Gillian Smith avait neuf ans quand un professeur de musique s’est présenté dans son école à Halifax pour jouer du violon devant les élèves. Ce fut un vrai coup de foudre.  « J’adorais le son de l’instrument et je voulais apprendre à en jouer le plus vite possible », se souvient-elle. Au cours des années suivantes, elle s’est passionnée pour cet instrument et a appris à aimer les œuvres des compositeurs contemporains par la même occasion.

Si bien que lorsqu’est venu le moment de concevoir son premier album, elle savait à qui s’adresser.  « Je savais que je voulais un album de musique pour violon seul », raconte-t-elle en évoquant la longue histoire de la musique de violon depuis les puissantes compositions de Jean-Sébastien Bach.  Mais elle savait également qu’elle tenait à exécuter des œuvres contemporaines composées par des femmes, un groupe sous-représenté dans le répertoire de la musique classique.

Cela a donné Into the Stone, un album de musiques de cinq compositrices canadiennes dont toutes, sauf une, sont membres de la SOCAN : Ana Sokolović, Alice Ping Yee Ho, Veronika Krausas, Katie Agócs (BMI) et Chantale Laplante. Enregistré à la First Baptist Church de Halifax avec le concours financier de FACTOR, l’album est sorti sous l’étiquette Leaf Music du réalisateur et ingénieur du son Jeremy VanSlyke, qui en a également assuré le matriçage.

« Les pièces présentées sur l’album sont toutes extraordinaires », explique Gillian Smith.  « Chacune se caractérise par une histoire spécifique et dramatique déclinée dans une un éventail éblouissant de couleurs, de textures et de timbres. Ce sont toutes des pièces qui m’attiraient et qui constituent de petits univers sonores. » Le titre de l’album est celui de l’œuvre de Veronika Krausas, lequel s’inspirait d’un vers de la poétesse canadienne Gwendolyn MacEwen dans lequel elle pose la question : « Qu’est-ce qui vit à l’intérieur de la pierre ? Des miracles, une étrange lumière. »

« Ma première priorité comme violoniste est de servir la compositrice en rendant exactement ce qu’elle a couché sur la page. »

« Je dirais que chaque pièce de l’album est enracinée dans une tradition d’interprétation au violon – sans trop nous en éloigner – mais qu’elle pousse également plus loin les possibilités de l’instrument », explique la violoniste en décrivant la gamme de sons de la musique de violon contemporaine, laquelle s’enrichit grâce à des choses comme le fait de jouer tout près du chevalet ou de pincer les cordes. Elle se délecte également dans la polyphonie musicale qui résulte de la multiplication des voix exprimées par un seul et même instrument.

En créant l’album, l’artiste explique qu’elle a tout fait pour rendre justice à la version originale de la musique de chaque compositrice tout en apposant sa signature personnelle à l’œuvre. « Ma première priorité comme violoniste est de servir la compositrice en rendant exactement ce qu’elle a couché sur la page », explique-t-elle. « Quant au reste, c’est une question d’imaginer le son que tu veux projeter et de le rendre vivant. »

Qu’est-ce qui vit à l’intérieur de la pierre ? Cinq pièces musicales.
Inside the Stone de Veronika Krausas
Cinque danze per violino solo d’Ana Sokolović
Caprice d’Alice Ping Yee Ho
Versprechen de Kati Agócs
Le ciel doit être proche de Chantal Laplante

Elle est entrée en contact avec chacune des compositrices dès le début du processus de la création de l’album et a appris à les connaître un peu mieux dans les mois qui ont suivi. Et lors du lancement de l’album au Studio Glenn Gould de Toronto en octobre 2019, une de ses compositrices,  Alice Ping Yee Ho, s’est jointe à elle sur scène pour discuter de Caprice, une pièce qui exige autant d’habileté technique que de musicalité.

La violoniste, qui détient des diplômes d’exécution au violon de la Eastman School of Music et du Conservatoire de musique de San Francisco ainsi qu’un diplôme de Doctor of Musical Arts de l’Université du Minnesota, se dit ravie de la chance qu’elle a de contribuer à l’élargissement du public de la musique classique canadienne contemporaine. En janvier 2020, elle exécutera quelques passages de son album dans le cadre d’un concert de l’Université Acadia, ou elle enseigne à temps partiel, et d’autres concerts sont prévus.

« La musique qui s’écrit aujourd’hui me passionne au plus haut point », explique Gillian Smith. « L’exploration de ce répertoire m’enthousiasme, et je tiens à exécuter  cette musique autant que je peux. »



C’est l’une des surprises discographiques québécoises de 2019, et possiblement le meilleur album en carrière de Diane Tell. Paru en octobre dernier, Haïku fut enregistré en France et au Québec sous la direction artistique partagée de Tell et… de Fred Fortin, qui lui a également composé trois chansons inédites. Voici le récit d’un étonnant partenariat.

Diane Tell, Fred Fortin, HaikuFred Fortin l’avoue sans gêne, jamais dans sa vie il n’avait imaginé un jour réaliser un album de Diane Tell. « C’est fou pareil! Une fois l’album terminé, je me suis mis à réécouter des disques de Diane, quelques-uns que j’avais trouvés en vinyle. Ça m’a alors frappé, me suis dit : Ben voyons donc… Comme quoi y’a rien d’impossible dans ce métier-là. »

« C’est vrai que sur papier, une collaboration Fred Fortin – Diane Tell, c’est un truc improbable », reconnaît aussi Diane, rejointe chez elle, dans les montagnes suisses. « Les gens à qui j’en ai parlé m’ont dit : C’est bien bizarre! Et beaucoup de gens se demandaient aussi pourquoi il venait à moi. Or, pourtant, on a plein de choses en commun, plus qu’on l’imagine. Qu’importe le style de musique ou nos carrières, nous sommes tous deux auteurs-compositeurs, on aime aussi travailler en gang et se mélanger. »

« ‘Faut simplement le faire pour les bonnes raisons et pour avoir du fun, abonde Fred Fortin, attrapé en pleine tournée de son album Microdose. C’est juste que, artistiquement, Diane, c’était un match peut-être improbable ? J’avais peur d’y aller. Ce sont les gars qui m’y ont poussé, « ‘Faut que tu le fasses, Fred! » Mes chums m’ont ben crinqué. »

La graine de cette collaboration entre nos deux illustres auteurs-compositeurs fut plantée il y a deux ans par Louis-Jean Cormier, à l’occasion de l’enregistrement d’un épisode de l’émission Microphone qu’il animait. Ils ont passé la journée ensemble à discuter « et avoir ben du fun », assure Fred. Peu après cette rencontre, Diane Tell l’a contacté pour lui demander d’assurer la réalisation de son prochain album. « Ça a pris du temps parce que je n’en avais pas, de temps. Elle a insisté un peu. Je lui ai dit : Regarde, je vais voir si je ne peux pas me libérer avec les gars pour passer un cinq-six jours ensemble et taponner les tounes. »

 « On essaie et hop!, on découvre quelque chose de nouveau. C’est très inspirant ça. », Diane Tell

La belle expérience de studio! Ça donne quoi, enfermer Fortin et Tell pendant six jours de temps? Un disque épatant, où l’un élargit son horizon musical, où l’autre accepte de se remettre en danger. « Comme disent les Américains : push the envelope!, commente Diane Tell. Aller toujours plus loin, de manière toujours plus engageante, la musique, les textes, l’orchestration. Parce que je suis productrice : c’est aussi mon travail de voir comment y parvenir, c’est ce qui m’amène là où je n’étais jamais allée » grâce à Fred et sa gang constituée d’Olivier Langevin et Joe Grass aux guitares, de François Lafontaine aux claviers et de Samuel Joly à la batterie.

Selon Diane Tell, « beaucoup d’artistes de ma génération vont réessayer de refaire ce qu’ils ont déjà fait dans leur prime jeunesse. Là, on a travaillé en totale liberté, avec l’envie d’essayer des choses. Quand on veut faire quelque chose de nouveau, il faut changer un peu les ingrédients. On essaie et hop!, on découvre quelque chose de nouveau. C’est très inspirant ça, et c’est pour ça que j’ai contacté Fred. »

Ce qui est particulier de cette collaboration, c’est qu’elle ne concerne pas directement l’écriture des chansons; Fred lui en a offert trois de son côté, alors que Diane avait déjà l’essentiel de cet album coécrit avec le poète Alain Dessureault, l’auteur-compositeur-interprète Serge « Farley » Fortin et l’écrivain Slobodan Despot. La collaboration se trouve essentiellement sur le plan de la direction artistique – le son, l’intention, les orchestrations, qui constituent en effet une forme d’écriture musicale.

Ainsi, le mandat devait se limiter à la réalisation, « mais je m’étais mis dans l’esprit d’essayer d’écrire des tounes pour Diane – à partir des souvenirs assez flous de ce que c’était du Diane Tell parce que j’étais jeune lorsque j’ai connu son travail, explique Fortin. Je n’avais que des références floues de son vieux stock, de ses rythmes bossa-nova », l’inspiration de sa chanson Vie qui ouvre l’album.

Une chanson fameuse, puisqu’on n’y reconnaît pas directement la griffe de Fortin : « J’ai eu vraiment du fun à faire une toune comme ça, qui a même ensuite un peu enligné mes propres affaires », dit-il en faisant référence aux chansons Microdose et Électricité de son récent album, aux influences rythmiques latines/brésiliennes. Ailleurs, c’est Diane Tell elle-même qui pousse l’enveloppe, par exemple sur la longue Spoiler : « C’est Diane qui est arrivée avec la maquette et le beat électronique, la chanson était déjà assez pétée. Nous, on a suivi dans cette vibe-là et jamais elle a pesé sur le break! »

Quant aux deux autres, Chat et Catastrophe, elles portent indéniablement la signature Fortin, dans le texte autant que dans le style mélodique. « Comme vous le savez, il a aussi enregistré la chanson Chat pour son propre album, mais en changeant le titre. Et j’ai trouvé ça fascinant, d’abord parce que nos albums se sont suivis, le mien d’abord, le sien ensuite. Ce qui est extraordinaire, c’est d’écouter la différence entre nos versions. Elles sont presque méconnaissables, et c’est dans cet exemple qu’on voit que, même si la composition est la même, on parvient à reconnaître une signature propre à l’artiste qui l’interprète. »

Candide, Fred révèle ne pas trop savoir pourquoi Diane lui avait confié ce mandat. « J’ose croire qu’elle aimait ce que je faisais. Y’a quelque chose d’assez brut et direct dans ma manière d’approcher ce travail. Puis, j’arrivais avec mon entourage, aussi : je travaille avec du bon monde, y’a de quoi de stimulant là-dedans. C’est trouver le plaisir absolu dans la musique et la faire sans concessions, et je ne crois pas que Diane ait été quelqu’un qui a fait des concessions dans sa carrière. »



L’auteur-compositeur Laurent Bourque a dû faire une constatation plutôt inconfortable au sujet du deuxième album qu’il vient tout juste de compléter, près de deux ans après la parution de son premier, Pieces of Your Past qui a été encensé par la critique.

Pieces lui a d’ailleurs valu le Prix Étoile Stingray en 2014 et lui a permis de partir en tournée et de traverser d’innombrables frontières et plans d’eau. J’ai été en tournée pendant deux ans, ce fut une expérience géniale. J’ai visité l’Europe pour la première fois et j’ai adoré, mais à la fin de ma dernière tournée européenne à l’automne 2016, j’en avais vraiment ras le bol de ma présence et de mes habitudes sur scène, j’avais vraiment l’impression d’être ennuyeux. »

Bourque, qui se produit généralement en solo et parfois avec son percussionniste — et coauteur, à l’occasion — Jamie Kronick, ressentait un profond besoin de changement. « J’avais l’impression de ne plus être moi-même quand je jouais les pièces de cet album. Je crois que c’est normal ; les gens évoluent. »  Pourtant, le nouvel album que cet artiste né à Ottawa et habitant maintenant Toronto venait tout juste d’enregistrer ne lui plaisait pas.

Il l’a donc jeté.

Décision audacieuse s’il en est pour un nouveau venu dans le monde de la création musicale, Bourque s’est alors donné trois défis de taille : écrire 100 nouvelles chansons, commencer à écrire en compagnie d’autres artistes et, encore plus difficile, apprendre à jouer et à composer à l’aide d’un nouvel instrument — le piano. Tout ça n’est pas une mince tâche, mais il ne s’est imposé aucune date butoir.

Il ne faut jamais rater un événement SOCAN !

Laurent Bourque a rencontré David Monks, du groupe Tokyo Police Club, lors d’une réception pour les Grammys organisée par la SOCAN à Los Angeles. Le fruit de cette rencontre est « Wait & See », l’une des pièces les plus remarquables de Blue Hour.

« On a cliqué, on a beaucoup parlé d’écriture de chansons durant les quelques heures qu’on a partagées là-bas. Je lui ai parlé de mon plan d’écrire 100 chansons et il m’a dit que j’étais dingue. Ça l’intéressait, malgré tout, car lui aussi écrit beaucoup. On s’est rendus à un studio de répétition de L.A. appelé Bedrock où il y a des salles d’écriture avec un piano et on peut louer une guitare pour 10 $. On a loué une de ces salles pour trois heures et on en est ressortis avec “Wait & See”. Il s’est passé quelque chose de très important pour moi ce jour-là sur le plan personnel. C’est devenu mon premier voyage de co-écriture à L.A…. J’étais aux anges après notre séance, car j’étais totalement emballé par notre chanson. »

L’écriture de chansons vient tout naturellement à Bourque, mais le faire en compagnie de quelqu’un d’autre et sur un instrument qu’il ne connaît pas a apporté une énergie renouvelée au processus. Changer d’instrument à mi-chemin dans sa carrière a eu un profond impact sur Bourque, pour qui l’écriture est complètement différente au piano qu’à la guitare.

« C’est très différent pour moi, car je ne sais pas grand-chose du piano », confie-t-il. « Je joue de la guitare depuis l’âge de neuf ans, je connais cet instrument sur le bout des doigts… Mais le hic, c’est que cela a fini par vouloir dire que j’étais prévisible. Je savais exactement où j’allais me rendre si je collais deux accords ensemble. Mais au piano, tout était nouveau. Je n’avais pas d’instinct, c’était totalement essai et erreur. Tout était différent et les chansons qui en ont résulté étaient très différentes. »

Il décrit la nouvelle musique sur la version finale de l’album lancé récemment, Blue Hour, comme plus mélodique et étoffée. « Je crois que ce que j’ai fini par faire, étant donné que je ne suis pas un pianiste, c’est d’être forcé d’écrire les mélodies avec ma voix plutôt que mes mains », explique l’artiste. « La chanson “Blue Hour” n’a que deux accords et c’est en partie parce que je ne pouvais pas en jouer plus à ce moment-là. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais. J’ai dû me forcer et trouver de meilleures mélodies avec ma voix, car mon talent au piano était tellement rudimentaire. »

En fin de compte, Bourque a écrit environ 150 chansons et participé à une cinquantaine de séances de co-écriture. Seulement quatre ou cinq de ces chansons collaboratives se sont retrouvées sur Blue Hour, mais les répercussions sur la métamorphose de son écriture se feront sans doute ressentir pendant de nombreuses années.