Il y a 20 ans, Patrick Watson, l’un des artistes les plus singuliers et les plus marquants de sa génération, faisait une entrée fracassante dans le paysage musical canadien avec Closer to Paradise, l’album qui allait bientôt le propulser aux quatre coins de la planète. Derrière la personnalité attachante et l’indéniable qualité des chansons de Watson, on découvrait du même coup une nouvelle maison de disques, Secret City Records.
«Honnêtement, on ne savait pas vraiment ce qu’on faisait à l’époque», se souvient Justin West, président et fondateur du label. «On était dans la vingtaine, complètement insouciants, et on n’avait pas de grands projets d’avenir, pas de cadre financier, ni de plans clairs quant à notre développement futur. Notre seule priorité était de travailler à faire connaître l’album de Patrick, car on croyait fermement en son potentiel.»
On pourrait être tenté de voir en Justin ce qu’on appelle aujourd’hui un nepo baby, quelqu’un qui est arrivé dans l’industrie avec une longueur d’avance en raison de ses connexions familiales. Fils de Jim West, fondateur de la célèbre étiquette jazz Justin Time, Justin est certainement un enfant de la balle. Mais selon lui, c’est grâce aux artistes qu’il a recruté·e·s qu’il a pu apprendre les subtilités du métier, acquérant un peu plus de connaissances avec chaque projet.
«J’ai beaucoup traîné dans les studios avec mon père et j’ai travaillé presque tous les étés pour Justin Time alors que j’étais étudiant. Mais même si je possédais une certaine connaissance du milieu, je ne maîtrisais pas les innombrables détails qui sont essentiels pour contribuer au développement de la carrière d’un artiste. On a été très chanceux de commencer avec Patrick car il nous a ouvert une porte sur le monde.»
Même avant la parution de son premier album, le nom de Patrick Watson était bien connu des gens qui travaillaient chez Justin Time. Persuadé qu’il méritait un contrat, mais qu’une maison de disques spécialisée dans le jazz ne serait pas le choix idéal pour lui, Jim encourage son fils à lancer une nouvelle étiquette adaptée à sa personnalité et à sa démarche artistique. «Je connaissais Patrick depuis l’école secondaire», explique Justin. «Nous étions tous les deux dans le programme de musique, mais nous n’étions pas très proches à l’époque. Dès le début de notre relation professionnelle, une véritable amitié s’est créée entre nous et 20 ans après son premier album, on continue de travailler étroitement ensemble et on se parle presque tous les jours au téléphone.»
Si l’idée de lancer une maison de disques à une époque où les ventes d’albums déclinent de façon alarmante pouvait sembler risquée, l’exemple de Patrick Watson a aussi prouvé que d’autres avenues s’offraient aux artistes pour faire connaître leur musique. «Je me souviens du jour où nous avons reçu un fax de la production de Grey’s Anatomy, qui voulait utiliser la chanson The Great Escape dans un de ses épisodes. C’était une époque où les superviseurs musicaux en menaient large: une chanson bien placée pouvait lancer une carrière. En recevant la demande, je me suis dit que c’était vraiment cool, mais je ne savais absolument rien de l’aspect légal qui régit les droits de synchro. On a dû tout apprendre sur le tas!”
Encouragé par la réaction enthousiaste que suscitent ses artistes, Secret City élargit son catalogue au fil des ans, recrutant des groupes comme Braids, Thus Owls, Suuns, avant de se tourner vers le marché francophone avec Antoine Corriveau, Klô Pelgag et un certain Daniel Bélanger, qui venait de quitter Audiogram. «Certains de nos artistes vivent à Toronto ou ailleurs, mais je pense que notre identité est très montréalaise», explique Justin. Ça tombait sous le sens que nous allions éventuellement signer des artistes francophones, mais il a fallu attendre le bon projet. C’est ce qui est arrivé avec Antoine Corriveau, un artiste que j’admire profondément.»
S’il est difficile d’identifier une esthétique musicale commune à chaque artiste de Secret City, tous·tes semblent partager une approche de développement à long terme, qui privilégie l’intégrité artistique plutôt que le succès commercial. «C’est très important pour nous d’établir un rapport intime avec les artistes et c’est pour ça que nous limitons le nombre de parutions et que nous n’avons pas de plans pour une expansion fulgurante. Nos relations ne sont pas transactionnelles: nous préférons nous considérer comme de véritables partenaires de nos artistes.»
Une approche que partagent la quinzaine d’employé·e·s que compte maintenant la boîte, dont Justin ne cesse de louer le talent. «Je pense à des gens comme Magali Ould, qui est avec nous depuis une quinzaine d’années et qui occupe maintenant le poste de directrice générale, ou encore Rosanna Carson, mon épouse, qui gère les finances et un million de petites choses qui nous permettent de garder le cap. Je pourrais nommer tous mes collaborateurs tant ils sont importants au bon fonctionnement de Secret City. La vieille expression qui dit que “ça prend un village” s’applique parfaitement ici: nous sommes une vraie famille.»
Et c’est en famille que Secret City compte aborder les 20 prochaines années, contre vents et marées. «La situation actuelle de l’industrie n’est pas évidente, mais je demeure optimiste», conclut Justin. «Les bouleversements qu’on vit nous forcent à revoir nos façons de faire. Cette année, nous avons lancé un album de Tiga en collaboration avec son label, Turbo. C’est de l’adaptation plutôt que de l’expansion, ce qui peut être inquiétant mais aussi stimulant: le changement est inévitable et il faut simplement savoir en profiter, en trouvant de nouveaux outils.»
Spectacles pour le 20e anniversaire (Pop Montréal)
25 septembre à Montreal, @ La Sala Rossa
(avec Antoine Corriveau, Basia Bulat, Brad Barr et Klô Pelgag)
26 septembre à Montréal @ La Sala Rossa
(avec Bye Parula, La Force, Shad et Unessential Oils)
Secret City Records en six albums
En bon père de famille, Justin West refuse de classer les albums de ses poulains par ordre de préférence; mais face à notre insistance, il a accepté de nommer quelques parutions qui ont marqué l’évolution de Secret City tout au long de ses 20 ans d’existence. Les voici, en ordre chronologique:

Closer to Paradise
Patrick Watson (2006)
«Impossible de sous-estimer l’importance de cet album, puisque c’est lui qui a donné naissance à Secret City. Sans le succès qu’il a remporté, difficile de dire si le label aurait pu continuer à grandir.»
The Barr Brothers «Cet album marque un tournant dans l’expansion internationale du label. Les frères Barr sont évidemment installés à Montréal et ils sont vraiment intégrés dans la communauté, mais leurs racines sont américaines, ce qui a peut-être aidés à développer leur carrière au sud de la frontière. On a vécu plusieurs premières avec ce disque, notamment avec leur apparition au Late Show de David Letterman.»

Tall Tall Shadow
Basia Bulat (2013)
«Basia avait déjà une carrière établie lorsqu’elle a lancé son premier album avec nous et ce que j’ai adoré, dès nos premières rencontres, c’est qu’elle croyait en nous. Je crois que c’est la première artiste qui nous a dit: “je vous fais entièrement confiance, je suis persuadée que vous pouvez faire connaître ma musique dans le monde”. On a donc vraiment travaillé notre réseau à l’international avec elle, qui nous a aidé à développer la carrière de nos autres artistes.»

Inscape
Alexandra Stréliski (2016)
«Un très gros disque, pour des raisons évidentes! C’est vrai pour beaucoup de nos artistes, mais la musique d’Alexandra a un côté vraiment cinématographique. Jean-Marc Vallée était fan et il avait déjà utilisé sa musique dans certains de ses projets. Il m’a appelé un jour pour me parler de Sharp Objects, en me disant qu’Alexandra serait parfaite [pour en faire la musique]. Finalement, il a utilisé sept de ses pièces dans sa série!»

Twin Solitudes
Leif Vollebekk (2017)
«Comme Basia, Leif avait déjà sorti quelques albums avant d’arriver chez Secret City, et je peux dire, sans modestie, que les choses se sont vraiment alignées pour lui à ce moment. Pour la première fois, tout tombait en place: le streaming, la radio… au Canada, bien sûr, mais aussi à l’international. Je me souviendrai toujours du premier show qu’on a fait avec lui au Mercury Lounge, à New York. Dans cette petite salle, qui était remplie à pleine capacité, on a vraiment senti qu’il se passait quelque chose de spécial.»

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs
Klô Pelgag (2020)
«Cet album a été lancé en pleine pandémie, alors que le monde s’arrêtait de tourner… Ça aurait pu virer à la catastrophe, et on a dû reporter la date de sortie; mais les indéniables qualités artistiques et l’originalité de la proposition en ont fait un succès. J’adore Klô et tout son univers, en particulier son approche visuelle, qui s’est pleinement déployée dans ce fameux show filmé avec son complice Baz pour Télé-Québec. Klô représente bien l’esprit de Secret City: en plus de ses projets, qui sont tous géniaux, elle a chanté sur les albums de Patrick Watson et des Barr Brothers.»