Si la solitude est un art, créer en solitaire peut finir par peser sur les épaules d’un artiste. Martin Roy est assailli par le doute et la fatigue alors qu’il met la touche finale à la trame sonore de la septième et ultime saison du téléroman La promesse, en 2012. « J’étais aussi essoufflé de faire de la tournée », se souvient le bassiste, que vous avez peut-être un jour aperçu sur scène aux côtés de Jean Leloup, Ingrid St-Pierre ou Daniel Bélanger, et qui compte parmi les fidèles collaborateurs de Dumas. « J’avais besoin de repères, de ressourcement. »

Martin Roy, Luc SicardSon ami de longue date, Luc Sicard, rumine au même moment le même type de réflexions professionnelles et existentielles. Fort de plus de vingt ans passés en solo dans la noirceur d’un studio à composer de la musique pour la télé, le cinéma et la publicité, le guitariste cherche alors à revivifier son propre modus operandi.

« Ce qui nous pesait, c’est que lorsque t’es seul, t’es seul longtemps, et tu portes tous les fardeaux. On s’est dit: « Pourquoi est-ce qu’on ne les porterait pas à deux ? » », raconte le vétéran, dans le studio aménagé au sous-sol de la résidence de son partenaire, dans le quartier Rosemont à Montréal. Leur alliance, d’abord guidée par des intérêts intimes, rejaillira bientôt sur leur rendement. « Pour moi, tout seul, deux séries en même temps, c’était trop, explique Luc. Mais à deux, on peut prendre trois séries en même temps. »

Ils signeront ensemble, à partir de 2015, les musiques de Marche à l’ombre, qui leur méritera un Gémeaux en 2018, de Karl & Max, L’heure bleue, Le monstre, La faille, ainsi que celle de Victor Lessard, qui leur méritait à nouveau le Gémeaux de la Meilleure musique originale: fiction, en septembre dernier.

Prolifique, vous dites? Le duo émerge même parfois de son antre afin de jouer les cascadeurs. Les deux durs à cuir, cagoulés, qui faisaient irruption dans une ruelle de Verdun afin d’offrir une correction à Jo Barbeau (Antoine Pilon), dans Marche à l’ombre ? C’était Martin Roy, c’était Luc Sicard ! La raclée (fictive) qu’ils auront pu asséner grâce à l’invitation du réalisateur Francis Leclerc marquera à ce point leur imaginaire que les deux comparses se surnomment depuis, entre eux, les cagoulards.

« C’est en laissant aller les créateurs que tu obtiens une bonne série. », Martin Roy

Et pourtant, le studio demeure pour eux le lieu de la franchise totale, là où aucun masque n’est toléré. « C’est comme dans Star Trek: « Permission to speak freely » », illustre Martin Roy, tout en gratouillant nonchalamment sa splendide Hofner. « Entre nous, l’ego n’est jamais un obstacle. »

Luc, de loin le plus volubile de la paire, s’emballe en décrivant le dialogue ouvert prévalant entre son acolyte et lui qui, contrairement à d’autres équipes de compositeurs, travaillent chacun sur toutes les scènes d’une série ou d’un film (plutôt que de se les partager en amont).

« Martin me donne ses idées, je lui donne les miennes, pis on fait ce qu’on veut avec. On se rentre dedans, on vire ça de tous les bords, ça ne nous fait pas mal. Au contraire, ça nous stimule! À 25 ans, quand tu commences, t’es pas capable d’aller là, t’es trop fragile, mais nous, on a l’avantage d’être rendus grands. Si Martin me dit: « Luc, ton idée, c’est de la marde », on la met aux poubelles et on trouve cinq nouvelles idées en cinq minutes! Je ne vais pas commencer à essayer de le convaincre que c’est une bonne idée. Pas de temps à perdre avec ça! Faut pas s’inquiéter de toute façon qu’une bonne idée nous glisse entre les doigts: des idées, il va toujours y en avoir d’autres! »

Il n’y a pas ressource plus renouvelable que celle des idées. Mais il faut impérativement, pour que les idées fleurissent, que ceux et celles qui les génèrent puissent jouir d’une certaine marge de manœuvre. Un principe de plus en plus bafoué à mesure que la télé traditionnelle perd du terrain, et que les grands diffuseurs cèdent à la panique.

« Il y a un syndrome de la peur qui s’installe, regrette Martin Roy. Un auteur écrit un super texte qui va être complètement dilué, parce qu’on se demande « La madame à la maison, elle va-tu comprendre? » Radio-Canada n’appelle pas directement ici, mais on sent cette peur qui part d’en haut et qui descend jusqu’à nous. Quand tu crées de la musique pour la télé, il faut que tu aimes ce que tu regardes. Ce n’est pas une playlist que tu montes, c’est une partie de toi-même, de ton cœur, de ton âme, que tu investis. Les diffuseurs ne s’en rendent pas compte, mais ils étouffent le produit en instaurant cette peur. C’est en laissant aller les créateurs que tu obtiens une bonne série. »



L’auteur-compositeur Laurent Bourque a dû faire une constatation plutôt inconfortable au sujet du deuxième album qu’il vient tout juste de compléter, près de deux ans après la parution de son premier, Pieces of Your Past qui a été encensé par la critique.

Pieces lui a d’ailleurs valu le Prix Étoile Stingray en 2014 et lui a permis de partir en tournée et de traverser d’innombrables frontières et plans d’eau. J’ai été en tournée pendant deux ans, ce fut une expérience géniale. J’ai visité l’Europe pour la première fois et j’ai adoré, mais à la fin de ma dernière tournée européenne à l’automne 2016, j’en avais vraiment ras le bol de ma présence et de mes habitudes sur scène, j’avais vraiment l’impression d’être ennuyeux. »

Bourque, qui se produit généralement en solo et parfois avec son percussionniste — et coauteur, à l’occasion — Jamie Kronick, ressentait un profond besoin de changement. « J’avais l’impression de ne plus être moi-même quand je jouais les pièces de cet album. Je crois que c’est normal ; les gens évoluent. »  Pourtant, le nouvel album que cet artiste né à Ottawa et habitant maintenant Toronto venait tout juste d’enregistrer ne lui plaisait pas.

Il l’a donc jeté.

Décision audacieuse s’il en est pour un nouveau venu dans le monde de la création musicale, Bourque s’est alors donné trois défis de taille : écrire 100 nouvelles chansons, commencer à écrire en compagnie d’autres artistes et, encore plus difficile, apprendre à jouer et à composer à l’aide d’un nouvel instrument — le piano. Tout ça n’est pas une mince tâche, mais il ne s’est imposé aucune date butoir.

Il ne faut jamais rater un événement SOCAN !

Laurent Bourque a rencontré David Monks, du groupe Tokyo Police Club, lors d’une réception pour les Grammys organisée par la SOCAN à Los Angeles. Le fruit de cette rencontre est « Wait & See », l’une des pièces les plus remarquables de Blue Hour.

« On a cliqué, on a beaucoup parlé d’écriture de chansons durant les quelques heures qu’on a partagées là-bas. Je lui ai parlé de mon plan d’écrire 100 chansons et il m’a dit que j’étais dingue. Ça l’intéressait, malgré tout, car lui aussi écrit beaucoup. On s’est rendus à un studio de répétition de L.A. appelé Bedrock où il y a des salles d’écriture avec un piano et on peut louer une guitare pour 10 $. On a loué une de ces salles pour trois heures et on en est ressortis avec “Wait & See”. Il s’est passé quelque chose de très important pour moi ce jour-là sur le plan personnel. C’est devenu mon premier voyage de co-écriture à L.A…. J’étais aux anges après notre séance, car j’étais totalement emballé par notre chanson. »

L’écriture de chansons vient tout naturellement à Bourque, mais le faire en compagnie de quelqu’un d’autre et sur un instrument qu’il ne connaît pas a apporté une énergie renouvelée au processus. Changer d’instrument à mi-chemin dans sa carrière a eu un profond impact sur Bourque, pour qui l’écriture est complètement différente au piano qu’à la guitare.

« C’est très différent pour moi, car je ne sais pas grand-chose du piano », confie-t-il. « Je joue de la guitare depuis l’âge de neuf ans, je connais cet instrument sur le bout des doigts… Mais le hic, c’est que cela a fini par vouloir dire que j’étais prévisible. Je savais exactement où j’allais me rendre si je collais deux accords ensemble. Mais au piano, tout était nouveau. Je n’avais pas d’instinct, c’était totalement essai et erreur. Tout était différent et les chansons qui en ont résulté étaient très différentes. »

Il décrit la nouvelle musique sur la version finale de l’album lancé récemment, Blue Hour, comme plus mélodique et étoffée. « Je crois que ce que j’ai fini par faire, étant donné que je ne suis pas un pianiste, c’est d’être forcé d’écrire les mélodies avec ma voix plutôt que mes mains », explique l’artiste. « La chanson “Blue Hour” n’a que deux accords et c’est en partie parce que je ne pouvais pas en jouer plus à ce moment-là. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais. J’ai dû me forcer et trouver de meilleures mélodies avec ma voix, car mon talent au piano était tellement rudimentaire. »

En fin de compte, Bourque a écrit environ 150 chansons et participé à une cinquantaine de séances de co-écriture. Seulement quatre ou cinq de ces chansons collaboratives se sont retrouvées sur Blue Hour, mais les répercussions sur la métamorphose de son écriture se feront sans doute ressentir pendant de nombreuses années.



Quand Callie McCullough était en première année, elle a écrit dans son journal intime « Quand je serai grande, je serai une chanteuse ». Mais en réalité, cette passion pour la musique a commencé bien avant qu’elle sache lire ou écrire. Sa mère dit même qu’elle est « née en chantant ».

L’amour de McCullough pour la musique lui a été insufflé par ses parents mélomanes chez qui ont retrouvait d’innombrables albums folk, country, rock et blues. Mais ce n’est pas qu’à la maison que la musique de Gordon Lightfoot ou Joni Mitchell était omniprésente ; ce sont également des artistes de scène et de studio qui ont aidé Callie à former sa vision du monde. « C’était tellement normal pour moi », dit-elle.

Ce sentiment de normalité a permis à McCullough d’écrire sa première chanson à l’âge de 14 ans, peu de temps avant de partir en tournée en duo country avec sa mère. « Elle m’a tout appris », dit McCullough. « Comment trouver des engagements, comment m’exprimer sur scène, comment m’occuper de l’éclairage et du son. »

Quand elle est arrivée dans la vingtaine, elle a ressenti l’appel de Nashville. À l’issue d’une tournée en famille, elle a décidé de s’installer là-bas de manière permanente, à l’instar de nombreux artistes country canadiens qui souhaitent percer.

Callie McCullough lancera en 2020 son premier EP en solo, After Midnight, dont les six chansons ont été coécrites et produites par des compatriotes canadiens établis à Nashville, soit Scotty Kipfer, Ryan Sorestad et Dustin Olyan. « Five Dollar Pearls », le premier extrait, est une ballade mielleuse enjolivée d’envolées au banjo qui met en vedette la voix attachante de Callie.

Elle admet volontiers vivre encore « les hauts et les bas de l’industrie » à mesure qu’elle s’adapte à la frénésie de la vie dans le sud des États-Unis, et After Midnight est le projet qui l’a aidée à demeurer motivée. « Je ferai toujours ce métier, même si personne ne m’écoute », dit-elle, déterminée à faire les choses à sa manière, qui n’est pas toujours en phase avec ce qui est à la mode dans le domaine de la musique country. « Cet album représente exactement qui je suis », affirme l’artiste. « On a volontairement amalgamé les genres et les attentes avec comme seul but de créer de la bonne musique.

Personne ne sait comment la qualifier, et ça me convient parfaitement. »