise des ponts rappés (Bad Girl Mama et Mes pants) en plus de s’aventurer en terrain funk. Les guitares, en guise d’exemple, sont plus près de ce que Prince a pu faire que du répertoire de Fred Fortin. Sa posture, comme créateur, n’est plus du tout la même.

« Je trouve qu’on est plus vers une tangente glam de la musique quand tu regardes le rap aux États-Unis. C’est genre des grillz, des purple drinks, tout le monde essaie de se shower off. Au Québec, il me semble qu’on l’applique pas beaucoup. On aime ça quand on est plus solennels et minimalistes dans notre approche avec la musique, avec le folk et tout. Tranquillement, par contre, je sens qu’on penche vers ce glam-là et c’est ce que je voulais exploiter avec Maison ouverte. Justement, ça a été plus difficile d’écrire des textes parce que j’écoutais juste de la musique en anglais. »

Presque paradoxalement, les paroles qu’il signe s’avèrent québécoises au possible, tant dans le lexique que les thèmes abordés. Pensons à Câline, d’où il étrenne une voix de tête prenante qu’on ne lui connaissait pas, mais surtout à l’entêtante Mes pants qui, mine de rien et sous des dehors cabotins, cache un vibrant message rédigé à l’intention de ses semblables.

« Quand j’écris une toune, je me rends compte que j’essaie d’aller chercher le premier degré et le deuxième. Après, les gens peuvent choisir comment ils veulent l’écouter, un peu comme lorsque t’écoutes du Richard Desjardins. Si t’écoutes ça vite, tu peux penser que c’est un texte de Kaïn, mais si t’écoutes ça profondément tu peux te rendre compte que c’est tellement big ce qu’il dit. […] Le refrain de Mes pants est niaiseux et simple, mais ça parle de prendre possession de ses moyens, de s’assumer, et ça fait vraiment référence au peuple québécois. T’sais, quand je dis “quand je parle dans ma langue c’est pas tout le temps beau”, c’est pour parler de notre espèce de complexe d’infériorité… »

Pour que pousse le blé

Précocement amorcée, la carrière de Simon Kearney se déploie aujourd’hui en deux actes distincts, mais terriblement complémentaires. D’une part, il y a ses concerts à lui, en son nom et à l’avant-scène. De l’autre ? Les contrats qu’il honore en ses qualités d’accompagnateur. Avec Jérôme 50 et Pascal Picard sur la route, notamment, et à titre de guitariste sur certaines pistes de Darlène d’Hubert Lenoir. Il carbure au travail d’équipe, au partage, insuffle ses idées aux autres et sans la moindre avarice. Bien au contraire. « [Cette dualité-là] me dérange pas parce que c’est des projets dans lesquels je m’implique beaucoup personnellement. Avec Jérôme, mettons, inconsciemment, c’était convenu que si je faisais de la guitare pour lui, j’allais pas être restreint à faire ce qu’il me demande et au pied de la lettre.  […] Au fond, c’est moi qui compose les riffs de guit avec lui. C’est mon style de guitare et, d’après moi, s’il prenait quelqu’un d’autre, son projet ne sonnerait pas pareil. »

Cette double vie lui permet, par conséquent, de pallier aux défis monétaires, de diversifier ses revenus. Justement, le parolier s’avère brutalement transparent à cet égard sur Pop’n roll et Mon chien est mort, abordant sans détour les défis intrinsèques à son métier. Il y parle des concours qu’il ne gagne pas, de ses rêves qui, au final, ne paient pas son loyer.

« C’est sûr que les droits d’auteurs ça aide beaucoup… Moi, j’ai pas voulu faire de compromis avec ma musique. Ça s’appelle du pop’n roll et j’assume clairement qu’il y a un côté pop […], ça me dérange pas. Veut veut pas, en amenant un côté pop, c’est sûr que ça séduit plus les radios. J’arrive à avoir un peu d’argent avec ça. »